CHAPITRE CINQUIÈME
Ce que c'est que l'union de l'âme avec Dieu. Sur quoi on apporte une
similitude.
On peut bien connaître, de ce que nous avons dit jusqu'à présent, ce quec'est que l'union de l'âme avec Dieu ; mais, pour l'entendre plus clairement, je laisse les autres sortes d'unions , et je ne parle ici que de l'union totale cl permanente de l'âme selon sa substance, et de l'union de ses puissances en ce qui concerne l'habitude et non l'acte de cette union.
Elle se fait, non par la présence substantielle de Dieu à toutes les créatures par laquelle il conserve l'être , mais par l'amour qui transforme l'âme en Dieu de telle sorte qu'il y ait une ressemblance d'amour entre Dieu et l'âme ; c'est pourquoi on l'appelle union de ressemblance, parce que la volonté de l'âme et la volonté de Dieu sont si semblables et si uniformes, que l'âme veut tout ce que Dieu veut, et qu'elle ne veut pas lout ce qui n'est pas conforme à la volonté de Dieu.
Ce qui s'entend non-seulement des choses qui sont contraires à la volonté de Dieu s"elon les actes, mais aussi de celles qui lui sont opposées selon les habitudes. Ainsi l'âme doit éviter les actes volontaires de toutes sortes d'imperfections et se défaire des habitudes qu'elle eu a contractées; et, parce que nulle créature ne peut, ni par son action ni par sa capacité, atteindre à Dieu, l'âme doit se priver de toutes créatures, de toutes actions, de toutes capacités, c'est-à-dire de sa science, de son intelligence , de son sentiment , de toutes les autres choses qui sont éloignées de la volonté de Dieu, afin qu'elle puisse avoir de la ressemblance avec lui, et que, n'ayant plus rien qui ne soit selon la volonté de Dieu, elle soit toute transformée en lui.
Mais il faut remarquer que cette union et cette transformation ont des degrés différents selon les différents degrés de l'amour des âmes qui sont unies à Dieu et transformées en lui ; car les unes ont plus de degrés d'amour, les autres en ont moins, d'autres aiment Dieu de toutes leurs forces; et , par ce moyen , les unes ont la volonté plus conforme à la volonté divine , les autres l'ont moins conforme , les autres l'ont conforme totalement et sans partage. C'est pourquoi Dieu se communique S*
La montée du mont carmel.
à elles sbifatlt celle différence d'amour el de conformité à sa volonté, et il les transforme surnaturellement en lui ou moins ou plus parfailcment.
Saint Jean semble exprimer ceci par ces paroles : // a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui ne sont pas nés du sawj , ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu (Joan., I, 12, 13) ; car il veut dire que Dieu n'accorde le bonheur de devenir ses enfants qu'à ceux qui , étant morts volontairement au vieil homme et à toutes ses opérations, et renaissant par la grâ<c divine, s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes, et reçoivent cette filiation, qui est plus sublime et plus excellente que tout ce qu'on peut imaginer de grand sur la terre ; car, comme le même évangéliste rapporte ailleurs : Quiconque ne renaît pas de l'eau et du Saint-t'sprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu (Joan., 111, 5) ; ce qu'on peut expliquer de la sorte : quiconque ne renaît pas du Saint-Esprit ne peut voir ce royaume de Dieu, à savoir, cet état d'union parfaite avec Dieu. Or, renaître parfaitement du Saint-Esprit en celte vie , c'est avoir l'âme très-semblable à Dieu en pureté , sans mélange d'aucune imperfection ; et, de celle manière, l'âme se peut transformer en Dieu non pas essentiellement, mais par la participation de l'union que Dieu lui communique.
La comparaison suivante nous rendra cette vérité plus facile à comprendre : lorsque le soleil donne sur les vitres d'une fenêtre, si le verre a des taches noires et fort épaisses, les rayons ne peuvent le pénétrer comme ils le pénétreraient s'il n'y avait point de taches; cependant ce n'est pas le soleil qui manque à éclairer le verre, mais c'est le verre qui manque à recevoir les rayons du soleil. Que si le verre est tellement plein de lumière qu'il ne paraisse plus qu'un rayon, quoiqu'il soit d'une nature et d'une substance différente de la nature et de la substance du rayon , nous pouvons alors l'appeler un rayon par la participation de la lumière que le soleil répand sur lui , parce que son éclat ne semble être que la lumière même du soleil. Ainsi l'âme est devant Dieu comme un verre, la lumière de l'essence divine rejaillit continuellement sur elle, ou, pour mieux dire, elle demeure en elle de la manière que nous l'avons expliqué. Lors donc que l'âme se met en état de recevoir cette lumière en se purifiant des plus petites souillures et en unissant sa volonté à celle de Dieu par un parfait amour , elle est toute remplie des rayons de la Divinité et toute transformée en son Créateur; car Dieu lui communique surnaturellement son être, de telle sorte qu'elle semble être Dieu même , qu'elle a ce que Dieu a , et que tout ce qui est à Dieu et tout ce qui est à l'âme semble être une même chose par celte transformation. On pourrait, même dire que l'âme paraît être plus Dieu par celle participation qu'elle n'est âme, quoiqu'il soit vrai qu'elle retient son être, et que son être csl distingué de l'Etre divin comme le verre est distingué du rayou qui l'éclairé et le pénètre. Il est facile d'inférer de là que la grande pureté et l'amour parlait sont les dispositions nécessaires pour unir l'âme à Dieu et pour la transformer toute en lui.
J'ajoute une seconde comparaison pour donner plus île jour à cette pensée : imaginez-vous, s'il vous plaît, une figure peinte par un savant ouvrier avec toute la délicatesse de son art et toule la beauté des couleurs les plus fines; comme les traits en sont exlraordinairemcnt sub (ils, les yeux faibles n'en font pas un juste discernement, mais les yeux vifs et perçants les aperçoivent sans peine; de sorte que, si quelqu'un a les yeux plus pénétrants que tous les autres , il verra plus distinctement qu'eux tous ces traits el toute leur délicatesse. Néanmoins, comme celte ligure renferme une infinité de perfections, il en reste toujours plus à voir qu'on n'en découvre, quelque attention qu'on apporte à Iq regarder.
mv