LIVRE II. CHAPITRE VII
mais ce dénûmcnt regarde la nuit du sons , comme nous l'avons expliquée.
Notre-Seigneur ajoute que le chemin est étroit, c'est-à-dire le chemin de la perfection , pour nous apprendre que celui qui désire d'y entrer, doit non-seulement passer par cette petite porte, en abandonnant tout ce qui flatte les sens , mais renoncer encore à toute propriété , en s'affranchissant de tout ce qui concerne l'esprit et la partie supérieure. Ainsi nous pouvons appliquer à la partie animale ce que le Fils de Dieu dit de la porte très-petite, et à la partie raisonnable ce qu'il assure de la voie étroite.
Au reste, quand il affirme qu'il y a peu de personnes qui trou vent cette voie , cela vient de ce que peu de gens connaissent ou veulent pratiquer ce dépouillement d'esprit ; car le chemin qui conduit à la montagne de la perfection va nécessairement en haut , et est fort étroit; il faut donc que ceux qui souhaitent d'y passer ne soient chargés d'aucun fardeau qui les tire en bas , et ne souffrent aueun obstacle qui les empêche de monter. Et comme Dieu seul est le terme où l'on prétend d'arriver dans ce commerce sacré, on ne doit s'occuper qu'à le chercher seul , et qu'à parvenir à sa possession.
C'est pourquoi il ne suffit pas que l'âme fasse divorce avec les créatures , elle doit encore s'anéantir en tout ce qui touche l'esprit, et quitter toute sorte de propriété ; c'est l'admirable doctrine que le Sauveur de tous les hommes nous a enseignée en son Evangile , et que la plupart des personnes spirituelles pratiquent peu , si je l'ose dire , quoiqu'elle soit très-nécessaire et très-utile ; et parce qu'elle convient à mon sujet , je la rapporterai dans les propres termes de saint Marc , et j'en donnerai l'explication suivant son sens littéral et naturel. Voici donc comme Notre-Seigneur parle : Si quelqu'un veut me suivre , qu'il se renonce soi-même; qu'il porte sa croix et qu'il me suive ; car celui qui voudra sauver sa vie la perdra , et celui qui perdra sa vie pour l'amour de moi et de l'Evangile , il la sauvera {Marc, VIII, 3i, 35).
O qui pourrait exprimer dignement, qui pourrait fidèlement pratiquer ce qui est compris dans cette éminente science de l'abnégation de nous-mêmes 1 O si les personnes spirituelles pouvaient parfaitement connaître combien le rroyen qu'il faudrait prendre pour entrer dans ce renoncement est différent de celui que plusieurs d'entre eux estiment très-bon, s'imaginant que c'est assez pour eux de se réformer en quelque chose ! Il est vrai que quelques-uns s'adonnent à la vertu, à l'oraison et à la mortification; mais ils n'arrivent jamais à cette nudité , à cette pauvreté, à celle abnégation, à cette pureté spirituelle, que Jésus-Christ nous recommande en cet endroit. La raison est , parce qu'ils nourrissent leur âme de consolations intérieures au lieu de s'en priver pour l'amour de Notre-Seigneur ; se persuadant qu'il leur suffit de renoncer aux choses grossières de ce monde , et qu'il n'est pas nécessaire de se purifier de ces douceurs spirituelles qu'ils goûtent comme un bien qui leur est propre.
De là vient qu'ils abhorrent comme la mort les sécheresses, les aridités , les dégoûts , les peines intérieures , qui sont les croix spirituelles et la pauvreté d'esprit que le Sauveur nous conseille d'embrasser ; et qu'au contraire, ils ne cherchent que les délices, les communications de Dieu les plus douces , et les rassasiements spirituels qu'ils y trouvent; ce qu'on ne peut appeler abnégation de soi-même ni nudité d'esprit, mais c'est ce qu'on doit nommer gourmandise spirituelle.
