LIMUC II. CHAPITRE XV
On dit qu'elle pénètre le ciel, parce que l'âme y est unie à Dieu dans une connaissance toute céleste ; connaissance qui fait dans l'âme, sans qu'elle s'en aperçoive, de grands effets, lesquels se conservent en elle lorsque l'âme sort de ce doux sommeil, et qui élèvent l'esprit à une lumière divine, et le séparent d'avec les idées des choses matérielles. C'est sans doute ce que le prophète-roi expérimenta autrefois, lorsque revenant de son transport, il dit : Toi veillé, et je suis devenu semblable à un passereau solitaire sur le haut d'une maison (Psul. CI, 8), c'est-àdire éloigné de toutes les choses corporelles. Ces paroles, sur le haut d'une maison, signifient l'âme élevée en haut, ne se souvenant plus des créatures et connaissant Dieu seul, sans savoir comment cela se passe. Ainsi l'Epouse sacrée met l'ignorance ou l'ouhli des choses créées entre les effets que ce sommeil mystérieux a produits en elle, quand elle dit : Je n'ai point su (Cant., VI, 11), c'est-à-dire, je n'ai point connu d'où cela me vient. Néanmoins quoiqu'il semble à l'Epouse qu'étant pleine de cette lumière céleste elle ne fait rien, d'autant qu'elle n'opère point par les sens, toutefois elle se persuade sûrement qu'elle ne perd pas le temps. En effet quoique les opérations de ses puissances cessent à l'égard des choses corporelles , son intelligence continue sans aucune interruption.
Tellement que cette prudente Epouse répond elle-même à l'objection qu'on peut faire sur ce sujet, en disant qu'elle dort, et que son cœur vrille (Cant., V, I). Elle veut dire, qu'à la vérité elle dort selon la condition de la nature, en cessant d'agir; mais que son cœur veille surnaturellement étant élevé à une connaissance surnaturelle. La marque qu'on peut donc avoir pour juger si cette connaissance de Dieu, secrète, intime et surnaturelle, est communiquée à l'âme, c'est lorsqu'elle ne désire plus de connaître rien de créé, soit grand ou petit, soit noble ou abject et méprisable.
11 n'est pas cependant nécessaire que cette connaissance surnaturelle produise toujours dans l'âme l'ignorance et l'oubli des choses créées. Cela n'arrive que quand Dieu sépare l'âme particulièrement d'avec les créatures; ce qu'il ne fait pas d'ordinaire, parce que cette lumière n'occupe pas toujours l'âme.
11 suffit donc pour se retirer de la méditation et du discours, que l'entendement se détache de toute considération particulière, et que la volonté n'ait nul penchant à aimer les objets ou matériels ou spirituels. On pourra connaître par là que l'âme est dans cet oubli de toutes choses, puisque cette lumière surnaturelle est répandue dans le seul esprit. Car quand Dieu la verse aussi dans la volonté, comme ordinairement il la verse dans elle, l'âme voit bien que cette divine connaissance l'occupe, en étant persuadée par la douceur de l'amour qui l'enflamme, quoiqu'elle n'ait pas un parfait discernement de ce qu'elle aime. C'est pour celte raison que celte connaissance est appelée amoureuse et générale, tant au regard de l'entendement, parce qu'il la possède avec obscurité, qu'à l'égard de la volonté, parce qu'elle aime confusément, sans distinguer l'objet de son amour.
Mais encore que cette matière soit obscure d'elle-même, je n'en dirai rien davantage, et je me contenterai de répondre dans le chapitre qui suit, à une objection qu'on peut faire.