LIV. III, CHAP. XVI
Ces quatre passions ont d'autant plus de pouvoir sur l'âme, et la combattent d'autant plus violemment, que la volonté est plus faible pour Dieu, et qu'elle dépend davantage des créatures, parce qu'elle se réjouit des choses qui ne le méritent pas; elle espère celles qui ne lui sont point utiles; elle conçoit de la douleur de celles qui devraient la remplir de joie; elle a peur de celles qui ne sont nullement à craindre.
Les mêmes passions, quand elles sont déréglées, produisent tous les vices dans l'âme; elles y établissent aussi toutes les vertus quand elles sont domptées et bien conduites. Au reste, la manière d'en vaincre une et de la gouverner selon les lumières de la raison est propre pour régler toutes les autres. Elles ont une si grande liaison entre elles et une si grande conformité, que toutes ensemble tendent virtuellement au but où l'une d'elles se porte actuellement, ou que toutes s'en retirent quand une seule s'en écarte : ce qu'elles font toutes avec la même proportion. En effet, si la volonté est pénétrée de joie, aussitôt elle sera touchée d'espérance, de douleur et de crainte; au contraire, si elle est affranchie de la première passion, elle sera délivrée des dernières , en gardant la même mesure dans ces différentes impressions. Elles ont quelque chose de semblable aux quatre animaux qu'Ezéchiel vit autrefois réunis en un seul corps {Ezech., 1,8). Ils avaient quatre faces; les ailes de l'un étaient jointes aux ailes des autres: ils marchaient tous chacun devant sa face, et ne retournaient point sur leurs pas. De même ces quatre passions ont les ailes tellement liées ensemble, que, de quelque côté que l'âme tourne sa face, c'est-à-dire, son opération, les autres y vont du moins virtuellement : par exemple, si l'une s'abaisse vers la terre, les autres y descendent; si elle s'élève vers le ciel, les autres l'accompagnent; si l'espérance vole à quelque terme, la joie, la douleur et la crainte la suivent; et si elle s'en rebute et s'en éloigne, les autres font les mêmes démarches.
Ce qui vous apprend , ô homme spirituel! que, quelque parti qu'une de ces passions prenne , l'âme , sa volonté et ses autres puissances l'embrasseront, et seront les esclaves de cette passion. De plus, il s'ensuit que les trois autres passions vivront en l'âme et par l'âme, pour la tourmenter et pour l'empêcher de jouir de sa liberté , et de la douceur de la contemplation et de l'union divine. C'est pourquoi si vous désirez , dit Boëce [Poem. de Consol. Phitosopli. , de connaître clairement la vérité , chassez loin de vous la joie, l'espérance, la crainte, la douleur. Pendant que ces passions dominent, elles privent l'âme de la tranquillité qui est nécessaire pour arriver à la sagesse , qu'on peut naturellement et surnaturellement acquérir.