LIVRE II. CHAPITRE XIV. W
contemplation, tombent dans ces inconvénients. Ils croient que cet état consiste à raisonner, et à connaître par des représentations imaginaires plusieurs objets particuliers ; et parce quils ne découvrent pas ces ■'. ■]■ lumières particulières dans ce repos affectueux où l'âme voudrait demeurer, ils se persuadent qu'ils s'égarent du droit chemin , et qu'ils passent inutilement le temps dans l'oraison. C'est pourquoi ils retournent au discours de l'entendement et aux opérations de l'imagination , mais en vain : ces choses s'étant déjà dissipées, ne se présentent plus à l'esprit ; de sorte que ces gens-là s'imaginent qu'ils reculent et se perdent : ils s'affligent cruellement et ne goûtent aucune consolation. A la vérité , ils se perdent ; mais ce n'est pas de la manière qu'ils le pensent ; ils se perdent quant à leur sens , et quant aux premiers moyens de connaître par le ministère de l'imagination et du raisonnement ; mais celte perte leur est utile , en leur procurant une vie plus spirituelle , laquelle moins ils comprennent , plus ils entrent dans la nuit de l'esprit par laquelle ils doivent passer pour s'unir à Dieu , en s'élevant au-dessus de toute connaissance particulière.
A l'égard du second signe , il en reste peu de chose à dire. Car il est certain que les images naturelles des choses créées, et même celles qui sont infuses surnaturellement dans l'âme , quoiqu'elles lui soient plus convenables et plus conformes , ne lui peuvent être agréables , et elle les rejette de toutes ses forces. Il faut seulement se souvenir que pendant ce recueillement, l'imagination est agitée d'égarements perpétuels malgré la volonté , qui sent même alors de la douleur , de ce que sa paix intérieure est troublée par la légèreté de cette puissance volage.
Quant à la troisième marque , qui regarde la nécessité de quitter la méditation , et qui est renfermée dans la connaissance amoureuse et générale de Dieu , il me semble qu'il n'est pas besoin d'en parler ici , puisque cette difficulté a été suffisamment éclaircie dans le premier signe.
Toutefois nous apporterons maintenant une seule raison , pour prouver qu'au cas que celui qui est appelé à la contemplation , doive quitter la méditation ordinaire , cette amoureuse attention à Dieu lui est nécessaire. Cette raison est que , si l'âme abandonnait l'exercice de la méditation où elle se servait de ses sens intérieurs, ei si elle était en même temps privée de la contemplation , qui consiste en cette connaissance générale et confuse de Dieu , et dans laquelle l'âme occupe effectivement sa mémoire , son entendement et sa volonté , elle ne ferait aucun acte envers Dieu ; elle ne recevrait rien de lui ; elle ne pourrait persévérer en celte oraison , puisqu'elle n'aurait plus l'usage des moyens propres pour y demeurer. Car elle use de ses puissances sensitives pour considérer, pour discourir, et pour acquérir la connaissance particulière des objets de ses opérations : elle emploie aussi ses facultés spirituelles pour s'unir à Dieu dans la contemplation , sans avoir la peine de faire des considérations et des raisonnements. Teilement qu'il y a la même différence entre les opérations des puissances sensitives de l'âme et les opérations de ses puissances intellectuelles , qui se trouve entre celui qui fait un ouvrage et celui qui en a la jouissance lorsqu'il est achevé ; ou entre celui qui reçoit quelque chose et celui qui en a l'usage; ou entre le travail qu'on prend à marcher , et le repos qu'on goûte quand on est arrivé au terme de son voyage : ou entre celui qui apprête des viandes;, et celui qui les mange avec plaisir. Que si l'âme ne faisait rien ni dans la méditation , nf dans la contemplation, on ne pourrait dire qu'elle fût occupée. C'est pourquoi il faut nécessairement que quand elle s'éloigne de la méditation , elle s'attache à la simple et affectueuse connaissance de son Dieu.
