LIV. III, CHAP. XVII
instruit par sa propre expérience , assure que tout ce qui est sous le soleil n'est que vanité et que peine d esprit. Il ajoute que les soins qu'on prend sont inutiles, et que celui qui s'attache aux biens de ce monde et qui les amasse avec tant de travail , n'en recueillera aucun fruit.
Nous lisons aussi dans l'Evangile , que les richesses sont souvent préjudiciables à celui qui les possède, comme le montre l'exemple de cet homme, qui avait fait une récolte si abondante qu'il avait mis du blé dans ses greniers pour plusieurs années ; mais lorsqu'il s'en réjouissait, Dieu lui dit : Insensé, on te redemandera ton âme cette nuit; pour qui sera tout ce que tu as amassé (Luc, XII, 20)? David nous enseigne la même chose : Ne craignez pas , dit-il , la puissance d'un homme qui est devenu riche; car, lorsqu'il mourra, il n'emportera rien avec soi , et sa gloire ne l'accompagnera pas dans le tombeau (Psal. XL VIII, 17, 18;. Le Prophète nous donne à entendre par là que le riche est plus digne de compassion que d'envie.
Il faut conclure de tous ces passages, que personne ne doit s'abandonner à la joie , à cause ou de ses richesses, ou des richesses de ses proches, si ce n'est seulement lorqu'ils en usent pour le service de Dieu : car c'est là le seul proQt solide qui leur en restera. On doit juger la même chose des dignités, des emplois, des grandes terres et de tous les autres biens. C'est une illusion et une vanité de s'en réjouir, à moins que ceux qui en ont la jouissance n'en rendent plus d'honneur à Dieu, et ne s'en fassent un chemin plus sûr pour arriver à la vie éternelle des bienheureux.
Mais parce que personne ne peut savoir avec évidence si les richesses lui sont avantageuses pour servir Dieu plus saintement, et pour faire plus sûrement son salut, la joie qu'il en conçoit ne peut être ni certaine ni raisonnable. Car enfin, dit Notre-Seigneur, que servirait à un homme de gagner tout le monde , s'il perdait son âme [Mat th., XVI, 26). Personne n'a donc sujet de mettre son contentement en ses biens , sinon lorsqu'il en tire du secours pour se sauver éternellement et pour glorifier davantage son Créateur.
C'est aussi avec peu de raison que les gens du monde se font un plaisir d'avoir des enfants considérables pour leurs bonnes qualités et par leurs grands biens, si tout cela ne les attache plus étroitement au culte de Dieu. Àbsalon n'ayant pas rendu à Dieu l'obéissance qu'il lui devait, l'éclat de sa naissance, de sa beauté et de sa fortune lui fut inutile, et la joie que ce fils donnait à David son père était fort vaine (II Rcg., XIV, 25). Il paraît encore par là que c'est une vanité de désirer des enfants. Il y en a de si passionnés pour cela, qu'ils en sont incommodes à tout le monde. Cependant ils ne savent pas si ceux qu'ils souhaitent seraient gens de bien ; s'ils prendraient à cœur le service de Dieu; si la joie, le repos, la consolation et la gloire qu'ils eu espèrent ne se changeraient point en tristesse, en peine, en désolation, en déshonneur; si des enfants mal tournés ne leur donneraient pas occasion d'offenser la majesté divine, comme il arrive à plusieurs pères et à plusieurs mères. Selon le langage du Fils de Dieu, ils courent toute la terre et toutes les mers pour enrichir leurs enfants, cl le fruit de tant de travaux n'aboutit qu'à rendre ces enfants plus méchants, et qu'à les jeter dans leur dernière perte. C'est pourquoi celui à qui la fortune rit et à qui tout vient à souhait, doitplutôt craindre que se réjouir, parce que l'occasion et le danger d'oublier Dieu et de lui déplaire, croissent à proportion que ses biens augmentent. Aussi Salomon a dit dans son Ecclésiaste, qu'il se défiait de sa prospérité : J ai pris le ris, dit-il, pour une erreur, et j'ai dit à celui qui se laisse emporter à la joie : Pourquoi vous trompez-vous inutilement (Eccl., II, 2)? Comme s'il di-
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sait : Lorsque toutes choses me réussissaient, j'ai cru que c'était un égarement d'esprit et une illusion d'en sentir la joie, lui effet) un homme serait trappe d'élourdissement, auquel les choses qui lui seinblent éclatantes et agréables, rempliraient le cœur de joie, ne sachant pas si elles contribueraient au bien éternel de son âme. C'est apparemment celle vérité qui a t'ait dire à Salomon, que le cœur des sages se trouve où est la tristesse, et le cœur des fous où est la joie (Eccl., VII, 5); parce que la vaine satisfaction aveugle l'esprit, et ne lui permet pas d'examiner les choses à fond pour les connaître. Au contraire, la tristesse lui ouvre les jeux, et l'applique à la considération des commodités ou des dommages de tout ce qui se présente. Si bien, ajoute Salomon dans le même endroit, que lu colère est plus utile que ta joie, et qu'il vaut mieux aller dans une maison où l'on pleure, que d'aller dans une maison où l'on fait grande chère. Car la mort de ceux sur qui on verse des larmes, noxis fait souvenir de la fin de tous les hommes (Eccl., VII, 3, k).
C'est aussi une vanité de se plaire en la pensée de prendre une femme ou un mari, puisqu'il n'est pas constant qu'on s'acquittera mieux des devoirs de chrétien. Les difficultés qu'on trouve en cet état, devraient plutôt donner de la confusion à ceux qui s'occupent de ce dessein; puisque, selon l'Apôtre, l'attachement que les gens mariés ont l'un pour l'autre, les empêche de consacrer à Dieu un cœur entier et parfait. C'est pourquoi si vous êtes dégagé, dit-il, des liens d'une femme, ne cherchez point de femme (I Cor., VII, 27), Mais si quelqu'un est engagé avec une femme, il lui est nécessaire de garder la même liberté de cœur que s'il en était déchargé.
Le même saint Paul parlant encore des biens temporels dont nous avons déjà traité, dit ces belles paroles : Je vous le dis, mes frères, le temps est court : que ceux donc qui ont des femmes soient comme s'ils n'en avaient point ; que ceux qui pleurent soient comme s'ils ne pleuraient pas; que ceux qui se réjouissent soient comme s'ils ne se réjouissaient pas; que ceux qui achètent soient comme s'ils ne possédaient rien; que ceux enfin qui usent de ce monde soient comme s'ils n'en lisaient pas (1 Cor., Vil, 20, 30, 31). Nous apprenons de là que c'est une chose frivole de puiser sa joie dans une autre source que dans ce qui appartient au culte de Dieu, puisque le contentement qui n'est pas conforme à ses lois et à sa volonté, ne peut être utile à l'âme.
HW