‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 208 sur 448 · L'.VIIE III. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

L'.VIIE III. CHAPITRE I

nant plus d'aucune chose. L'union divine la détache de la fantaisie; elle abolit en quelque manière toutes ses images, et elle l'attire aux choses surnaturelles, en la laissant dans un si grand oubli des créatures qu'elle a besoin, après cela, de se faire violence pour s'en souvenir. Pendant que celte union dure, l'oubliance de la mémoire et le. suspension de l'imagination sont telles qu'il s'écoule beaucoup de temps, dans ce commerce sacré, sans que l'âme s'en aperçoive et sans savoir ce qu'elle a fait. Si on faisait même souffrir le corps, elle n'y ferait nulle attention, et l'imagination ne serait pas alors capable d'en réveiller le sentiment. Cependant, quoiqu'il soit nécessaire de dépouiller ainsi la mémoire de toutes ses espèces, afin que Dieu opère dans l'âme une parfaiteunion, néanmoins ces abstractions et ces suspensions ne se font pas ainsi dans les parfaits, parcequ'elles ne regardent que les commencements de l'union divine, et que .'es parfaits sont déjà parvenus à une union consommée.

Vous me ferez peut-être cette objection : il s'ensuivrait que l'homme ne ferait aucun usage de ses puissances naturelles, et qu'il descendrait jusqu'au rang des bêtes, n'usant plus de raisonnement, et perdant la mémoire de ses opérations intellectuelles; il oublierait même les choses raisonnables, les choses morales, et les choses naturelles où il doit s'exercer, parce qu'il renoncerait aux idées et aux connaissances qui lui sont nécessaires pour les représenter à son esprit. 11 est néanmoins évident que Dieu ne veut pas détruire ainsi la nature, et qu'il prétend au contraire la perfectionner.

Pour répondre à cette objection , je dis que plus la mémoire est unie à Dieu, plus elle perd ses connaissances distinctes et particulières, jusqu'à ce qu'elle les oublie entièrement: ce qui arrive lorsque l'âme est établie dans l'union parfaite. C'est pourquoi elle tombe d'abord dans un grand oubli, puisque le souvenir des espèces et des connaissances s'évanouit en elle. Ensuite elle se comporte à l'égard des choses extérieures avec une négligence si notable et un si grand mépris d'ellemême, qu'étant toute abimée en Dieu, elle oublie le boire et le manger, et elle ne sait si elle a fait quelque chose ou non; si elle a vu ou non; si on lui a parlé ou non. Mais lorsqu'elle est affermie dans l'habitude de l'union, qui est son souverain bien, elle ne souffre plus ces oubliances dans les choses raisonnables, dans les choses morales, ni dans les choses naturelles: au contraire, elle est plus parfaite dans les opérations convenables à son état, quoiqu'elle les produise par le ministère des images et des connaissances que Dieu excite d'une façon particulière dans la mémoire. Car lorsque l'habitude de l'union, qui est un état surnaturel, est formée, la mémoire et les autres puissances quittent leurs opérations naturelles et passent jusqu'à Dieu, qui est à leur égard un terme surnaturel. En sorte que la mémoire étant toute transformée en Dieu, ses opérations ne lui sont plus imprimées, et ne demeurent plus attachées à elle. La mémoire et les autres facultés de l'âme sont occupées de Dieu avec un empire si absolu, qu'elles semblent être toutes divines, et que c'est lui-même qui les meut par son esprit et par sa volonté divine, et qui les fait opérer en quelque façon divinement: Puisque celui, dit l'Apôtre, qui s'unit au Seigneur, devient tin même esprit avec lui (I Cor., VI, 17). Il est donc véritable que les opérations de l'âme, étant unies totalement à Dieu, sont toutes divines.

