‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 182 sur 448 · LIVRE II. CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XXI

condescendance de Dieu pour les Israélites, lorsqu'ils le prièrent de leur donner un roi pour les conduire. 11 le leur accorda, mais à fcgretj ce changement ne leur étant pas avantageux. C'est pourquoi il dit à Samuel : Ecoutez lu prière de ce peuple el établissez sur lui le roi qu'il vous demande. Car ce n'est vas vous, mais c'est moi qu'il rejette, de peur que je le gouverne (I Reg., VIII, 7). Dieu s'accommode de la même sorte aux inclinations de certaines personnes qui ne peuvent marcher dans te chemin de la vie intérieure, sans y goûter des consolations sensibles ; il répand contre sou gré des douceurs en leur cœur. Car elles leur sont moins utiles, que ne serait la viande solide des croix qu'il leur offrirait volontiers, si ces âmes étaient disposées à les recevoir pour en faire un saint usage.

Or, quoique la recherche de ces délices et de ces goûts sensibles soit dommageable à l'âme, je crois néanmoins que la volonté de connaître les choses par une voie surnaturelle, lui est beaucoup plus pernicieux : et lors même qu'elle est arrivée à l'état de perfection et qu'elle désire cette connaissance pour de bonnes Ans, je ne vois pas comment on la peut excuser de péché au moins véniel, non plus que le directeur qui lui ordonne de s'appliquer à acquérir ces lumières, ou qui consent qu'elle y travaille. Car ces connaissances extraordinaires ne sont nullement nécessaires, puisque la raison naturelle, la loi et la doctrine de l'Evangile suffisent pour conduire l'âme et pour prévenir toutes les difficultés qui peuvent naître de cette conduite, de telle sorte que Dieu en sera content et que l'âme en tirera beaucoup de fruit. Certes nous devons avoir une si grande estime et un si grand attachement pour les lumières de la raison el de l'Evangile, que si nous entendions intérieurement quelques paroles surnaturelles, soit malgré nous, soit de notre consentement, il ne faudrait pas y consentir ni les agréer, à moins qu'elles ne s'accordassent avec l'Evangile et la raison. Il serait même de la prudence et de la nécessité, d'examiner plus rigoureusement ces sortes de révélations que les connaissances communes , parce que l'esprit de mensonge inspire souvent et découvre plusieurs choses véritables et futures, pour séduire les personnes trop simples et trop crédules. Ce qui nous apprend que le meilleur moyen que nous ayons d'avoir du soulagement daus nos peines, c'est de prier Dieu et d'espérer qu'il y pourvoira de la manière qu'il le trouvera boa. Le Saint- Esprit nous conseille d'agir ainsi dans nos besoins, et Josaphat nous en a donné l'exemple. Ce prince assiégé de tous côtés par ses ennemis et accablé d'afflictions et de tristesse, a recours à Dieu et lui dit dans son oraison : Puisque nous ne savons pas ce que nous devons faire maintenant, il ne nous reste qu'à lever les yeux vers vous (II Par. XX, 12), pour implorer votre miséricorde et votre assistance; c'est-à-dire les lumières de la raison ne nous découvrant pas les moyens de nous délivrer de nos besoins, vous êtes le seul à qui nous nous adressons, pour y apporter le remède qu'il vous plaira.

Au reste, on peut être assez persuadé par ce que nous avons dit jusqu'ici, que Dieu sait mauvais gré à ceux qui lui font ces demandes, encore que sa condescendance pour leurs dispositions présentes, l'engage à leur faire des réponses favorables. 11 est toutefois important de confirmer cette vérité par de nouveaux témoignages des livres sacrés , afin que les bonnes âmes ne s'exposent pas au danger de déplaire à leur créateur. Lorsque Saûl désira d'avoir un entretieu secret -Te Samuel qui était mort, à la vérité ce prophète lui apparut ; mais Dieu le trouva mauvais, comme Samuel le témoigna en reprenant Saûl de ce qu'il l'avait obligé de revenir sur la terre pour lui apprendre sa destinée. Pourquoi, lui dit- il, avez-vous troublé mon repos, en obtenant q,ueje ressuscitasse (I Reg., XXVIII, loi ?

