CHAPITRE QUATORZIÈME
On apporte les raisons qui prouvent la nécessité d'avoir ces trois signes, pour faire de plus grands progrès en la vie spirituelle.
Pour ce qui concerne le premier signe , il faut savoir que , quand l'homme spirituel ne goûte plus les opérations de l'imagination , et ne peut plus discourir dans la méditalion , il doit quitter cette voie pour deux raisons. La première est , parce que l'âme a reçu en quelque façon tout le bien spirituel qu'elle pouvait trouver dans les choses divines, par la méditation et par le discours. Ce qui paraît en ce qu'elle ne peut plus ni méditer, ni raisonner, ni sentir aucune douceur comme elle sentait auparavant : elle n'a pas acquis pour lors l'expérience des goûts spirituels que ces choses répandent dans l'âme. En effet , toutes les fois que l'âme est enrichie de quelque nouveau bien spirituel , elle le reçoit en le goûtant , au moins en esprit , de la manière qu'il lui est donné et qu'il lui est utile ; aussi , serait-ce une espèce de miracle , si elle recueillait sans ce goût quelque fruit de ce bien spirituel ; parce que tout cela se passe comme les philosophes disent , savoir que ce qui a de la saveur et du goût nourrit. C'est pourquoi le saint homme Job disait : Qui pourra manger des viandes insipides, et nullement assaisonnées de sel (Job, VI , 6) ? Ainsi la privation de ces consolations spirituelles et de cette utilité, l'empêche de faire des considérations et des raisonnements dans l'oraison.
La seconde raison est , parce que l'âme a déjà acquis l'esprit de méditation quant à la substance et à l'habitude ; car la fin ou le terme de la méditation et du discours , est d'en recueillir quelque connaissance et quelque amour de Dieu , pour en produire les actes : et comme toutes sortes d'actes souvent réitérés font des habitudes dans l'âme , de même les actes de cette connaissance et de cet amour répété fréquemment , produisent des habitudes en celui qui s'y adonne. A quoi j'ajoute que Dieu fait quelquefois le même effet dans l'âme, en l'élevant à la contemplation sans se servir de ces actes, ou du moins avant que l'âme en ait fait plusieurs.
Et c'est ainsi qu'elle acquiert par l'usage et par l'habitude , la connaissance amoureuse et générale de Dieu , laquelle elle n'avait auparavant que par le travail de la méditation , et qu'en détail , avec partage et avec distinction. C'est pourquoi aussitôt qu'elle s'est mise en oraison , semblable à celui qui a de l'eau toute prête à boire , elle boit dans ces sources divines avec un plaisir admirable, sans avoir besoin des considérations de l'esprit, ni des espèces de l'imagination: tellement , qu'aussitôt qu'elle s'est mise en la présence de Dieu , elle produit les actes d'une connaissance de Dieu confuse, affectueuse, paisible , pleine de repos, et elle y puise de la sagesse; de l'amour et des délices toutes célestes. De là vient qu'elle sent une extrême peine et une grande résistance , lorsque , jouissant de cette paix , on la force à méditer et à discourir sur des sujets qui ne contribuent qu'à lui donner des connaissances particulières. Il lui arrive alors la même chose qu'à un enfanta qui on arracherait la mamelle lorsqu'il en suce le lait avec plaisir, et que l'on contraindrait de chercher avec peine une autre mamelle, et de sucer avec chagrin un autre lait. Ou bien comme à celui qui aurait déjà dépouillé un fruit de son écorce , et au lieu de le manger, il serait obligé d'en préparer un autre sans en goûter; ou enfin comme à celui, lequel tenant sa proie entre les mains , la lâcherait par la vaine espérance qu'il aurait d'en trouver une meilleure. Plusieurs d'entre ceux qui commencent à entrer en ce genre de
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