‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 119 sur 448 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Combien il est nécessaire à l'âme de passer par la nuit obscure des sens, c'est-à-dire, parla mortification des passions, pour aller à l'union

divine.

Il est nécessaire que l'âme qui tend à l'union divine passe par la nuit obscure, c'est-à-dire, par la mortification des passions et par le renoncement des plaisirs que les créatures peuvent nous faire goûter, parce que l'amour qu'on a pour elles paraît devant Dieu comme des ténèbres qui rendent l'âme incapable de recevoir la pure lumière de Dieu; car la lumière ne s'accorde pas avec les ténèbres, puisque, comme dit saint Jean : La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise [Joan., I, 5).

La raison est parce que, selon les philosophes, deux contraires ne peuvent subsister ensemble dans un même sujet ; car quelle communication y a-t-il , dit saint Paul, entre les ténèbres et la lumière II Cor., VI, lfcj.

De là vient que l'âme ne peut être revêtue de 1 union divine, avant qu'elle se soit dépouillée de l'amour des créatures. Mais pour prouver plus clairement ce que j'avance, il faut savoir que l'attachement do

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l'âme aux créatures la rend semblable aux créatures mêmes, et que plus cet attachement est grand, plus cette ressemblance est parfaite. C'est le propre de l'amour de réduire à cette uniformité celui qui aime et l'objet qui est aimé. David en était convaincu, lorsque parlant des personnes qui aimaient les idoles, il disait : Que tous ceux qui les font et qui y mettent leur confiance, deviennent semblables à elles (Psal. CX1II, 8).

C'est pourquoi celui qui s'attache de la sorte à la créature, est aussi vil qu'elle: il est même en quelque façon plus abaissé, puisque l'amour le rend inférieur à l'objet aimé, ou plutôt il le fait l'esclave de ce qu'il aime. Il s'ensuit de là que quand l'âme s'unit par amour à quelque autre chose qu'à Dieu, elle ne saurait ni parvenir aune parfaite union avec le Créateur, ni se transformer en lui. La petitesse de la créature peut bien moins monter à la grandeur de Dieu, que les ténèbres ne peuvent s'accommoder avec la lumière.

En effet, tout ce qui est sur la terre et dans le ciel , si on le compare avec Dieu, n'est rien, comme Jérémie l'assure quand il dit qu'il a regardé la terre, et qu'elle était un vide et un néant; qu'il a jeté les yeux sur les deux, et qu'il n'y avait point de lumière Jerem., IV, 23). Ilsignifie par toutes ces expressions, que ni la terre, ni les créatures qu'elle soutient, ne paraissent qu'un rien devant Dieu, et que les cieux, quoique brillants de lumière, ne doivent être eslimés que ténèbres devant lui. ; 1

Nous pouvons donc inférer de là que les créatures considérées de cette sorte ne sont rien, et que l'amour qui nous unit à elles nous réduit à quelque chose de moindre que le rien, puisque c'est un obstacle à notre union avec Dieu, et une privation de notre transformation en lui ; comme les ténèbres ne sont qu'un rien , et qu'une privation delà lumière. J'ajoute que, comme celui qui est couvert de ténèbres ne reçoit et ne comprend pas la lumière, de même l'âme qui aime quelque chose de créé, ne pourra ni connaître Dieu, ni jouir de lui en celte vie par la pure transformation d'elle-même en Dieu, ni le posséder en l'autre monde par la vision béatifique. Pour faciliter l'intelligence de ceci, j'apporterai plusieurs comparaisons.

L'être de toutes les créatures n'est rien en comparaison de l'Etre infini de Dieu, et conséquemment l'âme qui leur donne son amour n'est rien, et même moins que rien ; elle ne peut donc unir son être à l'être de Dieu, le néant ne pouvant avoir ni convenance ni union avec un être infini et nécessaire. ,

Toute la beauté créée n'est rien auprès delà beauléinfinieduCréateur; et on doit même confesser, après Salomon, qu'elle n'est qu'une illusion ou plutôt une véritable laideur (Proverb., XXXI , 30) ; de sorte que quand on l'aime dérèglement, l'âme est très-laide aux yeux de Dieu , et ne saurait être transformée en la beauté divine, puisque la laideur ne peut être en même temps la beauté.

De plus, tout ce que les créatures ont d'agréable et d'engageant , si on en fait comparaison avec les attraits infinis de Dieu, paraîtra rebutant et insipide. 11 faut donc que l'âme qui s'y plaît soit désagréable au Seigneur et infiniment éloignée de ses charmes ; car il y a une différence incompréhensible entre ces deux contraires.

Si on compare aussi toute la bonté des créatures avec la bonté infinie de Dieu, il faudra l'appeler malice plutôt que bonté, puisque, suivant cet oracle divin, il n'y a que Dieu qui soit bon (Luc, XVIII, 19). C'est pourquoi l'âme qui adhère par un amour particulier à la bonté créée, est mauvaise en la présence de Dieu; et comme la malice ne fait point d'accord avec la bonté, de même l'âme ne pourra >amais en cet état s'approcher du Dieu.

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