MONTEE I)U MONT-CARMEL

De plus; Dieu satisfit bien les Israélites quand ils lui demandèrent de la chair à manger ; mais il alluma au même temps sa colère contre eux, et il fit descendre sur eux le feu du ciel pour châtier leur présomption : Tellement, dit David, qu'ils avaient encore le morceau dans la bouche, lorsque la colère de Dieu déchargea ses co%<ps sur eux (Psal. LXXVII, 30). Le prophète Balaam fut prié par Balaac, roi des Madianites, de l'aller trouver : il en demanda la permission à Dieu qui la lui donna. Cependant Dieu lui envoya en chemin un ange qui avait une épée nue à la main pour le tuer, et qui lui dit de la part du Seigneur, que le voyage qu'il avait entrepris était criminel et contraire à la volonté divine (Numer., XXII, 32).

Ces exemples et plusieurs autres que je laisse , prouvent que Dieu condescend quelquefois à nos désirs avec indignation contre nous ; qu'il n'est rien de plus dangereux que d'employer ces moyens auprès de lui, et que la confusion et le chagrin tombent sur ceux qui tiennent cette méthode pernicieuse. Que si quelqu'un fait encore état de ces choses, son expérience le contraindra enfin de confesser que j'ai raison de les combattre. En effet, outre les difficultés qu'on trouve à se garantir de l'illusion dans les visions divines, plusieurs de ces apparitions viennent ordinairement du démon. Il imite les manières et le commerce de Dieu avec le s âmes ; il propose des choses si semblables à celles que Dieu communique , et il se déguise si finement, qu'il est malaisé de le connaître et qu'il est facile de se tromper, surtout quand ce qu'il a prédit arrive : on croit aisément alors que Dieu est l'auteur de ces prédictions et de ces événements. On ne fait pas réflexion sur la vivacité et la pénétration de son esprit qui connaît en leurs principes les choses passées ou futures, et qui conjecture de là qu'elles arriveront selon ses vues. Il sait encore ce que chaque cause peut produire, et par une conséquence naturelle il en prévoit les effets : par exemple, il verra que les qualités de la terre, de l'eau et de l'air et les influences des astres sont tellement disposées, qu'en un tel temps la peste s'allumera dans un tel pays. Qu'y a-t-il d'étonnant et d'extraordinaire en cette prophétie, puisque ce n'est qu'une connaissance naturelle ? Il peut de même prédire des tremblements de terre, lorsqu'il connaît les exhalaisons et les vents qui sont renfermés dans les cavernes. 11 peut aussi deviner par des conjectures probables les effets de la Providence divine sur les hommes, à cause du cours naturel des biens et des maux qui accompagnent leur vie. Il peut enfin raisonner de telle sorte sur les vertus ou sur les vices de telle personne, de telle ville, de telle province, de tel royaume, qu'il connaîtra avec beaucoup de vraisemblance, la récompense ou les châtiments que Dieu leur destine pour un tel temps. Si bien que ses prédictions, quoique fausses pour l'ordinaire, sont néanmoins quelquefois véritables. Ce fut le raisonnement que la sainte dame Judith employa pour persuader à Holofernc que les Juifs seraient enfin détruits ; parce que leurs péchés dont elle fit le détail, attiraient sur eux les fléaux de la justice divine (Judith, XII, 22). Ainsi elle connut la peine en sa cause, jugeant bien que Dieu qui est infiniment juste , ne manquerait pas de punir leurs crimes. Le Sage entre d;ins son sentiment quand il dit que les péchés de chacun sont le principe et l'instrument de son supplice. Il est facile au malin esprit de raisonner de la sorte ; joint que réfléchissant sur les châtiments que le Souverain de l'univers a tiré des pécheurs depuis la naissance du monde, il peut prophétiser avec certi tude de semblables punitions.

L'avertissement que Tobie donna à son fils et aux enfants de son fils, confirme celte vérité. Car encore que nous ayons sujet de croire qu'il était inspiré d'en haut, néanmoins il pouvait recevoir de sa raison naturelle assez de lumière pour dire en parlant de Ninive : Ecoutez-moi,

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