CHAPITRE DOUZIÈME
Les fruits que l'âme reçoit du retranchement des idées imaginaires. On répond à l'objection qu'on fait sur ce sujet, et on explique la différence, qui se trouve entre les espèces naturelles et surnaturelles de l'imaginalion.
Outre les fruits qu'on tire du soin d'éviter les cinq inconvénients que nous avons expliqués dans les chapitres précédents, il y en a d'autres très-considérables. Le premier est que l'homme spirituel jouit d'une profonde paix, lorsqu'il s'est éloigné de ces représentations imaginaires; le second, il se délivre de la peine d'examiner si elles sont Donnes ou mauvaises, et comment il doit se comporter à l'égard des unes et des autres; le troisième, il se garantit du chagrin qu'il senli-
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raiieldela perle de temps qu'il ferait à consuller les maîlres de la ^&* vie spirituelle, pour savoir si ces images sont bonnes ou non, et de quelle nature elles sont. 11 n'est pas nécessaire d'avoir la connaissance de ces choses, lorsqu'on n'y fait nul fonds, et qu'on les rejette de la manière que nous l'avons marqué. Le quatrième fruit est que L'âme occupe ses forces et met son temps à unir sa volonté à Dieu, et à se procurer la nudité et la pauvreté spirituelle, qui consistent en la volonté sincère et en la ferme résolution de se priver de l'appui , du secours et de la consolation qu'on peut recevoir de toutes les choses qui tombent ;
dans les sens extérieurs et intérieurs, et dont les espèces demeurent dans la mémoire. Alors l'âme s'approchera de Dieu d'autant plus quelle se séparera davantage de toutes ces idées.
Mais vous me ferez peut-être cette objection: Pourquoi les direcleurs conseillent-ils aux personnes spirituelles de profiler autant qu'elles peuvent des communications et des impressions divines, et de concevoir le désir d'obtenir des dons de Dieu, afin d'avoir de quoi lui offrir : s'il ne nous donnait rien, nous n'aurions rien à lui rendre. D'ailleurs saint Paul dit : N'éteignez pas l'esprit ( I Thessal., V, 18 ) ; et l'époux sacré dit aussi à l'épouse : Mettez-moi comme un sceau dans votre cœur, comme un cachet sur votre bras ( Cant., VIII, 6 ). Ces endroits de l'Ecriture semblent signifier les connaissances ou les idées que nous formons des choses qui frappent nos sens. Or, tant s'en faut, selon la doctrine que vous venez d'établir, qu'il faille désirer et rechercher ces choses, qu'au contraire il est nécessaire de les rejeter, quoique Dieu nous les donne lui-même et les imprime en notre esprit : ce qu'il fait pour une très-bonne fin, et on ne peut douter que les effets n'en soient aussi très-salutaires. Ce sont des pierres précieuses que nous ne devons pas refuser quand on nous les présente. Il y aurait même quelque sujet de nous accuser d'orgueil, si nous n'acceptions pas ces bienfaits de Dieu, comme si nous avions sans eux de quoi nous contenter nousmêmes et nous enrichir.
Je réponds que nous avons déjà satisfait en partie à cette objection dans les chapitres XV et XVI du second livre, où nous avons dit que le bien qui revient à l'âme des connaissances surnaturelles, lorsque Dieu en est l'auteur, lui est accordé d'une manière passive, dans le temps même où ces espèces se présentent aux sens : de sorte que ses puissances ni conlribuent rien par leur opération. C'est pourquoi il n'est pas besoin que la volonté produise un acte formel pour les re-
cevoir; car si l'âme y voulait employer ses facultés, bien loin d'en profiler, elle empêcherait, par une coopération si vile et si disproportionnée, les impressions surnaturelles que Dieu fait en elle. Il est même à propos qu'elle demeure alors dans un élat purement passif, et que, suivant la doctrine que nous avons expliquée, elle n'y interpose aucun de ses actes ; et c'est ainsi qu'elle ne perdra point les sentiments de Dieu par la bassesse de ses opérations, et qu'elle les conservera en elle-même. C'est encore ainsi qu'elle n'éteindra point en elle l'Esprit de Dieu : ce qu'elle ferait si elle voulait se gouverner autrement que %% Dieu ne la conduit. Or, elle l'éteindrait en effet, si, lorsque Dieu le lui communique passivement, comme il fait d'ordinaire en ces représentations, elle s'efforçait d'être active et d'y mêler l'opération de l'enten- *><$ dément ; ou si elle désirait autre chose , en cela, que ce que Dieu lui donne par sa bonté infinie. La raison est parce que si l'âme faisait des ;; efforts pour opérer, son opération ne sortirait pas des bornes de la nature ; ou, si elle était surnaturelle, elle serait néanmoins inférieure à tout ce que Dieu produit en elle. Il peut faire de lui-même infiniment plus que l'âme ne peut faire de ses propres forces ; puisqu'elle &* ne saurait s'exciter elle-même ni s'élever aux choses surnaturelles ;
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LA MONTEE DU MONT CAUMEL
c'est Dieu qui l'y meut, qui l'y porte, et qui l'y établit, pourvu qu'elle y donne son consentement. Voilà pourquoi, si elle vent agir d'ellemême, elle empêche Dieu, autant qu'elle peut, de répandre en elle son esprit : parce qu'elle se tient à s;; propre opération, qui est d'une autre espèce que celle de Dieu et qui a quelque chose de plus abject que ce que Dieu lui donne: et c'est ce que j'appelle éteindre l'Esprit de Dieu.
