LIVRE I. CHAPITRE V
Oh ! si les hommes spirituels comprenaient bien quels trésors et quels fruits de l'esprit divin ils perdent, parce qu'ils ne détachent pas leur amour des bagatelles de la terre; s'ils savaient qu'en se privant du plaisir des créatures , ils goûteraient toutes sortes de douceurs, ne rejetteraient-ils pas toutes les consolations du monde? .Mais parce qu'ils n'y veulent pas renoncer, ils ne peuvent jouir de ces délices spirituelles. Ainsi les Hébreux ne sentaient pas les différents goûts de la manne, non pas qu'elle ne les eût point en effet , mais parce qu'ils ne s'appliquaient pas à la goûter seule, et qu'ils désiraient d'autres viandes avec elle; de même celui qui aime quelque chose avec Dieu, ne le peut goûter seul, et il en fait peu d'état, puisqu'il met dans un même rang ce qui est infiniment éloigné de lui.
Certes, l'expérience nous enseigne que quand le cœur aime un objet il le préfère aux autres objets, lorsqu'il n'y trouve pas une aussi grande douceur, quoique d'ailleurs ils soient plus excellents. Que s'il les aime tous et s'il se plaît en tous également, celle égalité est injuste et injurieuse aux objets qui sont meilleurs que les autres. Or, puisque rien ne peut être comparé avec Dieu, l'âme lui fait une horrible injure, quand elle aime quelque autre chose que lui. Que serait-ce donc si elle aimait quelque créature plus que Dieu même 1
Le même livre de l'Exode nous fournit une seconde figure de ce que nous avons avancé (Exod., XXXIV, 2, 3). Lorsque Dieu commanda à Moïse de monter sur la montagne de Sinaï , où il avait dessein de lui parler, il voulut que les Israélites demeurassent au pied , et leur défendit même de faire paître leur bétail aux environs. Ce qui nous montre qu'une âme qui veut monter sur la montagne de la perfection pour traiter familièrement avec Dieu, doit non-seulement abandonner toutes les choses créées, mais empêcher aussi ses passions qui tiennent de la nature des bêtes, de paître aux environs de celte montagne, c'est-à-dire de prendre plaisir en aucun objet qu'eu Dieu seul, en qui, lorsqu'on est arrivé à l'état de perfection, toutes les passions trouvent leur repos, comme dans le terme de leurs recherches.
Il est donc nécessaire que celui qui veut atteindre à la cîme de celte montagne, réprime toutes ses passions. En quoi il aura cet avantage, que plus il apportera de diligence et de ferveur à se priver de toutes choses, plus il aura de facilité à se rendre très-parfait ; ce qu'il ne peut faire, quelques vertus qu'il pratique, avant qu'il ait calmé les mouvements de ses passions], puisque l'âme en doit être auparavant délivrée.
Le patriarche Jacob nous présente une troisième ligure de celte mortification (Gènes. XXXV, 2, 3). Lorsqu'il voulut aller sur le mont Béthel, afin d'y dresser un autel et d'y offrir un sacrifice à Dieu , il commanda trois choses à ses domestiques : la première, qu'ils abandonnassent leurs idoles; la seconde, qu'ils se puriGassent ; la troisième, qu'ils changeassent d'habits. Nous apprenons de cette conduite que celui qui veut monter sur la montagne de la perfection chrétienne , et faire en son cœur un autel pour présenter à Dieu un sacrifice d'amour et de louanges, doit accomplir ces trois choses que nous venons de rapporter. En premier lieu , il doit détruire les dieux étrangers , c'est-à-dire , ses attachements déréglés; en second lieu, il doit effacer les taches de ses passions , en leur résistant et en faisant pénitence de ce qu'il les a souffertes dans leurs désordres; en troisième lieu , il faut qu'il change d'habits, changement qui se fait de cette sorte : Dieu change les vieux habits en habits neufs, lorsqu'il donne à l'âme , par les opérations de l'entendement et de la volonté, un nouveau moyen de le connaître en lui-même, c'est-à-dire, de le connaître, non pas d'une manière humaine, comme elle le connaissait auparavant, mais d'une manière sur-
MONTEE DU MONT-CABMEL
naturelle. Il éteint aussi l'amour humain et le plaisir ae cette personne, et il allume en sou cœur un amour tout divin; tellement qu'il fait cesser les opérations de ses puissances en tant qu'elles se faisaient naturellement et qu'il lui communique des idées , des connaissances et des affections élevées au-dessus de la nature , et accompagnées de consolations infinies.
De sorte qu'en cet état, qui est l'état d'union avec Dieu, toutes les opérations humaines deviennent divines, et l'âme est en ces moments un autel où Dieu seul est honoré par des sacriGces de louanges et d'amour. Pour cette cause. Dieu voulut que dans l'ancien Testament , l'autel sur lequel on devait lui faire des sacrifices fût creux et vide au dedans [Exod., XXVII, 8); ce qui montre combien Dieu souhaite que l'âme soit dégagée de toutes choses, afin d'être un autel digne de recevoir la majesté divine , et de lui servir de demeure.
Dieu défendit aussi de mettre sur son autel un feu étranger, et d'en retirer le feu qui lui était consacré (Lé vit., X, 1); de sorte que Nadab et Abiu , qui étaient enfants du grand prêtre Aaron , ayant violé sa défense, il les fit consumer au pied de l'autel par le feu qu'il fit tomber du ciel, afin que nous apprenions de là que l'âme qui veut être un autel dédié à son Créateur ne doit jamais laisser mourir en son cœur le feu de l'amour divin, ni souffrir que le feu de l'amour humain la brûle, parce que Dieu ne veut pas qu'aucun objet partage avec lui l'âme qu'il a choisie pour son temple. Aussi, nous lisons dans le premier livre des Rois ( I Reg., 5 , que les Philistins ayant mis l'arche d'alliance avec Dagon, ils trouvèrent tous les matins ce faux dieu renversé par terre, jusqu'à ce que cette idole fût enfin, rompue en plusieurs morceaux. Or, comme Dieu ne permit pas que celte divinité imaginaire demeurât avec lui dans un même lieu, de même il ne souffre pas avec lui dans un même cœur les passions encore terrestres. 11 ne veut que ceux qui observent la loi divine , et qui acceptent volontiers les croix intérieures et extérieures; car, comme il n'y avait dans l'arche que le livre de la loi et la verge de .Moïse , laquelle était la figure de la croix , de même il veut que l'âme qui désire goûter la vraie manne , c'est-à-dire Dieu , garde ses commandements et porte la croix du Sauveur avec toute la perfection possible.