LIVRE II. CHAPITRE XIII
Le troisième signe , qui est le plus certain de tous , c'est lorsque l'âme se plaît à demeurer seule en son fonds , à faire une attention amoureuse à Dieu , sans s'occuper d'aucunes considérations particulières , et à jouir d'une grande paix intérieure et d'un profond repos , sans faire aucun acte développé, étendu ou formel, soit de la mémoire, soit de l'entendement, soit de la volonté; car elle est alors pénétrée d'une connaissance de Dieu générale et affectueuse , sans concevoir rien do particulier, et elle se tient attachée à lui par les doux transports d'un amour paisible et dégagé de tout autre objet.
L'homme spirituel doit remarquer sûrement en lui-même ces trois signes , pour se résoudre à se laisser conduire de la méditation à la contemplation extraordinaire. Le premier n'est pas seul suffisant pour lui faire ce changement. La difticulté ou l'impuissance qu'il aurait d'opérer de l'imagination et de méditer les choses divines , pourrait venir de ses distractions et de sa négligence. C'est pourquoi il est né cessaire qu'il découvre encore en lui-même le second signe, qui consiste à ne sentir aucun désir de penser à d'autres choses étrangères , ou éloignées de son objet qui est Dieu. En effet, lorsque les égarements d'esprit et la tiédeur empêchent quelqu'un de fixer son imagination et son entendement dans les choses célestes, il se porte incontinent et s'attache à des objets différents, qui l'écartent de la contemplation de Dieu.
Ce n'est pas néanmoins assez d'être convaincu qu'on a la première et la seconde marque, il faut avoir la troisième. Car, quoiqu'on fût persuadé , par sa propre expérience , qu'on ne pourrait ni discourir , ni méditer, et qu'on n'aurait aucun désir de songer à d'aulrcs objets , toutefois cela pourrait venir ou de la mélancolie, ou de quelque autre humeur, qui remplirait le cerveau ou le cœur, et qui suspendrait tellement l'opération des sens , qu'où ne voudrait point s'appliquer à la méditation , et qu'on ne se plairait qu'à rester dans cet agréable trans-
fiort, ou dans ce doux assoupissement. Il est donc à propos d'avoir e troisième signe , c'est-à-dire de se voir en état de faire une amoureuse attention au Seigneur, avec une grande tranquillité intérieure.
Il faut cependant avouer que quand on commence à entrer dans cette contemplation, on n'y prend presque pas garde, et on ne s'aperçoit presque pas de celte amoureuse connaissance de Dieu , pour deux raisons : l'une est, parce que cette connaisance est au commencement très-subtile , très-délicate et presque imperceptible ; l'autre est , parce que l'âme qui est accoutumée à faire la méditation d'une manière sensible , ne remarque pas presque celte manière de contempler insensible et spirituelle. Ce qui lui arrive pour l'ordinaire , parce qu'elle ne connaît pas encore ce nouvel état , et qu'ensuite elle s'efforce d'opérer toujours avec goût et avec sentiment : ainsi , quoique sa paix intérieure soit plus abondante en ce nouveau genre de contemplation , elle y met elle-même de l'obstacle , et elle se prive de ce repos par son attachement à ses premières habitudes. 11 est vrai pourtant que plus elle se disposera à cette tranquillité , plus elle avancera en cette amoureuse et générale connaissance de Dieu , lequel la comblera de paix , de douceur et de plaisir spirituel. Mais afin que ce que nous avons dit soit plus évident , nous apporterons dans le chapitre suivant les raisons qui prouvent la nécessité d'avoir ces trois signes.
LA MONTEE M! MONT-C4IIMEI