CHAPITRE QUATRIÈME
Du troisième dommage qui rient des connaissances distinctes et natureues
de la mémoire et qui rejaillit sur l'âme.
Le troisième dommage que les idées naturelles de la mémoire apportent à l'âme est privatif, parce que ces idées la privent du bien moral et du bien spirituel qu'elle posséderait. Pour se convaincre qu'elles l'empêchent de jouir du bien moral qu'elle pourrait acquérir, il faut savoir que ce bien consiste à réprimer les passions, d'où naissent la tranquillité, le repos et la paix de l'âme. Or, elle ne peut étouffer ces mouvements inlérieurs, à moins qu'elle ne chasse de sa mémoire les fantômes qui les excitent dans !c cœur, puisque c'est la seule cause qui les allume. L'expérience nous montre souvent celte vérité; car, lorsque l'âme pense à quelque chose, elle en reçoit l'impression, et le changement qu'elle en souffre paraît petit ou grand, selon l'idée qu'elle se forme de cet objet. S'il est fâcheux , elle en sent de la tristesse; s'il est .contraire, elle en conçoit de la haine; s'il est agréable, elles'en réjouit; s'il est avantageux, elle le désire. Il faut dune que cette altération soulève les passions de l'âme et qu'elle soit agitée de divers emportements qui troublent son calme et qui la privent du bien moral qu'elle goûte rait avec plaisir si les espèces qui résident dans la mémoire ne causaient pas ce désordre.
Il s'ensuit de là qu'elle perd aussi le bien spirituel dont elle n'est pas capable, tandis que, n'étant plus soutenue des vertus morales, elle est ballue et troublée par les agitations de ses passions différentes. En effet, Dieu ne verse ses grâces extraordinaires que dans les âmes tranquilles. Lors donc qu'elle se liera étroitement aux connaissances que sa mémoire lui forme, il lui sera impossible d'avoir la liberté et la facilité de s'unir constamment au bien incompréhensible qui est Dieu, puisqu'elle doit aller à lui plutôt par une sainte ignorance que par une connaissance sublile, et en changeant le bien muable et intelligible en un bien incompréhensible et immuable.