LIVRE II. CHAPITRE XVII
et des consolations surnaturelles, pour perfectionner les opérations de ses sens : telles sont les apparitions corporelles des saints , les odeurs toutes célestes , les paroles sensibles et pleines de douceur et de charmes. Ce qui inspire à l'homme de la fermeté dans la vertu , et de l'aversion des objets criminels et pernicieux.
De plus, Dieu emploie les considérations , les méditations , les saints discours, pour perfectionner l'homme selon ses sens intérieurs , pour l'accoutumer au bien et pour instruire l'esprit de la manière que ces opérations conviennent à l'imagination et à la fantaisie, lesquelles étant disposées suffisamment par ces exercices naturels, Dieu use des images et des visions surnaturelles pour élever ces deux puissances à un degré plus spirituel et plus utile à l'esprit; car il dépouille l'esprit de ce qu'il a de plus grossier et de plus contraire à cet état, pour le former peu à peu à la vie intérieure : et de cette façon il fait entrer l'âme par degrés dans les choses les plus spirituelles. Néanmoins, il ne garde pas toujours l'ordre que nous venons de décrire ; quelquefois il mène l'âme à l'un de ces états sans passer par l'autre , selon qu'il le juge plus avantageux pour elle , et il la comble tout à coup de grâces extraordinaires. i ■■
De là vient que plus l'âme s'approche de Dieu, plus elle se vide de de toutes ses espèces imaginaires , de tous ces raisonnements et de toutes les autres choses matérielles qui concernent les sens extérieurs et intérieurs. Tellement que quand elle est parvenue au point d'avoir un étroit commerce d'esprit avec Dieu, il faut nécessairement qu'elle se soit dénuée auparavant de toutes les idées sensibles et corporelles, que les sens lui présentaient au regard de Dieu et des choses divines. Car, comme celui qui quitte un terme pour aller à un autre terme, plus il approche du dernier, plus il s'éloigne du premier; et lorsqu'il est arrivé à celui-là, il est entièrement séparé de celui-ci : de même l'âme se sépare entièrement de tout ce qui tombe sous les sens à l'égard de son '■■ Créateur, lorsqu'elle est unie étroitement avec lui. C'est pourquoi on dit communément que quand on a goûté l'esprit, la chair n'a plus de saveur, c'est-à-dire que lorsqu'on jouit de la douceur et du plaisir de l'esprit, les délices de la chair sont insipides, ou, ce qui signifie la même chose, les consolations de la terre et les joies sensibles ne sont plus agréables. Paroles qui comprennent toutes les opérations que les sens extérieurs et intérieurs produisent à l'égard des choses spirituelles. Ce qui est évident; car si c'est le pur esprit qui agit, il ne s'assujettit point au sens; et si c'est la chair qui opère, l'esprit ne conserve plus sa pureté; parce que plus la chair et les sens engagent l'esprit en leurs opérations, moins l'esprit est pur et moins il conserve son état surnaturel. !
Ainsi celui qui est parvenu à la perfection, n'use plus du ministère des sens pour aller à Dieu, comme il faisait avant qu'il eût fait de grands progrès dans les voies purement spirituelles. Et c'est ce que l'Apôtre exprime clairement dans sa première Lettre aux Corinthiens. Lors ilil-il, que j'étais enfant, je parlais en enfant, j'avais des sentiments d'enfant: mais quand je suis devenu homme, j'ai laissé ce qui tenait de l'enfance (I Cor., XIII, 11 ). Nous avons déjà t'ait voir que se servir des sens pour connaître les choses célestes, c'est l'exercice des enfants ou des commençants en la vie intérieure. Si l'âme voulait s'attacher toujours aux sens, elle serait semblable à un enfant; elle ne parlerait de Dieu, elle n'en aurait des pensées et des sentiments que comme un enfant; puisqu'elle ne s'arrêterait qu'à l'écorce qui est le sens, et elle ne pénétrerait pas dans la substance qui en est l'esprit ou la perfection de la vie spirituelle. Comme on ôte donc à uu enfant la mamelle de sa nourrice pour lui donner des viandes solides, de même l'âme doit jj -,
LA MOUTÉE DU M05T CARMEL
s'abstenir de la légère nourriture que les sens lui fournissent, pour user de celle que l'esprit et la contemplation lui donnent dans ce nouveau degré de perfection.
Il me semble qu'on voit maintenant assez clairement que l'âme doit renoncer aux images des objets que les sens extérieurs et intérieurs lui présentent, quoique ces images soient infuses surnaturellemenl. L'âme ne doit donc s'arrêter qu'au pur esprit qui la conduit à l'union divine, avant soin de le conserver en sa pureté, tandis qu'elle s'adonnera aux bonnes œuvres pour la gloire du Seigneur. Il faut examiner, après cela, les dommages qu'elle recevrait de la mauvaise conduite qu'on tiendrait sur elle, si on ignorait le secret de ces voies.