CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
On montre par des autorités de l'Ecriture, que les révélations et les paroles intérieures de Dieu, quoique véritables, nous peuvent être occasion de surprise.
Nous venons de dire que les révélations et les paroles intérieures ue Dieu, quoique certaines, ne nous paraissent pas toujours véritables, soit parce que la connaissance que nous en avons est défectueuse, soit
W* LA MONTEE DU MOT CARMEL
parce que le fondement sur lequel elles sont établies est incertain , puisque la plupart sont accompagnées ou de menaces ou de conditions ; par exemple, lorsqu'une faute de laquelle Dieu avait prédit le châtiment est corrigée, ou que la chose dont il s'agissait dans la prédiction, est déjà exécutée. Il est évident que ces connaissances et ces paroles extraordinaires n'ont pas le caractère de vérité, que les mots qui les expriment pris dans un sens absolu semblent marquer. C'est ce que quelques endroits de l'Ecriture prouvent clairement.
En effet, comme Dieu est d'une sagesse infinie, il a, pour l'ordinaire, des pensées et des sentiments dans ses prophéties, lesquels sont fort différents du sens que nous leur donnons quelquefois : et cependant ces prophéties sont d'une vérité d'autant plus constante, que, selon notre pensée, elles en ont moins les apparences. Ainsi plusieurs d'entre les Juifs prenant trop à la lettre quelques-unes des prédictions de Dieu, ne les ont pas vu réussir comme ils espéraient , et comme les exemples suivants le montrent. Lorsque Dieu eut conduit Abraham dans laChananée, il lui dit : Je le donnerai cette terre ( Gènes., XV, 7, 8). Et lui ayant répété plusieurs fois la même promesse, sans l'avoir mis en possession de ce pays, Abraham lui demanda comment il connaîtrait qu'il en aurait enfin la jouissance. Alors le Seigueur lui révéla clairement qu'il la posséderait non pas en sa personne, mais en la personne de ses enfants; ce qui arriverait dans cinq cents ans. On voit par là qu'Abraham se trompa d'abord, croyant que cette prédiction le regardait en sa personne; et s'il se fût mis en devoir de se rendre maître de la Chananée, on se fût moqué de ses efforts, et après sa mort, on se fût imaginé que la prophétie était illusoire. Mais enfin il en reçut de Dieu la véritable intelligence.
Quelque temps après, lorsque Jacob, son petit-ûls, allait en Egypte, Dieu lui apparut et lui dit : J'irai avec vous en ce pays-là, et je vous ramènerai lorsque vous en reviendrez (Gènes. , XL VI, 4 ). Ce qui ne s'accomplit pas néanmoins selon la propre signification de ces paroles, puisque ce saint homme mourut en Egypte. Mais cette promesse devait s'exécuter en sa postérité, lorsque, après plusieurs années, Dieu l'en retirerait et la conduirait lui-même en son voyage. Cela prouve que celui-là se fût trompé, qui eût cru que Jacob devait sortir d'Egypte pendant sa vie comme il y était entré, et voyant le contraire, il se fût imaginé que cette prédiction était fausse, quoiqu'elle fût en effet trèsvéritable selon le dessein de Dieu.
Il est aussi rapporté daus le Livre des Juges, que les Gabaonites qui étaient delà tribu de Benjamin, ayant commis un horrible crime contre un lévite, les autres tribus levèrent une armée de quatre cent mille hommes ; que Dieu leur nomma pour général un nommé Judas ; qu'il leur répondit, lorsqu'ils le consultèrent, qu'ils combattissent; qu'ayant perdu la première bataille, il les fit combattre une seconde fois; et qu'après avoir encore été défaits, il leur promit enfin la victoire; et en effet, ils surmontèrent leurs ennemis. Ainsi le succès ne fut pas conforme à leur idée, Dieu ne leur donnant l'avantage qu'au troisième combat, quoiqu'ils l'espérassent dès la première bataille. D'où je conclus que les âmes se trompent souvent, en interprétant les révélations divines selon la force des mots qui les déclarent, et non selon les intentions de Dieu, lesquelles sont ordinairement cachées, de telle sorte qu'on ne les comprend qu'avec peine. Car c'est là l'esprit des prédictions du Seigneur; et les paroles dont il se sert n'en sont que la lettre. De sorte que celui qui s'attachera à cette écorce, ne peut se défendre d'erreur et de confusion, se trouvant si éloigné du vrai sens des prophéties de Dieu. Ainsi, selon le langage de l'Apôtre, la lettre lue, et l'esprit donne la vie ( 11 Cor., III, 6 ). Pour cette cause on doit s'arrêter,