C'est pourquoi ces opérations sont toujours conformes à la raison, et ne sont jamais autres qu'elles doivent être ; carie Saint-Esprit fait savoir à ces âmes ce qu'elles doivent savoir, ignorer, ce qu'elles doivent ignorer, se souvenir de ce dont elles doivent se souvenir, oublier ce qu'elles doivent oublier , aimer ce qu'elles doivent aimer, et ne pas aimer ce qui n'est pas Dieu. Si bien que les premiers mouvements de s. th. m. 32

502 LA MONTÉE DD MOT CAKMEL

leurs puissances sont, en quelque sorte, divins, parceque ces puissances sont connue transformées en Dieu. Pour expliquer ceci plus clairement, j'apporterai quelques exemples. Le premier est (Tune personne qui supplie quelqu'un de ceux qui sont élevés à cet étal d'offrir à Dieu ses prières pour elle. 11 ne reste plus en la mémoire de celui qui est prié aucune espèce ni aucune connaissance de cette demande, tellement qu'il ne se suuvient pas d'offrir ses vœux au Seigneur pour celle personne. Mais s'il est expédient de présenter ses prières à Dieu pour cette personne, (\' qu'il faut faire en effet lorsque la majesté divine voudra les accepter, Dieu louchera la volonlé de son serviteur, et lui donnera le désir de prier; au contraire, s'il ne les agrée pas, cet homme de bien, quelque effort qu'il fasse, n'aura ni le pouvoir ni la volonté de recommander celte personne à son Créateur; Dieu même lui tournera le cœur ailleurs, et l'inspirera de prier pour des gens qu'il ne conn.iil pas, et dont il n'a jamais ouï parler. La raison est, parce que Dieu excite d'une façon particulière les puissances de ces âmes à faire leurs opérations conformément aux ordres de la volonté divine, si bien que leurs entreprises ont toujours un heureux succès, et ne sont jamais privées de leurs effets.

Ainsi les oraisons et les actions de la glorieuse Mère de Dieu ont toujours impélré ce qu'elle voulait, parce que jouissant de cet étal, elle n'avai' point dans l'âme les images des choses créées, et rien ne pouvait ni la distraire de Dieu, ni la porter à agir: le Saint-Esprit était le seul qui faisait les premiers mouvements de son cœur.

Le second exemple est celui-ci : un homme doit aller faire, à une heure marquée, une affaire importante et nécessaire; mais il n'en a aucune espèce dans la mémoire, et il ignore même comment il doit s'y comporter; alors Dieu lui en tracera l'idée dans la mémoire, et lui fera connaître infailliblement et sans défaut le temps et la manière de la faire.

Ce n'est pas en cela seulement que le Saint-Esprit éclaire ces âmes, c'est encore en plusieurs autres chuses , soit présentes, soit éloignées, soit futures, quoique la manière d'avoir ces connaissances leur soit quelquefois cachée. 11 faut cependant rapporter toutes ces lumières à la sagesse divine comme à leur source. Elle les verse dans une âme qui s'élulie à ne rien connaître par les idées matérielles de ses sens et de ses puissances , de peur qu'elle n'y trouve quelque empêchement à son union avec Dieu, et c'est en ce sens que nous prenons ces paroles de l'Ecriture : La sarje«$e, qui est l'ouvrière de toutes choses, m'a enseiyné [Sap., Vil. 21).

Vous direz peut-être que l'âme ne peut chasser de sa mémoire les idées des choses de telle sorte qu'elle puisse monter à un état si éininenl. Il s'y trouve deux difficultés qui surpassent les forces de l'homme: l'une est de se défaire de ce qui est naturel, l'autre d'arriver et de s'unir à ce qui est surnaturel. J'avoue bien que les forces humaines sont trop faibles pour faire cet effet, mais je dis que Dieu conduit l'âme à celle perfection surnaturelle par une grâce extraordinaire , de telle façon néanmoins qu'elle s'y dispose elle-même autant qu'elle peut, étant soutenue de l'assistance divine. C'est pourquoi lorsqu'elle se prive ainsi de ces espèces , Dieu l'introduit en la possession de son union ; il opère en elle passivement et il achève de former l'habitude de l'union parfaite, selon la disposition de celte âme. Nous ne rapporterons pas dans celle nuit, c'est-à-dire dans celte purgation aelive des puissances de l'âme, les effets divins que l'union parlaile produit dans l'entendement, dans la mémoire et dans la volonté. L'union divine n'arrive pas à son dernier achèvement par la seule nuit ou purgation

^tfHr*""**»**^*^

LIVBEllI.CHAr. II. 503

active; la nuil passive dont nous parlerons y contribue aussi et la perfectionne.

