‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 109 sur 448 · BOI · texte numérisé non relu

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LKTTUES DU P. HKUTIllER

semble, que partout où il s'en trouve une, les autres y exercent aussi leur pouvoir. C'est ce que le saint auteur démontre par les raisonnements les plus justes et les plus conformes à la meilleure philosophie ; d'où il conclut que si une de ces affections est déréglée, loutC9 les autres le seront aussi ; que ce dérèglement est capable;<de produire tous les vices dans l'âme , et que de leur soumission aux volontés de Dieu dépendent toutes les vertus.

Saint Jean de la Croix se borne à traiter ce qui concerne la joie, sans doute parce que la manière de régler celte affection de l'âme peut s'appliquer à toutes les autres ; et il observe que la joie peut naître en nous de six sortes de biens, qui sont les biens temporels, les biens naturels, les biens sensuels, les biens moraux, les biens surnaturels, les biens spirituels. Chacun de ces biens est traité en particulier, et le saint fait voir combien il importe de les rapporter tous à Dieu seul, avec la joie qui peut en résulter. Il est aisé de juger, d'après les principes si souvent répétés dans cet ouvrage, que l'abnégation de ces biens et de la joie qu'ils produisent, esl le seul moyen de les rapporter à Dieu : ces biens sont hors du tout de Dieu ; l'âme ne peut donc s'y plaire et s'unir en même temps à ce tout unique. Mais après tout, madame , ne semblct-il pas que tout ce qu'enseigne ici saint Jean de la Croix n'est pas une affaire de perfection (1), et qu'il ne fait que développer le grand précepte qui nous ordonne d'aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces? Comment rempli râ-t- on ce commandement essentiel, si l'âme est attachée à quelque bien que ce soit distingué de Dieu, si elle fait dépendre sa joie et son bonheur de ce bien, si elle se repose dans la possession de ce bien ?

Cependant quels sont les biens temporels qui sont préjudiciables à 1 âme quand elle en fait l'objet de sa joie? Ce sont les richesses, les honneurs, les enfants, les parents, les établissements dans le monde, clc. De la joie avouée et réfléchie qu'ils causent dans l'âme , suivent des désordres sans nombre. Notre saint auteur les réduit à quatre degrés : ils obscurcissent l'âme, ils lui inspirent l'amour des plaisirs, ils la portent à abandonner Dieu, ils l'entraînent dans l'oubli même de Dieu. Tous ces articles sont tellement prouvés par les livres saints et par l'expérience, qu'ils peuvent passer pour des vérités incontestables. Au contraire, si l'on réprime la joie dont ces biens sont la source, quelle liberté, quelle clarté, quelle tranquillité dans l'intérieur de celui qui fait ce sacrifice 1 II en est à Deu près de même des biens naturels qui sont, selon saint Jean de la Croix, les perfections du corps, comme la beauté, la bonne grâce, la santé; et les perfections de l'esprit, comme le bon sens, la pénétration, la disposition aux sciences, clc. Ceux à qui ces avantages donnent de la joie tombent dans la vanité, dans la présomption, dans la dissipation, dans la tiédeur, dans le dégoût des choses spirituelles; et la beauté du corps en particulier est la source d'une infinité de crimes, quand on se livre à la complaisance qu'elle inspire. Mortifiez ces frivoles satisfactions, renoncez à la joie qui s'élève dans votre âme au souvenir de ces biens prétendus, vous vous maintiendrez dans l'humilité, dans l'amour du prochain, dans la pureté, dans la liberté d'esprit nécessaire pour vaincre les tentations, pour supporter les afflictions, pour servir Dieu avec fidélité et avec conslauce.

(I) I.e P. iterthicr, on écrivant ceci, 'ne parait pas avoir (Vit assez d'attention que, selon l'enseignement unanime îles théologiens, l'abnégation entière et universelle dont parle s. Jean de la Crotai n'est pas ; rigoureusement nécessaire pour l'accomplissement du préceplc a. la chai ité. In effel , la charité , quoique véritable dates tous les fidèles en étal de grâce, n'i m i as ne patible avec bien 'les imperfections, et n'd pas en tons le même degré d'intensité. Voyez sans les théologiens scolasliqnes l'explication du précepte de la charité. V'flyi / en r Somme de S. Thomas, 2. 2. qurest. XXIV, art. 4 et 7. — Billaart , de

Cliarit. dissert. II, art. I.