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Au reste , cette connaissance générale de Dieu , quand elle est plus pure qu'au commencement , plus simple , plus parfaite , plus spirituelle et plus intime, elle est quelquefois si délicate , que l'âme qui eu est remplie, ne l'aperçoit presque pas. Ce qui arrive ordinairement lorsque celte connaissance est en elle-même très-pure , très-simple et très-tranquille : or, elle est telle, quand elle trouve l'âme pure et dégagée des connaissances particulières que l'esprit et les sens lui avaient acquises ; et l'âme ne la remarque pas. Car, étant accoutumée aux opérations sensibles des sens et de l'entendement, elle ne sent pas une connaissance purement spirituelle et incapable de frapper les sens grossiers et matériels.
Voilà pourquoi plus cette connaissance est épurée de la matière, plus elle paraît obscure à l'esprit : et au contraire, moins elle est puse, plus elle semble claire à l'entendement , d'autant qu'étant revêtue d'images matérielles, elle est plus facile à comprendre, et elle a plus de proportion avec l'esprit, qui a coutume de former ses connaissances sur les espèces de l'imagination.
On peut donner de l'éclaircissement à cette vérité par la comparaison suivante. Si nous regardons les rayons qui passent par une fenêtre , plus l'air est plein d'atomes , plus ils paraissent sensibles à la vue : et néanmoins comme ils sont mêlés de ces corpuscules , il est évident qu'ils sont moins purs, moins clairs et moins parfaits. Au contraire, s'ils étaient séparés de cette poudre volante, ils seraient moins visibles, et l'œil ne les apercevrait presque point, parce que la lumière qui rend les objets visibles, n'est pas visible elle-même, à moins qu'elle ne soit terminée par quelque corps qui l'arrête; de là vient que si un rayon entrait par une fenêtre et sortait par une autre fenêtre, on ne le verrait pas dans le milieu de son passage, quoiqu'il fût plus pur et plus clair que s'il était mêlé de choses matérielles et palpables.
On peut dire la même chose de l'œil de l'âme, je veux dire l'entendement, au regard de la lumière spirituelle et surnaturelle. Comme elle est dépouillée de l'image des choses matérielles, qui sont des objets proportionnés aux sens et à l'imagination, elle entre dans l'entendement d'une manière si pure et si simple, qu'il ne la découvre presque pas. Il arrive même quelquefois, qu'étant plus pure qu'à l'ordinaire et plus éloignée des choses corporelles, elle jette l'entendement dans l'obscurité, parce qu'elle le détache des espèces matérielles de l'imagination ; et alors il s'aperçoit bien qu'il est pénétré de ténèbres. Quelquefois aussi celte lumière divine frappe l'âme avec tant de force et la remplit si intimement, que l'âme ne reconnaît ni l'obscurité où elle était auparavant, ni la lumière qui l'éclairé: il lui semble même qu'elle ne comprend rien ni de ce qui concerne celte obscurilé , ni de ce qui regarde cette lumière. C'est pourquoi elle est comme ensevelie dans un profond oubli de toutes choses, ne sachant ni ce qu'elle a fait, ni combien de temps cette opération a duré. Elle demeure en cet état pendant plusieurs heures, qui ne lui paraissent qu'un moment lorsqu'elle est revenue à elle-même.
La cause de cet oubli n'est autre que la pureté et la simplicité de celte lumière, laquelle s'étant répandue dans l'âme la rend pure et simple comme elle, en la vidant de toutes les images des sens et de la mémoire, dont elle usait dans ses opérations: et de celle façon l'âme continue à demeurer dans son oubli, sans faire aucune réflexion sur la longueur ou sur la brièveté du temps. Ainsi cette oraison quoique Irès-lougue, lui semble très-courlc, .parce que l'âme la fait dans une connaissance très-spirituelle et très-épurée de toute idée matérielle. Et c'est celte courte oraison, dont on dit communémcnl qu elle pénètre le ciel. On l'appelle courte, parce qu'on ne prend pas garde à sa durée.
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