LIVRE II. CHAPITRE SIS
non pas au sens des paroles prises à la lettre, mais au sens que la foi nous présente, et que l'esprit et l'intelligence de l'homme ne peuvent pas facilement concevoir. C'est cette interprétation littérale et grossière des prophéties, qui a surpris la plupart des Juifs. Comme les événements n'étaient pas tels qu'ils se les imaginaient, ils méprisaient ses oracles divins; ils ne les croyaient pas ; ils en faisaient même un proverbe commun ou une raillerie publique, et ils disaient, selon le rapport d'Isaïe : A qui fera-t-il entendre ses prédictions et ses paroles? Est-ce aux enfants qu'on vient de sevrer de la mamelle? Commandez ; donnez ordre; attendez un peu. Car il parlera sa langue à ce peuple, et cette langue lui sera étrangère et inconnue (Isa., XXVIII, 9,10, 11). C'est ainsi que les Juifs avaient coutume de se moquer des prophéties, et de dire, attendez, pour signifier qu'elles ne s'accompliraient jamais, parce qu'ils les expliquaient suivant la signification naturelle des paroles, et non pas selon le sens de l'esprit; de sorte qu'ils goûlaieut comme des enfants le lait du sens littéral, qui est opposé à la solide viande du sens spirituel; et ils ne comprenaient pas ce que Dieu leur déclarait par ses prophètes, dont le langage ne leur paraissait pas intelligible.
Puis donc que le langage de Dieu considéré selon l'esprit et le sens, est si différent de notre manière d'entendre ses prédictions, nous ne devons avoir nul égard à nos pensées ni à notre interprétation en ces rencontres. Certes Jérémie, quoique prophète, semble même s'être mépris en l'intelligence des paroles de Dieu, lorsqu'il s'écrie : Hélas ! Seigneur, avez-vous donc trompé ce peuple et la ville de Jérusalem, en leur disant : Vous aurez la paix, et néanmoins ils périssent par le fer de leurs ennemis ( Jerem., IV, 10 ). Or la paix que Dieu leur avait promise était celle que le Messie devait faire entre Dieu et le genre humain, et ils entendaient ses promesses d'une paix temporelle. De sorte que quand ils souffraient des guerres, des calamités publiques, et d'autres accidents contraires à leurs attentes, ils se persuadaient que les prophéties de Dieu étaient vaines, et ils s'en plaignaient avec beaucoup d'aigreur et de murmure. Il était donc impossible qu'en s'attachant à la lettre, et en se conduisant selon cette règle, ils ne fussent pas trompés.
Mais qui est-ce qui ne se fût abusé, en donnant un sens purement littéral à cette prophétie de David, quand il parle de Jésus-Christ dans le psaume soixante et onzième, et principalement en cet endroit? Il régnera depuis une mer jusqu'à une autre mer, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. El ailleurs : // délivrera de la tyrannie du puissant le pauvre qui n'avait personne pour lui donner du secours ( Psal. LXX1, 8, 12). Ne sera-t-il pas confus, lorsqu'il considérera que le Fils de Dieu est né dans l'obscurité, a vécu dans une pauvreté extrême, n'a pas régné dans le monde, s'est soumis aux personnes les plus viles ; et, loin de délivrer ses disciples de la puissance des grands de la terre, il a permis qu'ils aient été persécutés et mis à mort; il a perdu enûn la vie sous le gouvernement de Pilate, accablé de douleurs, couvert de confusion, noirci de calomnies? Celui-là pourra-t-il se garantir d'une erreur grossière, qui n'interprétera pas ces prophéties selon le sens spirituel, où l'on trouve leur vérité et leur certitude? Car enfin il est constant que le Sauveur des hommes est le souverain Seigneur du ciel et de la terre, et qu'il devait affranchir de l'empire du démon les pauvres qui le suivraient et l'imiteraient, et qu'il devait leur donner le royaume éternel. Dieu parlait donc dans ces prophéties du règne éternel de son Fils, et de la liberté éternelle des hommes; et les Juifs n'entendaient par ces prédictions qu'un royaume temporel et qu'une liberté passagère. Ainsi le sens littéral et l'ignorance du sens spirituel les ayant aveuglés, ils ont fait mourir leur Dieu et leur Seigneur. Car , comme dit saint Paul, les habitants de Jérusalem et leurs princes ne l'ayant pas connu, accom-
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plircnt en le condamnant, les par oies des prophètes qui se lisent chaque jour de sabbat (Art., XIII, ±1 ).