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La joie qui résulte des biens sensibles, rend l'homme tout charnel et terrestre. Ces biens dépendent des sens, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût, du loucher. Celui qui se plaît dans l'usage de ces biens , est dissipé, curieux, voluptueux, intempérant, lâche dans le service de Dieu, amateur de lui-même, insensible aux misères des pauvres ; mais qu'est-il nécessaire d'insister sur cet article ? Le simple coup d'œil du monde et de ses partisans f;iit voir que les objets des sens et la délectation qu'ils entraînent et l'importance qu'on leur donne, plongent le genre humain dans tous les maux spirituels. Entre la joie qu'on goûte en se livrant à ces objets et celle qui e<l le prix du service de Dieu, de l'exercice de l'oraison et du saint commerce avec Jésus-Christ, il y a une distance infinie. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit que ce qui est né de la chair est chair, et que ce qui est né de l'esprit est esprit (Joan., 111, 6). Or, l'esprit et la chair sont deux extrêmes qui ne se concilieront jamais ensemble. Saint Jean de la Croix n'écoute point ceux qui prétendent s'entretenir dans les délectations sensuelles, sous prétexte de s'adonner à la méditation et de s'unir à Dieu [Montée du Carmel, liv. III, ch. 23, vers le milieu). Ces gens-là , dit-il , cherchent plus à se satisfaire, qu'à contenter leur Créateur. Cet exercice est plutôt la jouissance du plaisir, que la pratique de l'oraison; et quoiqu'ils semblent n'avoir point d'autre intention que d'aller à Dieu, ils montrent néanmoins par les effets, qu'ils envisagent la satisfaction des sens. On citerait, madame, bien des exemples de ces prétendus dévots qui ne refusent rien à leurs sens. Qu'ils lisent les règles que prescrit notre saint auteur pour délivrer l'âme de toutes les joies sensuelles, et pour apprendre aux hommes à les rapporter uniquement à Dieu. Celte doctrine, si sûre et si salutaire, rentre dans celle de la nuit des sens. Il en résulte que pour être spirituel , il faut embrasser sérieusement la mortification et réduire les sens dans des bornes très-étroites. Il s'ensuit de même que les saints qui disputèrent tant de choses à leur corps, furent des hommes bien convaincus de la fragilité de notre nature et des trahisons que nous fout les sens, si nous ne savons pas les captiver sous l'empire de la grâce.

11 reste , madame , trois autres biens qui paraissent plus honnêtes ; savoir : les biens moraux, ce sont les vertus et les bonnes œuvres; les Biens surnaturels, ce sont les dons extraordinaires, les grâces gratuites, comme l'esprit de prophétie, le don des miracles, celui de parler diverses langues, etc.; enfin, les biens spirituels; et saint Jean de la Croix entend ceux qui viennent des choses manifestes et distinctes et qui remplissent l'âme de douceur et de satisfaction. Telles sont les images des saints, les chapelles ou oratoires, les cérémonies de l'église, les prédications. Cet article est très-intéressant, parce que notre saint auteur y donne des règles pour sanctifier l'usage de tous ces objets dont tant de personnes dévotes abusent, ou ne savent pas profiter.

Je vous dirai peu de chose, madame, des biens moraux et des biens surnaturels , quoique saint Jean de la Croix traite ces articles avec autant de soin que les autres. 11 est clair que ceux qui mettent leur satisfaction dans la pratique des vertus morales et dans la jouissance des dons extraordinaires, s'exposent à tomber dans de grands défauts, qui sont la vanité, la présomption, l'opiniâtreté, le mépris des autres; et combien d'illusions dans la fausse joie qu'on goûte au sujet de ces biens ! Il ne faut que deux mots pour décider celte question. Ceux qui mettent leur complaisance dans leurs bonnes œuvres , dans leurs longues prières, dans leurs jeûnes, dans leurs aumônes, sont des pharisiens, et ceux qui s'applaudissent de leurs prétendues opérations extraordinaires, sont des prophètes réprouvés comme Balaam, ou des imposteurs comme Simon le Magicien. Je ne fais que rendre la pensée de notre saint auteur.