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LA MONTEE DU MONT-CARMEL
En quoi on peut dire que ces gons-là sont les ennemis de la crtfix de Jésus-Christ. Les véritables spirituels cherchent plulôt ce qui est insipide que ce qui est savoureux ; ils se portent plutôt aux souffrances qu'aux consolations ; à la privation de tout bien, pour l'amour de Dieu, qu'à la possession; à l'aridité et à l'affliction, qu'au goût et qu'aux douceurs intérieures ; ils savent que se dépouiller ainsi de tout , c'est suivre Jésus-Christ, et que vouloir goûter ces délices spirituelles c'est se rechercher soi-même , ce qui est assurément fort contraire au pur amour. En effet , se rechercher en Dieu, c'est s'attacher aux plaisirs qu'il répand dans les âmes; mais chercher Dieu en lui-même, non-seulement c'est se soustraire volontairement à soi-même tous ces contentements spirituels , mais c'est vouloir et choisir, à cause de notre Sauveur , tout ce qu'il y a de plus désolant dans la vie intérieure, soit qu'il vienne de Dieu, soit qu'il vienne des créatures , et c'est là sans doute un véritable amour pour Dieu.
O qui peut dire jusques à quelle ligueur Dieu veut que nous portions cette abnégation ; elle doit être. , quant à ce qui regarde la volonté , une espèce de mort naturelle et d'anéantissement de toutes les choses créées; et c'est proprement dans cette mort spirituelle que tout notre bien se trouve, comme le Fils de Dieu nous le montre quand il dit que : quiconque voudra sauver son âme, il la perdra (Mattlt., XVI, 26); c'est-à-dire que quiconque voudra posséder ou chercher quelque chose il en sera privé; et que quiconque perdra son âme à cause de moi il la sauvera (Joan., XII, 25); c'est-à-dire que celui qui renoncera pour l'amour de Jésus-Christ , à toutes les choses que la volonté peut désirer ou goûter, et qui embrassera ce qui est plus conforme à la croix de notre Sauveur, ou , comme parle saint Jean, qui haïra son âme , il la sauvera. C'est ce que ce divin Maître enseigna à ses deux disciples, qui le priaient de les faire asseoir l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Au lieu de contenter leur ambition, il leur présenta le calice qu'il devait boire lui-même , pour leur faire entendre que les afflictions sont plus sûres pour aller à Dieu, et plus précieuses que la joie et les douceurs qu'ils lui demandaient par l'intercession de leur mère.
Or, ce calice consiste à mourir à la nature, et à se décharger des choses créées, pour tenir le chemin étroit de l'Evangile, et c'est le bâton sur lequel il faut s'appuyer pour marcher avec plus de fermeté et de consolation , aDn d'expérimenter ce que dit le Sauveur de tous les hommes : Que son joug est doux et son fardeau léger (Mal th., XI, 30 , c'est-à-dire que sa croix est légère; car si quelqu'un s'était résolu avec beaucoup de courage de porter la croix de Jésus-Christ , c'est-à-dire de souffrir pour Dieu toutes sortes de peines, sans avoir égard à soi-même, il trouverait dans ses souffrances une solide nourriture d'esprit et une véritable douceur spirituelle, quoiqu'il ne voulût pas s'y attacher.
Je voudrais bien pouvoir persuader à ceux qui s'appliquent à la vie intérieure , que les voies qui nous conduisent à Dieu ne consistent pas à faire beaucoup de méditations , ni à sentir du goût dans la piété, mais à se renoncer soi-même au regard de l'intérieur et de l'extérieur, à s'exposer pour Jésus-Christ à toutes sortes de douleurs, et à s'anéantir en toutes choses ; car s'ils pratiquent fidèlement cette abnégation, qui est sans doute le fondement et la consommation des vertus , ils y trouveront plus de bien , et ils feront plus de progrès qu'en aucun autre exercice ; mais s'ils s'y comportent lâchement, de quelque manière qu'ils agissent , ils quitteront le solide de la vertu pour s'amuser aux apparences, et jamais, quelque sublimes que soient
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