Cette difficulté d'expliquer comme il faut les paroles de Dieu a été si grande, que les disciples mêmes de Notre-Seigncur qui avaient vécu longtemps avec lui, ne les comprirent pas. Car ceux qui allaient quelques jours après sa mort au village d'Emmaùs, pleins de tristesse et de défiance, avouèrent qu'ils avaient espéré que leur Alaitrc délivrerait les Juifs de la domination des étrangers, mais qu'ils euatent perdu fli tic espérance (Luc, XXIV, 81) ; parce qu'ils ne s'étaient mis dans l'esprit qu'une captivité et qu'une délivrance temporelles. Le jour même que ce divin* Sauveur monta au ciel, quelques-uns de ses disciples furent si peu intelligents, qu'iîs lui demandèrent si ce serait en ce temps-là qu'il rétablirait le royaume d'Israël (Act., I, 6). Quelquefois aussi le Saint-Esprit inspire aux hommes des vérités, qu'ils ne comprennent pas lorsqu'ils croient les entendre. Ainsi Caïphe dit dans l'assemblée des princes des prêtres et des pharisiens (Joan., XI, 49, 50), qu'il était expédient que Jc'sus-Christ mourût pour le peuple, afin que toute leur nation nr pérît pas, se proposant la conservation temporelle de son pays, et ne connaissant pas le dessein de Dieu et de son Fils notre Sauveur.
D est donc constant que nous ne pouvons nous fonder sûrement sur les révélations divines, puisqu'il est facile de nous tromper nous-mêmes, en leur attribuant un sens éloigné des desseins de Dieu. Ses paroles sont des abîmes que nous ne saurions approfondir; et les vouloir resserrer dans la petitesse de notre esprit, c'est vouloir renfermer en nos mains l'air et les atomes qui s'évanouissent au moment que nous tâchons de les prendre. C'est pourquoi le directeur doit empêcher son disciple de faire état de ces représentations ou révélations surnaturelles, qui ont quelque rapport avec les atomes de l'air, en ce qu'elles laissent vide l'esprit qui veut s'en remplir, comme ces corpuscules s'échappent des mains de ceux qui les poursuivent. Il faut donc que le Père spirituel confirme son pénitent dans la liberté de l'esprit et dans l'obscurité de la foi, où résident la lumière de l'entendement et l'intelligence des paroles intérieures de Dieu. Car il est impossible qu'un homme qui n'est pas spirituel juge bien des choses divines, et qu'il en ait même une médiocre connaissance. Or, celui qui en juge selon le sens littéral des paroles, n'est pas spirituel ; et les vérités divines étant couvertes de l'écorce de la lettre, il ne peut les développer ni en faire le juste discernement; parce que, selon le sentiment de saint Paul, l'homme charnel ne comprend pas les choses qui viennent de l'esprit de Dieu; car elles ne lui paraissent que folie, et il n'est pas capable de les concevoir, étant purement spirituelles; mais l'homme spirituel juge de toutes choses (1 Cor., I, 14- . L'homme charnel se peut prendre ici pour celui qui ne suit que le sens des paroles , et l'homme spirituel pour celui qui ne s'y arrête pas et qui passe jusqu'à l'esprit. C'est donc une grande témérité d'employer les sens du corps et les représentations de l'imagination, quoique surnaturelles, pour traiter avec Dieu des choses qu'il révèle. Nous allons le montrer clairement par quelques exemples.
