‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 113 sur 448 · SELON LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

SELON LA DOCTRINE

L'usage en est saint, puisque l'Eglise l'autorise et le recommande ; mais il faut joindre à cet usage les réflexions suivantes :

1° Les images ne sont honorées que d'un culte relatif aux objets qu'elles représentent, comme Jésus-Christ, sa sainte mère, les saints, etc.

2° Il ne faut point attacher son cœur aux images; ce serait vouloir satisfaire le cœur par les sens. Les images doivent servir à l'élévation du cœur vers les objets qu'elles représentent, elles ne doivent pas le fixer.

3° C'est une illusion que de rassembler beaucoup d'images, de les arranger d'une certaine manière, de les habiller selon les nouvelles modes, de choisir les plus précieuses ou les mieux travaillées. Ceux qui en usent ainsi ont souvent le cœur très-vide de Dieu. Si on leur était un beau crucifix pour leur en donner un de bois ou de papier, ils seraient au désespoir; preuve que leur affection est toute naturelle.

4U II faut avoir des images décentes, mais communes, leur porter du respect, mais sans attachement naturel ; prier Jésus-Christ et les saints en présence de ces images, mais détacher son esprit et son cœur de ces figures matérielles, et se reposer uniquement dans les objets dont on a voulu se rappeler le souvenir par les images.

5° Les saints eurent peu d'images, se contentèrent des oratoires les plus simples, des chapelets ou rosaires les plus communs. Tout respirait, dans l'extérieur de leur dévotion, la simplicité et la pauvreté ; mais ils étaient riches en sentiments : tout leur intérieur était amour. La vue d'une image quelconque les emflammait, parce que leurs sens n'étaient que les admoniteurs , et non les auteurs et les fondements de leur dévotion ; parce que le Saint-Esprit priait dans eux, et que leur cœur prenait son vol vers les biens intellectuels, sans s'arrêter aux objets sensibles.

«Mi

11 faudrait avoir plus de lumière et d'expérience que je n'ai, pour expliquer la nuit obscure ou la mortification par laquelle l'âme est obligée de passer lorsqu'elle veut parvenir à la parfaite union de Dieu. Les ténèbres qu'elle doit souffrir sont si profondes, et les peines du corps et d'esprit qu'elle doit essuyer sont si grandes, que nul homme, quelque science et quelque usage qu'il ait des voies spirituelles , ne peut les faire comprendre. Ceux-là même qui les auront éprouvées, ne trouveront point de termes assez forts pour les exprimer.

Ainsi quoique je tire un peu de secours de mes connaissances et de mon expérience, je ne compte pas sur cela ; mais je suivrai la sainte Ecriture avec d'autant plus de sûreté, que le Saint-Esprit qui nous y découvre les vérités éternelles, me conduira sans permettre, comme je

402 l'RÉFACE.

l'espère de sa bonté infinie, que je tombe dans l'erreur. Néanmoins si je m'égare faute d'intelligence, bien loin de m'éloigner des sentiments de notre mère la sainte Eglise, je nie soumets sans réserve à ses décisions, cl je souscris volontiers aux résolutions de ceux qui auront de meilleures raisons que moi.

Au reste ce ne sont pas mes forces qui me font entreprendre un ouvrage si difficile, étant convaincu qu'elles ne lui sont nullement proportionnées ; mais c'est l'espérance que j'ai, que Dieu m'aidera particulièrement à le composer, pour le soulagement de plusieurs âmes, lesquelles, lorsque Dieu veut les engager dans cette nuit pour les élever à l'union divine, n'avancent pas plus outre dans le chemin de la vertu ou qui refusent d'y entrer d'elles-mêmes, ou qui ne s'y laissent pas introduire par d'autres personnes, ou qui ne se connaissent pas et n'ont point de directeurs expérimentés pour les mener à la cime de cette montagne.

