LIVRE II. CHAPITRE SXH
vrirez tous les trésors de ma sagesse et de ma science qu'il cache en luimême (Coloss.. II, 2, 3), et qui vous seront plus utiles et plus agréables que la connaissance de tout ce qui pourrait vous venir dans l'esprit. Aussi l'Apôtre ne se glorifie que de savoir Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (I Cor., H). Etes-vous porté aux révélations et aux visions corporelles? contemplez-le revêtu de votre chair, et vous y verrez plus que vous ne pouvez comprendre, puisque toute la plénitude de la Divinité habite en lui corporcllement (Coloss., Il, 9).
Il n'est donc pas expédient qu'un Chrétien sollicite Dieu, de lui remplir l'esprit d'autres lumières surnaturelles que celles que son Fils lui donne ; et s'il en venait là, il semblerait accuser son Créateur de quelque défaut, comme s'il ne nous avait pas éclairés suffisamment par notre Sauveur; il ferait paraître moins de foi en souhaitant d'autres connaissances; et quand sa foi ne serait pas affaiblie, il céderait aux mouvements d'une curiosité vicieuse. Ces gens qui sont curieux- ne doivent donc pas s'entêter de ces sortes de voies surnaturelles, puisque Notre-Seigneur ayant dit sur sa croix que tout était consommé (Joan., XIX, 30), nonseulement ces visions, mais encore toutes les cérémonies de l'ancienne loi sont cessées.
Pour cette raison nous devons nous attacher en toutes choses à la doctrine de Jésus-Christ, de son Eglise et de ses ministres, et chercher dans l'Evangile les remèdes de notre ignorance et de nos autres nécessités spirituelles. Si quelqu'un s'éloigne de cette route et se sépare de ce divin Maître, il se noircira du crime de curiosité et de présomption, puisqu'on ne doit croire, par aucune voie surnaturelle, que ce qui est conforme à ces divines connaissances. C'est le sentiment de saint Paul : Qui que ce soit, dit-il, qui vous annonce un autre Evangile que celui que nous vous avons annoncé, quand ce serait nous-mêmes, ou un ange du ciel, qu'il soit anathème [Galat., I, 8). Or, si toutes les choses que le Fils de Dieu nous a enseignées sont très-véritables et très-certaines, comme elles le sont infailliblement, nous les devons embrasser avec soumission et avec constance; et personne ne doit avoir recours à la manière de traiter avec Dieu, laquelle on observait dans l'ancienne loi. D'ailleurs les particuliers d'entre les Juifs n'en usaient pas de la sorte, et Dieu ne répondait pas ainsi à chacun d'eux. Les seuls prêtres et les seuls prophètes prenaient celte liberté; ils recevaient ses réponses, et ils les rapportaient au peuple, qui les employait en ce sacré ministère. Que si David a quelquefois lui-même consulté Dieu, il le faisait comme prophète, et il se servait alors des habits sacerdotaux; ce qui parut lorsqu'il voulut que le grand prêtre Abiathar prit l'éphod, qui était un des principaux vêtements des prêtres, pour demander au Seigneur quelle était sa volonté dans une affaire de grande conséquence (1 Reg., \X1II, 9). D'autres fois il proposait ses demandes à Dieu par Natham ou par d'autres prophètes. Au reste, les Juifs étaient obligés de croire que ce qu'ils apprenaient, en ces occasions, de la bouche de leurs prêtres et de leurs prophètes, était la parole de Dieu, et ils en devaient juger selon cette règle, et non selon leur propre sentiment. Si bien que les prêtres et les prophèles devaient approuver les choses que Dieu disait, et qui, sans cette approbation, n'avaient nulle autorité, et n'imposaient aucune obligation d'y ajouter foi. Le souverain du monde veut si absolument que la conduite spirituelle d'un homme dépende d'un autre homme semblable- à lui, qu'il n'exige pas de nous que nous croyions tout à fait ce qu'il révèle, ni que nous y déférions entièrement, à moins qu'il ne vienne jusqu'à nous par le canal des hommes.