Supposons qu'un homme d'une sainteté distinguée souffre une cruelle persécution, et que Dieu lui révèle qu'il l'en délivrera. Si ses ennemis avaient néanmoins l'avantage et le mettaient à mort, ceux qui rapporteraient cette prophétie à sa délivrance temporelle , croiraient que cet homme aurait été trompé, quoique la prédiction pût être très-véritable. Parce que Dieu n'aurait parié que de la délivrance de lame, de la victoire qu'elle remporterait sur ses adversaires, et de la liberté dont elle jouirait dans le ciel. Si bien que celte prophétie promettrait de plus
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grands biens, que celui qui L'entendrait du temps présent ne pourrait comprendre. Car Dieu prétend toujours donner à ses paroles le sens le plus relevé et le plus utile; il n envisage que le bien des hommes le plus considérable, quoique leur connaissance puisse être fausse en cet endroit.
Cette vérité parait évidemment en la prophétie que David a faite de Jésus-Christ. \rous les gouvernerez, dit-il. avec la verge de fer, et vous les briserez comme le pot d'un potier (Ps. Il, 9). Dieu parle en ce lieu de la principale domination de son Fils, laquelle est éternelle, et non de sa moindre domination, qui n'a dure que pendant sa vie mortelle, et n'a pas eu l'effet que le Prophète décrit si distinctement.
Ajoutons un autre exemple. Un saint homme brûle du désir du martyre ; il demande à Dieu cette grâce singulière ; Dieu lui dit intérieurement qu'il sera martyrisé; il le comble de joie ; il le remplit d'espérance. Cependant cet homme meurt d'une mort naturelle sans aucune violence. Comment est-ce donc que cette promesse divine est véritable? C'est parce que Dieu lui enflamme le cœur d'une si grande charité, qu'il en fait un martyr d'amour. Il le jette dans un abîme d'afflictions si amères et si continuelles, qu'il lui fait sentir toute la rigueur d'un long martyre. Tellement qu'il lui accorde ce qu'il y a de plus essentiel au martyre, avec la récompense et les prérogatives de cet état. En effet, le violent amour qu'on a pour Dieu est un martyre continuel, qui porte en tout temps lé cœur à s'unir à son objet ; comme il n'en peut avoir une pleine jouissance en cille vie, il endure une mort pénible et douloureuse à proportion qu'il est éloigné de la parfaite union de Dieu Les souffrances lui causent aussi une perpétuelle douleur, qui le prive de toutes les consolations de la vie. Et parce que sa volonté embrasse avec une ardeur toute spirituelle, les langueurs de son amour dévorant et la dureté de ses croix inévitables, il en reçoit les coups avec soumission comme les coups des bourreaux qui exercent leur cruauté sur les martyrs. C'est pourquoi l'âme pénétrée du désir du martyre et contente d'en éprouver ainsi la peiue, en acquiert tout le mérite devant Dieu de telle sorte, que selon la révélation de Dieu, elle a le caractère et la félicité des martyrs, quoiqu'elle ait pu s'abuser, en croyant que le Seigneur lui avait promis et destiné un martyre de corps et des tourments extérieurs. Voilà de quelle manière Dieu satisfait cet homme désireux du martyre, et comment selon le prophète -roi, il écoute le désir des pauvres, et donne aux justes ce qu'ils souhaitent [Psai. IX, vel. X, secundum Jlebrœos, v. 17 ; Prov. X, 24>), comme Salomon l'assure en ses Proverbes.
Il faut donc avouer que plusieurs saints ont demandé à Dieu des choses particulières et les ont obtenues, non pas en cette vie comme ils espéraient, mais en l'autre vie ou dune autre manière; et qu'ainsi les promesses que Dieu leur avait faites se sont euCn trouvées très-véritables. Nous devons conclure aussi, qu'encore que les paroles et les révélations de Dieu soient certaines, nous pouvons errer en les détournant à un sens différent de la fin que Dieu regarde. Tellement que le conseil le plus sage et le plus sûr que les maîtres de la vie spirituelle puissent suivre, c'est de détacher les âmes de ces visions surnaturelles, et de les confirmer dans une foi simple et obscure, qui est le véritable moyen d'arriver à l'union divine.