C'est donc une ebose pitoyable d'en voir qui ont reçu de la nature et de la grâce tout ce qu'il faut pour faire de grands progrès en cette voie, et qui s'efforçant un peu plus arriveraient à cet état; c'est, disje, une chose pitoyable de les voir ramper dans une basse manière d'agir avec Dieu; ou parce que ces personnes ne veulent pas passer plus outre, ou parce qu'elles ignorent ce qu'il faut faire, ou parce qu'on ne leur donne pas les moyens de sortir des commencements imparfaits de la vie spirituelle.

Que si elles ont enfin, par une singulière grâce de Dieu, quelque entrée en celte nuit, et si elles y entrent sans travailler elles-mêmes et sans recevoir aucune instruction, elles n'y arrivent qu'après un long temps, et qu'avec beaucoup de difficultés et peu de mérites, parce qu'elles ne se sont pas abandonnées à la conduite de Dieu, et qu'elles n'ont pas souffert qu'il les ait mises dans la voie pure et certaine de l'union divine.

En effet, quoiqu'on ne doute pas que Dieu ne puisse sans aucun secours étranger les établir dans celle perfection, néanmoins la résistance qu'elles font à ses impressions intérieures, les empêche d'acquérir autant de sainteté qu'elles pourraient. Ce qui vient de ce qu'elles n'y appliquent pas leur volonté; et c'est cela même qui leur cause de plus grandes peines. Ainsi, ou leur résistance opiniâtre, ou leurs opérations indiscrètes étouffent la coopération qu'elles devraient apporter aux desseins de Dieu, et les rendent semblables aux enfants qui ne veulent pas que leurs mères les portent et qui marchent eux-mêmes; mais après tout qui ne marchent qu'à pas d'enfanls, et ne font presque point de chemin.

C'est ce qui nous porte à donner, avec l'assistance de Dieu, des avis et des moyens tant à ceux qui commencent qu'à ceux qui sont avancés, pour se connaître eux-mêmes, ou du moins pour se laisser conduire à la majesté divine, lorsqu'elle voudra leur faire faire des démarches plus parfaites. Car il y a des confesseurs et des Pères spirituels qui, dénués de la connaissance et de l'expérience de ces voies, apportent plus d'obstacle à ces âmes que de secours ; semblables aux ouvriers qui bâtissaient la tour de Babel, lesquels n'entendant pas la langue l'un de l'autre, donnaient des matériaux différents de ceux qu'il fallait; et de celle sorle ils ne purent achever leur ouvrage (Gènes., XI).

Voilà pourquoi il est très-dur à une âme de ne se connaître pas elle-même, et de n'avoir personne qui comprenne son état. Car il se peut faire quelquefois que Dieu la conduit par une contemplation sublime mais obscure, et par des sécheresses continuelles qui lui donnent sujet de croire qu'elle s'écarte du bon chemin. Et tandis qu'elle

est ainsi environnée de ténèbres cl fatiguée de tentations, il se trouvera peut-être des gens qui lui diront, comme les amis de Job lui dirent en voulant le consoler, que tout cela n'est que l'effet de sa mélancolie, et de sa complexion naturelle, ou même que c'est là le châtiment de sa malignité secrète, laquelle oblige Dieu à l'abandonner (Job, IV)j D'où ils infèrent qu'elle est, ou du moins qu'elle a été trèsméchante.

D'autres soutiendront encore qu'elle recule dans les voies de Dieu, puisqu'elle est privée des douceurs et des consolations dont elle jouissait auparavant ; tellement qu'ils augmenteront sa douleur. Aussi la plus grande affliction que celle âme sente alors, vient de la connaissance qu'elle a de ses misères spirituelles, et il lui semble voir clairement qu'elle est remplie de péchés, parce que Dieu lui donne cette connaissance dans l'obscurité de la contemplation dont il l'éclairé. Et lorsque quelqu'un entre dans son senliment et l'assure que tout cela lui arrive par sa faute, son inquiétude s'augmente au point de lui paraître plus insupportable que la mort.