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392 LETTRES DU P. BERTlllilt

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Je goûle beaucoup, madame, son instruction sur les images, les 2x9 rosaires, les oratoires, les lieux de dévotion, les prédications, etc. Cet homme de Dieu apprécie au juste l'intention de l'Eglise dans l'usage de toutes ces choses visibles et consacrées à la piété. Il n'est pas à craindre que sa doctrine sur cet article, et en particulier sur les images de Dieu et des saints, puisse paraître favorable aux sectaires qui ont troublé l'Eglise dans ces derniers temps. Il déclare lui-même sa pensée d'une manière bien précise : Je ne dis pas qu'il ne faut point avoir d'images, ni leur rendre la vénération qui leur est due; j'expose seulement

: '.: la différence qui est entre les images de Dieu et Dieu lui-même, afin que

nous les considérions de telle sorte qu'elles ne nous empêchent pas d'aller £'| à Dieu; ce qu'elles feraient si nous nous attachions à elles plus qu'il n'est fr-l\

f?> nécessaire pour faire nos opérations spirituelles (Montée du Carmel, !?'| liv. III, eh. Ih). Et plus bas : En ce qui concerne l'estime et le respect que nous devons avoir pour les images, selon l'intention de la sainte |;J.! Eglise catholique qui nous les propose, il ne peut s'y glisser ni illusion, l .■ Mi péril, et le souvenir que l'âme en a lui sera toujours très-utile, puisque (£[« cette mémoire est d'ordinaire accompagnée d'un mouvement d'amour pour l'objet que les images représentent ; et tandis quelle s'en servira pour cette fin, elle en tirera rfes secours pour arriver à l'union divine, pourvu qu'en £o-J se laissant enlever aux attraits de la grâce que Dieu lui donnera, elle passe de la peinture morte à l'objet vivant, en oubliant toutes les créatures et tout ce qui s'étend jusqu'à elles.

Notre saint avait observé d'un œil fort attentif tous les abus qui '^M s'étaient glissés dans l'usage des choses dont il traite ici. Il condamne ceux qui habillent les saintes images selon les modes reçues dans le monde (Montée du Carmel, liv. III, ch. 34-) ; ceux qui ne se lassent point d'accumuler images sur images; qui en veulent avoir d'une telle figure, '&% d'un tel ouvrier; qui les arrangent d'une telle ou telle manière, afin de

• jj se satisfaire davantage ; ceux qui, regardant fixement une image, s'ima- '%3 ginent la voir remuer, changer de visage, ou faire quelque signe; ceux

*^| qui, dans les choix des chapelets et des rosaires, s'attachent à la façon, £'s à la matière, à la couleur, en sorte qu'ils préfèrent les uns aux autres à cause de ces formes extérieures; ceux qui emploient beaucoup de temps à parer les oratoires et les chapelles où ils ont mis leur affection, sans se mettre en peine du recueillement intérieur et du saint commerce

■ -]- avec Dieu ; ceux qui croient ne pouvoir faire leur oraison qu'en certains ;» <£ * lieux qu'ils ont choisis, ou qui courent d'un lieu à un autre pour satis- j-£| faire leur prétendue dévotion; ceux qui s'attachent à certaines cérémonies qui sont de leur choix ou de leur invention; qui veulent, par

exemple, qu'un tel prêtre, et non un autre, dise la messe avec un tel *><

nombre de cierges, ni plus ni moins, à telle heure, et non à une autre,

un tel jour, et non avant ou après; qui faisant faire quelque pèleri- »»<*

nage, ordonnent qu'il y ait tant de stations , qu'on les fasse à tel temps

et à telle heure, qu'on y dise tant d'oraisons avecjtelles circonstances,

telles postures de corps et autres cérémonies, sans en omettre aucunes, §£L

quelque petites qu'elles soient, etc. ''•'; ••

En témoignant le plus grand respect pour tout ce que l'Eglise pratique ou autorise, notre saint directeur rappelle toujours l'âme fidèle au *4f centre unique, qui est Dieu, et Dieu seul. Il montre les abus ou les imperfections des pratiques qu'il censure; il fait voir quelle est l'indigence et la stérilité de l'intérieur quand on se livre trop aux objets extérieurs; il enseigne la manière d'élever l'esprit et la volonté à la joie pure que produit l'amour de Dieu. Si vous vous accoutumiez g* (Montée du Carmel, liv. III, ch. 39), dit-il, à goûter les consolations j£2 sensibles, vous ne pourriez jamais jouir des délices spirituelles qui coulent de la nudité d'esprit et de la récollection intérieure. jj 3

