CHAPITRE TROISIÈME
De la seconde perte que le démon cause à l'âme par les espèces naturelles
de la mémoire.
Le second désavantage que l'âme peut recevoir des idées de la mémoire est l'effet du malin esprit, qui devient par ce moyen très-puissant sur elle. II peut grossir les images des objets extérieurs et souiller l'âme des fantômes de l'orgueil, de l'avarice , de l'envie, de la colère et des autres passions ; il lui est possible même d'allumer en elle une haine injuste, un amour vain et profane, d'autres affections déréglées, et de la séduire de plusieurs autres manières. Il a coutume aussi d'imprimer si vivement dans l'imagination ce qu'il lui plaît, que les choses véritables paraissent fausses et que les fausses semblent véritables. Il porte enfin ses pièges jusque dans l'âme par les espèces qui restent dans la mémoire. Mais , après tout , l'âme s'en mettra facilement à couvert, lorsquelle effacera de la mémoire les images des créatures, en les ensevelissant dans un éternel oubli, ce qui lui sera sans doute très-avantageux; car, comme le démon ne peut agir sur elle que par l'entremise des figures imaginaires, l'âme coupe chemin à toutes ses surprises et à tous ses eftorls contre elle, dès là qu'elle anéantit dans la mémoire les idées qu'il emploie pour la tromper; parce qu'il ne trouve plus rien
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ni dans elle ni dans les autres puissances qui ont une liaison néressai re avec elle, dont il se puisse servir pour attirer l'âuic et pour l'engager dans ses pièges.
Je souhaiterais que ies personnes spirituelles fussent persuadées des grandes perles que l'âme souffre de la part des démons quand elle S'arrête aux espèces de la mémoire; Je voudrais bien qu'elles comprissent la tristesse, les afflictions, la vaine joie que ces mauvais génies lui impriment à l'égard, tant des pensées qu'elles ont de Dieu que des sentiments qu'elles ont des choses de ce monde. Je désirerais de tout mon cour qu'elles se représentassent fortement les impuretés que ces ennemis implacables font couler de l'esprit dans l'âme, en la détournant de sa profonde récollection , qui consiste à s'attacher au souverain bien selon toutes ses puissances et à se conserver dans une parfaite séparation de toutes les choses matérielles et intelligibles; ce qui est assurément un bien très-considérable, parce qu'on s'exempte par là de beaucoup d'affliction et de tristesse, et il faudrait tâcher de parvenir à celle perfection, quand même le bonheur qu'on a de s'unir ainsi à Dieu ne sérail pas le fruit de ce dénûment, sans parler des imperfections et des péchés dont on se préserve par ce moyen.