CHAPITRE PREMIER
Des connaissances de la mémoire, et de la manière aes en priver, afin que l'âme se puisse unir à Dieu selon celte puissance.
Il est nécessaire que le lecteur ait toujours devant les yeux la Dn j£jk que nous nous proposons en chacun de ces livres; autrement il pour- »:c^ rait avoir en les lisant plusieurs doutes, non-seulement sur ce que aJLji nous avons dit de l'entendement, mais encore sur ce que nous allons dire de la mémoire et de la volonté. Car, en considérant que nous £'! anéantissons les facultés de l'âme dans leurs opérations, il jugera peutêtre que nous travaillons plutôt à ruiner les voies de la vie spirituelle î£^ qu'à les établir solidement. Ce que nous ferions en effet si notre intention était de ne donner des instructions qu'à ceux qui commencent à !£* marcher par ce chemin ; car ils ont besoin des images, des idées, des connaissances, des raisonnements dans l'oraison mentale, et des objets matériels qui frappent les sens extérieurs et l'imagination pour se disposer à la vie intérieure et à la perfection. Mais notre dessein est bien *j£| différent de cette entreprise. Présupposant que l'âme a déjà passé par »'it ces premiers exercices spirituels, nous lui apprenons ici à faire de plus grands progrès en la contemplation, afin qu'elle soit élevée à l'union divine; et c'est pour cette raison qu'elle doit quitter les opérations sen- '?-* sibles de ses puissances, et les tenir dans le repos et dans le silence, afin que Dieu opère lui-même et s'unisse parfaitement à l'âme. Pour cette cause, il est expédient de dégager ces facultés de leurs opérations et de leur activité naturelle, afin qu'étant vides elles soient remplies de lumières surnaturelles; car elles ne sont pas capables d'elles-mêmes de ces dons émineats, et leur bassesse même, si elles n'en étaient pas affranchies, les en délivrerait entièrement.
Or, comme il est constant que l'âme, pour aller à Dieu, doit le connaître plutôt par ce qu'il n'est pas que par ce qu'il est; plutôt en se représentant qu'il n'est rien de tout ce qu'elle peut concevoir dans ses créatures, qu'en comprenant ses perfections en elles-mêmes, il faut qu'elle renonce à toutes ses pensées naturelles et surnaturelles, et c'est ce que nous prétendons faire à l'égard de la mémoire, en la tirant de ses bornes naturelles , et en l'élevant au-dessus d'elle-même et de toutes les connaissances distinctes , pour la conduire à l'union de son Créateur
Je dis donc que les connaissances naturelles de la mémoire sont toutes celles qu'elle peut tirer des sens extérieurs de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût, de l'attouchement, et toutes celles aussi qu'elle peut puiser elle-même dans son propre fonds. Elle doit se dépouiller si parfaitement de toutes ces idées qu'il ne lui en reste aucune impression imaginaire, comme si elle n'en avait jamais eu la connaissance. Elle ne saurait se dispenser d'effacer ainsi toutes ses espèces, si elle veut jouir de l'union divine, puisqu'elle doit, pour obtenir cette grâce, se séparer de toutes les figures imaginaires qui ne sont pas Dieu, et qui ne peuvent le représenter. Il n'y a ni espèce ni connaissance distincte et particulière qui puissent arriver jusqu'à lui, ni nous le mettre devant les yeux de l'esprit tel qu'il est en lui-même. Et comme, selon l'oracle de Jésus-Christ, nul ne peut servir deux maîtres ( Matlh., VI, 24 ), la mémoire ne saurait être unie en même temps à Dieu et aux idées matérielles qu'elle avait; et, parce que Dieu n'a nulle image en luimême que la mémoire puisse comprendre, de là vient que quand elle est unie à lui , comme l'expérience l'enseigne, elle est en quelque façon sans espèces, comme si l'imagination était détruite, et elle demeure liée au souverain bien et toute absorbée en lui, ne se souve-
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