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SUR LES OEUVRES DE SAINT JEAN DE LA CROIX. 393 fp;î

Ce qu'il ajoute sur les prédications est également sage et instructif. S'il exige que les prédicateurs mettent tout !e soin possible à remplir |3 dignenïênt leur fonction, s'il veut qu'ils ne négligent rien dans la composition de leurs discours, il demande aussi que leur attention principale se porte à bien régler leur intérieur, qu'ils soient hommes d'orai- - ■ son, et que leur cœur soit enflammé de l'amour de Dieu avant que de monter en chaire. Il exhorte les auditeurs à concevoir un ardent désir de profiter de la sainte parole (Montée du Carmel, à la fin du chap. 44), pï. à l'entendre avec humilité, à s'appliquer à eux-mêmes, et non aux autres, ce qu'ils entendent; à faire réflexion sur les vérités qu'on leur a prêchées, et à confirmer par la pratique les instructions qu'ils ont reçues.

Je vois, madame, dans tous ces détails du saint auteur, la voie pure et infaillible de la plus haute perfection. Tout s'y rapporte au dénû-

§ nient de l'esprit et au dépouillement de la volonté. Ce qui me charme, c'est que tout ceci n'est point fondé sur les spéculations d'un écrivain qui travaille dans son cabinet. On sent que c'est la route où est entré ce saint ami de Dieu; qu'il parle d'après sa propre expérience; qu'il jjf£fj n'a en vue que d'élever les âmes à l'union intime avec Dieu, qu'il a partout une idée parfaite du culte en esprit et en vérité. Sa doctrine ôtc à l'homme tous les appuis de la nature, elle ne lui laisse que Dieu; mais Dieu est tout, et de ce tout infini découlent tous les biens. Oh ! qu'heureux est celui qui connaît les avantages de cet échange du rien de la créature au tout de Dieu 1 Je termine ici l'analyse des trois livres déjà Montée du Carmel. Comptez, madame, que j'en ai rendu à %4 peine les premiers traits. Il faut lire et méditer toute cette précieuse instruction, et bénir Notre-Seigneur d'avoir donné à son Eglise un <« maître si intelligent dans les voies de Dieu. Je suis, etc.

Analyse du traité de la Nuit obscure de l'âme.

J'ai, madame, à vous entretenir dans cette lettre des deux livres de la Nuit obscure de l'âme. Je les considère comme une sorte de supplé- %*§ ment aux trois livres de la Montée du Carmel; et ce supplément était SJ

§^| nécessaire, parce qu'il fallait nous faire connaître l'état où se trouve %'<& une âme taudis qu'elle marche dans la voie de l'union, et celui où elle

Çl parvient en s'avançant de plus en plus vers le terme. Saint Jean de la Croix prend celui qui se détermine, avec le secours de la grâce, au service de Dieu dès les premiers éléments, si j'ose ainsi parler, de la vie %4\ spirituelle. II n'y a pas de doute que ce commençant ne s'exerce d'abord ?H à la méditation des choses saintes, et Dieu le comble ordinairement, dans celte première voie, de douceurs et de caresses. C'est un enfant

E* incapable encore de digérer une nourriture solide. Il n'est donc point rare de voir ceux qui entrent dans cette carrière, très-portés à l'oraison, à la fréquentation des sacrements, aux exercices de la pénitence; .. . mais il se mêle quantité d'imperfections dans leur conduite. La nou- S;ck veauté de cet état et le défaut d'expérience font qu'ils tombent, à leur 2^2 manière, dans les égarements où donnent les grands pécheurs. Je dis à leur manière, car ce ne sont dans ces âmes faibles, mais bien déterminées au service de Dieu, que des péchés légers ou des imperfections, &4! quoique de temps en temps ces fautes puissent être plus grièves, et même fort répréhensibles. ■' :

Pour faire entendre sa pensée, saint Jean de la Croix parcourt les §ept péchés capitaux, et il montre que les commençants sont sujets à &*: des excès de vanité, de colère, d'avarice, de gourmandise, de luxure, ^ d'envie, de paresse; mais ces cinq derniers péchés sont pris dans le **«

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