Cependant ces confesseurs ne se contentent pas d'en user ainsi avec ces âmes affligées, mais s 'imaginant que les péchés de ces personnes sont la cause de leurs souffrances, ils les obligent à repasser sur leur vie pour faire des confessions générales, et ilsles tourmentent tout de nouveau. Ils ne voient pas que ce n'est pas le temps de faire ces sortes de revues, mais qu'il faut les laisser dans l'état de pnrg.ilion spirituelle où Dieu les lient, et qu'il n'est besoin que de les consoler alors, et de les encourager à souffrir patiemment leurs croix. Car quoi que ces âmes fassent, quoi que les confesseurs leur puissent dire, tout cela leur sera inutile avant que Dieu ait changé leurs dispositions.

C'est de ces choses dont nous parlerons avec la grâce divine. Nous dirons comment l'âme doit se gouverner, comment le confesseur doit la diriger en ce temps-là, et par quelles marques il connaîtra si elle est dans "l'exercice de la vie purgative ; et supposé qu'elle y soit, comment il distinguera que c'est le sens ou l'esprit qui est purifie. 11 examinera encore si la mélancolie ou quelque autre imperfection des sens ou de l'esprit, est la source de ces peines intérieures. Car il y en aura qui penseront que Dieu conduit ces âmes par la voie de la contemplation obscure et de la purgalion spirituelle, et leurs confesseurs mêmes le croiront, quoique ce ne soit peut-être que l'effet des défauts que nous venons de rapporter. On voit néanmoins plusieurs personnes qui se persuadent qu'elles ne font aucune oraison, quoiqu'elles soient élevées à une contemplation très-éminente ; au contraire, plusieurs qui n'en ont pas la moindre teinture, s'imaginent qu'elles jouissent du don d'une oraison extraordinaire.

Quelques âmes, ce qu'on ne peut dire sans douleur, travaillent beaucoup et reculent au lieu d'avancer, parce qu'elles niellent le fruit de leurs progrès, non pas en ce qui leur est utile, mais en ce qui leur est préjudiciable. Quelques autres se tenant dans le repos, profitent extrêmement. Il s'en trouve aussi , lesquelles soutenues des mêmes grâces, s'embarrassent et se font à elles-mêmes des obstacles en ce chemin.

Il est donc constant que ceux qui courent cette carrière, reçoivent des mouvements, tantôt de joie, tantôt de tristesse, tantôt de confiance en Dieu, tantôt de désespoir ; et que ces mouvements naissent , les uns de la perfection, les'autres de l'imperfection du sens et de l'esprit.

Mais comme j'écris d'une matière obscure d'elle-même, le lecteur ne doit pas s'étonner d'avoir un peu de peine à l'entendre , surtout au commencement. J'espère que s'il continue de lire ce livre, il le comprendra enfin beaucoup mieux, parce que les choses s'éclairciront l'une l'autre : de sorte qu'eu relisant une seconde fois, il trouvera cette doc-

kSP

LA MONTEE DU MOST-CARMEL

trine plus claire et plus sûre. Que si celle lecture ne plaît pas à quelques-uns, il en faut altribuer la cause à mon peu de science, et à ma manière d'écrire simple et grossière. Ce qui n'empêche pas que le sujet ne soit bon de lui-même et très-nécessaire. J'ose toutefois croire que, quoiqu'on l'eût traité d'un style plus élégant et plus poli , il ne serait ni goûlé ni recherché de plusieurs, parce qu'on n'y parle pas de matières fort morales ni fort agréables à ceux qui veulent être comblés de douceurs dans le service de Dieu. Mais on y établit des principes solides en faveur des personnes qui désirent d'acquérir la nudité d'esprit qu'on se propose. Aussi je n'ai pas dessein de travailler pour tout le monde en général, mais pour ceux en particulier, qui sont entrés en la sainle religion des carmes déchaussés, tant hommes que filles. Et parce que s'étant dépouillés des biens du siècle, ils marchent déjà dans le chemin de cette montagne, ils concevront peut-être mieux que les autres ce que nous enseignons en cet ouvrage.

LA MONTEE

DU

MONT-CARMEL

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