Nous ajouterons seulement que celui qui veut mettre sa mémoire dans cette nuit active, c'est-à-dire qui veut la purifier des images qui la remplissent, ne doit nullement conserver en elle, comme en un trésor, les idées des choses qu'il aura ou vues, ou entendues, ou senties, ou goûtées, ou touchées; qu'il doit les laisser passer par son esprit, qu'il n'y doit faire aucune réflexion, qu'il doit enfin les négliger, et ne s'en pas souvenir autant qu'il lui sera possible , si ce n'est lorsqu'elles lui seront nécessaires pour faire des raisonnements dans la méditation.

Mais il faut remarquer que, quand je dis qu'il est à propos d'oublier les espèces et les connaissances des objets matériels, je ne prétends nullement parler de Jésus-Christ ni de son humanité sacrée. Quoique l'âme n'en ait pas quelquefois la mémoire dans sa plus haute contemplation, et dans le simple regard de la divinité, parce que Dieu élève l'esprit à cette connaissance confuse et surnaturelle, néanmoins il ne faut jamais négliger exprès la représentation de celte adorable humanité ni en effacer le souvenir ou l'idée, ni en affaiblir la connaissance; puisque la vue qu'on en a, et la considération amoureuse qu'on en fait, exciteront l'âme à toutes sortes de biens, et l'aideront à acquérir la plus éminente union de Dieu. Il est manifeste qu'encore qu'il soit expédient d'ensevelir dans l'oubli les autres choses corporelles et visibles, comme des obstacles à l'union divine, il n'y faut pas comprendre celui qui s'est fait homme pour réparer notre salut, et qui est la vérité, la porte, le chemin, le guide à tout bien.

Supposant donc celte doctrine comme certaine et infaillible, je reviens à ce que j'ai avancé, et je dis que l'âme doit tâcher de retirer sa mémoire des espèces et de la connaissance des choses créées, afin de la présenter à Dieu, libre, dégagée et comme perdue dans une sainte oubliance des créatures.

11 est cependant nécessaire de faire réflexion que, quoiqu'on ne s'aperçoive pas d'abord de l'utilité qu'on lire de la suspension de ces espèces et de ces connaissances, on ne doit pas se lasser ni perdre cœur dans cet exercice. Dieu ne manquera pas de donner en son temps à l'âme le secours dont elle aura besoin pour se perfectionner et pour persévérer; de sorte qu'elle doit souffrir avec patience et avec espérance les peines que cet étal lui cause, afin qu'elle se puisse enrichir d'uo bien si considérable.

A la vérité on trouve peu d'âmes à qui Dieu communique ces sortes de mouvements en tous et en toutes choses , et dont les puissances soient touchées et émues sans cesse d'une manière divine, dans une continuelle union de ces âmes avec leur Créateur. On en voit néanmoins quelquesunes, qui reçoivent d'ordinaire ces touches divines en leurs opérations ; et ce n'est pas elles qui se meuvent alors, mais elles éprouvent ce que dit saint Paul, quand il assure que les enfants de Dieu, c'est-à-dire ceux qui sont unis à Dieu et transformés en lui, sont poussés par son esprit (Rom. ,VlIl,li), c'est-à-dire, sont excités en leurs puissances à faire des actions toutes divines. Ce qui ne doit pas nous étonner, puisque l'union dans laquelle l'âme se trouve est aussi toute divine.

Page 1