‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 147 sur 448 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

L'tlme doit demeurer dans l'obscurité autant qu'il lui est possible afin que la foi la conduise à une éminente contemplation.

Afin que l'âme connaisse comment elle doit se laisser conduire à l'union divine parla nuit de la foi qu'on vient d'expliquer, il est nécessaire de dire plus en détail ce que c'est que cette obscurité dont elle doit être pleine pour entrer dans le profond abîme de la foi ; c'est pourquoi j'en parlerai en général dans ce chapitre , et je dirai , plus en particulier, dans les chapitres suivants , comment elle doit se comporter dans celle obscurité, et de quelle manière il faut qu'elle suive la conduite de la foi, afin que rien n'empêche la foi de produire ses effets dans l'âme.

Je dis donc que l'âme , pour être élevée à ce sublime état , doit demeurer dans l'obscurité non-seulement selon sa partie inférieure, qui regarde les choses créées et matérielles , mais encore selon la partie

,.,: ■.,-.;:. .'.V.,. ■ •-.•.-• v ■ v -V.V. .-. .:,.:,..:,. , •...-.- ■,,,,-• ;■.-.-..• -,.v. ■ v v. ,:;:* ... . rN .•^,^,.-:v,^,--.-,v.v,,-.v v-.v,-.v, ■.-, -.-.••>•.• ■:-.:, ■•>•-• V ,^,:-V.',.^;.^.-,^,--^

■»-■•" 132 LA MONTÉE DU MONT-CARMEL. £2

supérieure, qui regarde Dieu et les choses spirituelles ; car, il est certain que, pour arriver à la transformation surnaturelle d'elle-même en Dieu, elle doit être obscurcie, c'est-à-dire privée de la lumière qu'elle peut recevoir de tout le sensible et de tout le raisonnable qui ne sort point des bornes de la nature , puisque tout ce qui est surnaturel surpasse les choses qui ne sont que naturelles et qui demeurent dans un rang inférieur. Car, comme cette union et cette transformation divine ne peut ni s'abaisser jusque* aux sens ni dépendre d'eux, l'âme doit se vider de toutes les choses corporelles et se détacher de tout l'amour et de tout le penchant qu'elle pourrait avoir pour elles , afin de s'unir à Dieu et de se transformer en lui , parce que rien ne peut alors empêcher Dieu d'opérer dans l'âme qui est ainsi dépouillée , et d'y faire tout s** ce qu'il lui plaira.

C'est pourquoi l'âme se doit épuiser, et pour ainsi dire s'anéantir de telle sorte , que , quoiqu'elle jouisse de plusieurs dons surnaturels, elle ** se regarde toujours comme si elle en était dénuée ; et elle demeure, comme un aveugle , dans les ténèbres , en s'appuyant sur la foi , en la prenant pour sa lumière et pour sa conduite, et en ne s'altachant point J,cà aux choses qu'elle peut connaître, ou goûter, ou sentir, ou imaginer, soit parce qu'elles lui sont, à son égard, des ténèbres qui l'occupent ou ^^ l'éloignent de la vraie lumière, soit parce que la foi surpasse toutes les connaissances naturelles de l'âme , tout le goût qu'elle a des créatures et toutes les opérations des sens, de sorte que, si elle ne s'en prive, elle £=* ne pourra jamais arriver à la parlaile intelligence des choses que la 1Z% foi nous enseigne.

Certainement , comme celui qui n'est pas tout à fait aveugle ne se ^ laisse pas facilement conduire à son serviteur, et, s'imaginant qu'un ǰi chemin est bon parce qu'il n'en voit pas un autre qui est meilleur , il ^% oblige son guide à le mener par là et le jette ainsi dans l'erreur; de même l'âme s'égare quand elle n'a pas entièrement renoncé â la con- ES naissauce qu'elle a des choses créées et qu'elle en retient quelque lumière pour se conduire. 11 faut donc qu'elle soit tout à fait aveugle au regard des créatures, et qu'elle suive uniquement le flambeau de la foi. Saint Paul semble l'insinuer lorsqu'il dit, que celui qui veut s'approcher 2^J de Dieu doit croire qu'il est ( Hebr., XI, 6); comme s'il disait que l'âme qui aspire à l'union divine doit y tendre, non pas en s'arrétant à la connaissance ou au goût, à l'imagination, au sentiment qu'elle a des choses matérielles , mais à la foi , en croyant les perfections infinies de l'essence divine que nul entendement , nulle imagination , nul de nos sens ne peut connaître ; et, même, tout ce qu'on en peut comprendre de plus sublime est infiniment éloigné de sa nature et de ses grandeurs.

Pour cette raison , Isaïe dit que l'œil n'a pas vu les choses que Dieu a disposées pour ceux qui le désirent et l'attendent (Isa., LXIV, 4); et îj>oé saint Paul : L'œil , dit-il, n'a point vu , et l'oreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a point conçu les choses que Dieu a préparées pour ■$,£ ceux qui l'aiment (I Cor., 11,9). De quelque manière donc que l'âme voudra s'unir par la grâce et par l'amour parfait à celui à qui elle doit être » -;unie par la gloire, il est constant qu'elle doit faire cette union en se mettant elle-même dans l'obscurité, c'est-à-dire en se privant de tout ce s*>* qu'elle peut connaître par les sens : de tout ce que l'œil peut voir , de $*jj tout ce que l'oreille peut entendre, de tout ce que l'imagination peut représenter et de tout ce que l'esprit peut comprendre ; c'est pourquoi l'âme, qui va à l'étal sublime de l'union, et qui ne sait ou n'emploie pas & le moyen de se dépouiller de toutes ces choses, souffre de grauds obsta- '&* clés pour peu qu'elle adhère à ses connaissances, à ses sentiments, à $*# son imagination, à son jugement, à sa volonté, à quoi que ce soit qui lui soit propre , parce que le terme où elle tend surpasse intiuiment %jg

jj j LIVHIÎ II. CHAPITRE V. 433

tontes ses opérations et toute la connaissance qu'elle peut [avoir présentement.

Ainsi, dans le chemin qui conduit à l'union, sortir de sa propre voie, c'est enlrer dans la véritable voie et parvenir à son but; et, quitter sa manière de connaître et d'agir , c'est se transformer en Dieu. En effet, l'âme qui est dans cet état n'a plus ses manières de connaître, de goûter les choses créées, de les sentir, et ne peut plus s'y attacher, quoiqu'on paisse dire qu'elle les contient toutes parce qu'elles se trouvent toutes éminemment et par excellence dans les choses surnaturelles dont elle a la jouissance. C'est à ce terme que l'âme doit continuellement aller avec ardeur, en méprisant tout ce qu'elle peut connaître ou par l'esprit ou par les sens, et en estimant uniquement le souverain bien qu'elle dé-

sire; c'est de cette sorte qu'elle s'en approchera davantage, et qu'étant aveugle dans ses propres lumières, elle verra par les lumières de la foi les choses surnaturelles; si bien qu'on lui peut appliquer ces paroles de Jésus-Christ : Je suis venu en ce monde pour exercer un jugement afin que ceux qui ne voient point voient , et que ceux qui voient deviennent aveugles {Joan., IX, 39). Ce qui peut s'entendre de ce chemin spirituel où l'âme est dénuée de ses lumières naturelles et ne voit pas, et où elle est revêtue des lumières surnaturelles et voit les choses divines.

ri***:

Page 1