Il est manifeste aussi que ce genre d'opération est plus vil et plus ravalé ; car les puissances de l'âme ne peuvent, selon leur nature, ni agir ni se réfléchir, sinon sur quelques images sensibles, lesquelles no sont, à proprement parler, que l'écorce et les accidents de la réalité et de l'esprit qui y sont renfermés et cachés. Ces espèces ne sauraient être unies par connaissance et par amour aux facultés de l'âme, sinon lorsque leur opération, qui est très-imparfaite, est interrompue et tout à fait cessée; car la fin de cette opération n'est autre à l'égard de l'âme, que de recevoir en elle-même la réalité des choses connues, aimées et cachées sous ces idées.
De là vient qu'il y a la même différence entre l'opération active et l'impression passive, lorsqu'on les considère dans leur inégalité par laquelle l'une est au-dessus de l'autre, que celle qui se trouve entre une chose qu'on fait actuellement, et une chose qui est déjà faite ; entre ce que nous souhaitons d'acquérir et ce que nous avons acquis. 11 faut conclure que, si l'âme veut employer l'activité de ses puissances daus ses représentations surnaturelles, où Dieu lui donne passivement ce qu'elles ont de plus essentiel et de plus effectif, elle recommence à faire ce qui est déjà fait; elle ne jouit pas de ce qu'elle possède ; elle empêche, par son opération active, les derniers traits de ce qui était presque achevé. Ces opérations ne peuvent élever l'âme à la possession de cet esprit intérieur que Dieu lui communiquait auparavant sans user de leur ministère. Et conséquemment, de peur d'éteindre l'Esprit de Dieu, elle doit continuer à se tenir dans l'état passif ; et alors Dieu la comblera de dons plus rares, qu'elle ne pourrait se procurer par ses propres opérations. 11 semble que c'est daus ce sens qu'un prophète a parlé : Je m'arrêterai, dit-il, d'un pied ferme sur ma forteresse, et je considérerai ce qu'on me dira ( Jlabacuc, II, 1 ). Comme s'il disait : Je demeurerai debout sur la forteresse de mes puissances ; je ne ferai pas une seule démarche dans mes opérations ; mais je contemplerai à loisir ce qu'on m'aura dit ; je comprendrai et je goûterai ce que Dieu m'aura communiqué surnaturellement. Pour ce qui regarde le passage qu'on allègue des Cantiques, il se doit entendre de l'amour que l'époux exige de 1 épouse, et dont l'office est de rendre l'amant semblable à l'objet aimé ( Cant., VIII, 6 j. C'est pourquoi l'époux dit à l'épouse, qu'elle le mette comme un cachet sur son cœur ; car c'est le cœur que les flèches de l'amour ont accoutumé de percer, et ces flèches ne sont autre chose que les motifs et les actions de l'amour : lesquelles flèches doivent voler à l'époux, afin que l'âme lui devienne semblable par les mouvements et par les actes de l'amour , jusqu'à ce qu'elle soit transformée en lui. L'époux avertit aussi l'épouse de le mettre comme un sceau sur son bras, parce que l'exercice de l'amour consiste particulièrement à s'unir à lui comme à son objet unique ; car l'amour ne doit s'appuyer que sur lui et ne s'arrêter qu'à lui, et le bien-aimé ne se plaît qu'en cet amour.
Pour cette cause l'âme doit occuper toutes ses forces à mépriser les impressions qu'elle reçoit d'en haut, soit visions, soit révélations, soit paroles intérieures, soit sentiments et goûts divins; elle doit s'en séparer, pour s'appliquer au seul amour de Dieu, qui fait intérieurement ces effets en elle: elle doit estimer les sentiments d'amour qu'elle a