C'est pourquoi lorsqu'il dit intérieurement quelque chose à une âme, il lui inspire la volonté de la communiquer à des personnes spirituelles et capables, et de n'y prendre aucune complaisance, avant que celui
qui lui tient la place de Dieu l'ait confirmée. C'est ce que fit autrement Gédéon qui était à la tête des Israélites. Dieu lui avait dit souvent qu'il remporterait la victoire sur les Madianites; il en doutait néanmoins, et il perdait cœur. Mais les hommes que Dieu éclairait, levèrent ses doutes et rassurèrent son courage, et alors il obéit à l'ordre de Dieu : Allez au camp, lui dit Dieu, et lorsque vous aurez entendu ce que les ennemis diront entre eux, vos mains se fortifieront, et vous irez avec assurance dans leur camp [Judic, VII, 9, 11). La chose réussit selon cette prophétie : Gédéon ayant ouï un Madianite qui disait à son compagnon, qu'il avait songé que Gédéon les devait vaincre, ce capitaine plein d'ardeur les combattit avec intrépidité et les surmonta glorieusement. Ce qui fait voir que Dieu ne voulut pas qu'il crût sa révélation sans hésiter, avant que les hommes lui eussent donné des assurances de sa vérité.
Mais ce qui arriva en cette matière à Moïse, est bien plus digne d'admiration. Dieu lui apparut, lui commanda d'aller en Egypte pour délivrer les Israélites, et lui proposa plusieurs raisons de ce commandement et plusieurs motifs. Il confirma même la vérité de son apparition, par le changement miraculeux de la verge de Moïse en serpent, parla lèpre soudaine de sa main, et par sa guérison extraordinaire. Moïse toutefois fut si réservé à donner une parfaite créance à celte vision, que, quoique Dieu se mît en colère, il n'osa se charger de cette entreprise, jusqu'à ce que Dieu lui releva le courage par l'union de son frère Aaron dans l'exécution de ce dessein, en lui disant : Je sais que votre frère Aaron, qui est lévite, est un homme éloquent. Je vous déclare qu'il viendra au-devant devons, et qu'en vous voyant il sera pénétré de joie. Parlez-lui, et dites-lui ce que je vous ai dit: je serai en votre bouche et en la sienne (Exod., IV, \k, 15). Moïse, soutenu de ces paroles et de l'espérance de recevoir des conseils de son frère, reprit cœur et se soumit au commandement de Dieu.
Ce procédé ne doit pas nous surprendre, car c'est le propre d'une âme véritablement humble, de n'oser s'entretenir seule avec Dieu, et de ne pouvoir s'assurer et se contenter en ce divin commerce, à moins qu'elle n'y soit conduite par quelque homme intelligent qui lui donne des avis conformes à son état. Aussi est-ce la direction que Dieu veut qu'on suive en la vie spirituelle, et qui lui est si agréable, que quand plusieurs s'assemblent pour délibérer d'une vérité, il se joint à eux pour l'éclaircir, et pour la confirmer en leur esprit. Ce qu'il fit paraître en l'affaire de Moïse et d'Aaron, lorsqu'il leur promit de se trouver avec eux, et de parler par leur bouche, quand ils agiraient de concert dans l'exécution de ses ordres, të'cst pourquoi Jésus-Christ dit dans l'Evangile : Lorsqu'il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, afin de considérer ce qui est le plus expédient pour ma gloire, ctpourmon honneurje suis là au milieud'elles (Matth. ,XYlll, 20), poulies éclairer et pour graver les vérités divines en leur cœur. Il faut remarquer qu'il n'a pas dit : Où une seule personne sera je nie trouverai ià. mais où deux pour le moins y seront ; afin que nous apprenions que Dieu ne veut pas qu'une personne croie seule et juge par elle-même, que les grâces extraordinaires qu'elle reçoit de Dieu, soient certaines et exemp'es de tromperie, ni qu'elle y attache son cœur et fasse fond sur elles sans s'assujettir en ces occasions au gouvernement de l'Eglise, cl aux règles que ses ministres lui pourront prescrire; autrement Dieu c lui donnera pas des lumières à elle seule pour connaître la vérité, et ii ne la fortifiera pas en sa créance; de sorte qu'elle sera froide à le croire et faible à la pratiquer. Malheur donc, s'écrie l'Ecclésiaste, à celui qui est seul : s'il tombe, il n'aura personne pour lerelever; et si deux dorment ensemble, ils s'échaufferont mutuellement de la chaleur de Dieu qui se trouvera au milieu d eux. Mais comment est-ce qu'un seul s'é-
Mt