‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 224 sur 448 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

On prescrit à l'homme spirituel la manière générale de se comporter à l'égard de la mémoire.

Pour achever le Trailé de la Mémoire , il est nécessaire de donner au lecteur une méthode courte et générale qu'il pourra suivre pour

JguutfJ&M^jk&kkêdkkML

s'unir à Dieu selon celte puissance; car, quoiqu'il puis;e la comprendre par ce que nous avons dit ci-dessus, néanmoins l'abrégé que nous ferons de ces principes lui en facilitera la connaissance. Voici donc co que nous prétendons et ce qu'il doit bien examiner : l'âme se doit unir à Dieu selon la mémoire par l'espérance. Elle ne peut espérer que ce qu'elle ne possède pas. Moins elle possède de choses, plus elle est ca pable d'espérer ce qu'elle se propose, et de concevoir une espérance plus parfaite; au contraire, plus elle possède de choses, moins elle est propre à espérer ce qu'elle attend et à donner de la perfection «i son espérance. Outre cela, plus l'âme dépouille la mémoire des espèces et des objets dont elle peut se souvenir, hors Dieu et Jésus-Christ dont le souvenir et la contemplation sont d'une conséquence et d'une efficacité très-grandes pour arriver à notre fin , puisqu'il est le véritable chemin par lequel nous devons marcher, le guide sûr que nous devons suivre, l'auteur de tous les biens dont nous pouvons jouir ; plus, dis-je, l'âme prive la mémoire de ces choses, plus elle l'attache à Dieu, et plus elle a sujet d'espérer qu'elle sera remplie de lui.

Ce que l'âme doit donc faire pour vivre dans une entière et pure espérance de posséder Dieu, c'est que quand ces images et ces connaissances distinctes et particulières lui reviendront à la mémoire, elle les néglige sans faire semblant de les apercevoir; et qu'étant ainsi vide de toules ces choses, elle s'élève à Dieu par un mouvement tendre et plein d'amour; de sorte qu'elle n'ait ni pensée ni vue de ces espèces, sinon autant qu'elles lui sont nécessaires pour se souvenir des choses qu'elle est obligée de faire. Elle aura soin néanmoins de les retracer en son esprit, de (elle façon qu'il n'y ait ni attachement ni plaisir, de peur que ces espèces ne s'attirent l'affection de l'âme, et qu'elles ne lui apportent quelque empêchement à l'union divine. C'est pourquoi l'homme spirituel ne doit pas rejeter la mémoire ni la pensée des choses qu'il est obligé d'exécuter, pourvu qu'il ne s'affectionne point à ce souvenir comme à un bien qui lui est propre ; et alors il n'en recevra aucun dommage. Les vers que nous avons rapportés dans le premier livre de cet ouvrage, chapitre treizième, lui seront utiles pour cet effet.

Mais, mon cher lecteur, vous remarquerez, s'il vous plaît, que nous ne sommes pas d'accord avec quelques sectaires dans la doctrine que nous avons expliquée, et que nous ne pouvons être du sentiment de ces hommes pernicieux, lesquels, persuadés par l'orgueil et par l'envie du démon, tâchent d'abolir le culle légitime des images de Dieu et des saints. Bien loin d'entrer dans leur parti, j'enseigne tout le contraire Je ne dis pas qu'il ne faut ni avoir des images, ni leur rendre la vénération qui leur est due, comme ils le soutiennent; mais j'expose seulement la différence qui est entre les images de Dieu et Dieu même, afin que nous les considérions de telle sorte qu'elles ne nous empêchent pas d'aller à Dieu; ce qu'elles feraient si nous nous attachions plus à elles qu'il n'est nécessaire pour faire nos opérations spirituelles. En effet, comme un moyen qui est bon et efficace nous conduit, lorsque nous en usons bien, à la fin que nous nous proposons, telles que sont les images qui nous retracent Dieu et les saints dans la mémoire, de même, lorsque nous nous y arrêtons plus que la nécessité n'exige, ce moyen devient un obstacle à notre dessein et nous éloigne de notre terme. A combien plus forte raison ce que j'enseigne ici, et ce que je répèle souvent doit-il avoir lieu à l'égard des images et des visions intérieures qui se produisent dans l'âme à cause des illusions, des surprises et des dangers qui s'y rencontrent? Mais en ce qui concerne l'estime et le respect que nous devons avoir pour les images, selon l'intention de 1? sainte Eglise catholique qui nous les propose, il ne peut s'y glisser ni

ri

bdê* :

518 LA MONTÉE DU MONT CABHEL

illusion ni péril; cl le souvenir que l'âme en a lui sera toujours trèsulile, puisque celle mémoire esl d'ordinaire accompagnée d'un mouvement d'amour pour l'objet que les images représentent ; et, tandis qu'elle s'en servira pour celle fin, elle en tirera du secours pour arriver à l'union divine, pourvu qu'en se laissant enlever aux attraits de la grâce que Dieu lui donnera, elle passe de la peinture morte à l'objet vivant, en oubliant toutes les créatures et tout ce qui s'étend jusqu'à elles.

Page 1