CHAPITRE VINT ET UNIÈME
Des maux qui arrivent à l'âme, lorsque la volonté se laisse toucher de la joie des biens naturels.
Quoique les maux et les biens que nous avons rapportés lorsque nous avons divisé les plaisirs en leurs genres et en leurs espèces, soieut communs à toutes sortes de satisfactions,, néanmoins parce qu'ils procèdent directement de l'usage ou du rebut que nous faisons de quelque contentement particulier, j'en fais le dénombrement dans les divisions de la joie, à cause de la liaison qu'ils ont avec elle. Toutefois ma principale intention est de marquer ici les dommages et les fruits particuliers qui naissent ou de la joie ou du refus de la joie. Je les appelle particuliers , parce qu'ils viennent immédiatement et en premier lieu d'un tel genre de joie, médiatement et en second lieu d'une autre espèce de joie. Par exemple, toutes sortes de joie causent directement la tiédeur d'esprit, laquelle nous est si préjudiciable; et ainsi ce dommage est commun aux six genres de joii; dont nous avons fait mention. Néanmoins le premier dommage que la sensualité cause , est un dommage particulier qui prend directement son origiue des biens surnaturels.
C'est pourquoi les dommages spirituels et corporels, qui tombent directement sur l'âme quand elle s'abandonne à la joie des dons de nature, se réduisent à six principaux :
Le premier est la vaine gloire, la présomption, l'orgueil, le mépris du prochain. Car personne ne peut faire une vive attention sur une chose et en avoir une estime singulière, qu'il ne détourne sa pensée des autres choses, et qu'il n'en conçoive du mépris ; au moins, il ne tiendra pas compte d'elles , parce que le cœur s'éloigne naturellement des autres objets , lorsqu'il donne toute son estime et toute son affection à un objet particulier. De sorte qu'il est facile de passer ensuite au mépris formel des autres, non-seulement quant à l'intérieur, mais encore quant à l'extérieur, et de le témoigner par paroles, en disant : Un tel ou un tel n'est pas comme un tel ou comme ua tel.
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Le second consiste à exciter les sens â la complaisance et à la volupté sensuelle.
Le troisième est, de porter quelqu'un à foire des flatteries et à donner des louanges excessives; ce qui n'est que tromperie et que vanité. Mon peuple, dit Isaïe à ce propos , ceux qui vous appellent bienheureux vous trompent (Isai., III, 12). Car quoiqu'on puisse quelquefois louer la beauté, néanmoins ce serait un miracle s'il n'y avait aucun mal à le faire, puisqu'on peut alors ou inspirer de la complaisance à ceux qu'on loue, ou fomenter leurs passions déréglées et leurs méchantes intentions.
Le quatrième dommage est général et commun ; c'est d'étourdir la raison et d'hébéter le bon sens, comme il arrive dans le plaisir qu'on lire des biens temporels, et cela se fait ici bien davantage. Car les qualités naturelles étant plus étroitement unies à l'homme que les biens de fortune, la joie qu'elles excitent dans le cœur, est plus vive, plus profondément enracinée et plus propre à émousser la pointe de l'esprit. Tellement que la raison et le jugement ne sont plus éclairés dans leurs opérations ; au contraire, ils sont environnés et pénétrés de ténèbres qui donnent naissance au....
Cinquième dommage, lequel n'est autre chose que la dissipation et l'égarement de l'esprit parmi les créatures. De là suit....
Le sixième, qui est général, et qui croit au point d'accabler l'âme d'ennui et de tristesse dans les choses spirituelles et divines, jusqu'à ce qu'elle en ait conçu de l'horreur.
Lorsqu'on s'arrête au contentement que les avantages de nature font couler dans le cœur, il est certain qu'on perd la pureté de l'âme, du moins au commencement de ce plaisir. En effet, si on a quelque sentiment spirituel, il est très-sensuel et très-grossier; il touche peu le cœur; il n'est pas gravé dans l'intérieur de l'âme; il est plutôt dans le goût sensible, que dans la force et la pointe de l'esprit. Car l'esprit qui se nourrit du plaisir des biens naturels, s'abaisse et s'affaiblit tellement, qu'il n'en peut déraciner l'habitude. Ce qui suffit pour le priver de la pureté, quoique d'ailleurs il ne consente pas à la joie, quand l'occasion se présente d'en jouir. On voit par là que l'âme vit plus alors dans la faiblesse du sens, que dans la vigueur de l'esprit; ce qu'elle connaîtra par la force et par la perfection, avec quoi elle résistera aux occasions de suivre son habitude. A la vérité, je ne disconviens pas que les vertus ne subsistent quelquefois avec des imperfections; mais je soutiens qu'on ne peut avoir l'esprit pur, et l'intérieur plein de douceur et de paix, avant qu'on ait rejeté et tout à fait éteint les joies sensibles. Car la chair règne en quelque façon dans cet état et fait la guerre à l'esprit; et quoique l'esprit ne sente pas alors sa perte, il a un fonds de distractions qui lui est caché, et qui le dissipe sans qu'il y fasse réflexion.
Mais revenons au second dommage qui en comprend une infinité d'autres. Je ne puis dire jusqu'à .quel excès ils montent, et combien grand est le malheur où la joie, qu'on reçoit de la beauté et de la bonne grâce naturelle précipite l'âme. Car c'est de là que viennent tous les jours les meurtres, les perles de biens, les violences, la ruine des familles, les envies, les querelles, les combats, les adultères, les vio'lements, la pitoyable chute d'un si grand nombre de personnes vertueuses, qu'on les compare à la troisième partie des étoiles que le serpent fit tomber du ciel [Apoc, XII, k). Ne peut-on pas s'écrier avec Jérémie : Comment l'or fin est-il terni? comment sa couleur éclatante est-elle obscurcie? Les pierres du sanctuaire ont été dispersées par les places publiques. Les enfants de Sion les plus nobles et couverts d habits d'or, sont semblables à des pots de terre dépouilles de leurs ornements et de leur beauté (Tfirenor., IV). Où est-ce enfin que le venin de ce dommage ne se glisse pas? Et
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&S0 LA MONTÉE DU MONT CARMEL
qui est-ce qui ne boil pas dans la coupe dorée de celle femme de Babylone, dont il est parlé dans l'Apocalypse : J'.u vu, dit saint Jean, une femme assise sur une bête de couleur d'éeorlate, pleine de blasphèmes; elle avait sept têtes et dix cornes (Apoc, XVII, 3 . Car quand elle est représentée assise sur une bète, et qu'on lui donne sept tètes et dix cornes, on nous fail comprendre qu'il n'est point d'homme, quelque élevé ou abaissé, quelque saint ou pécheur qu'il soit, à qui cette femme ne donne de son vin à boire, en captivant son cœur, sinon tout entier, au moins en partie ; puisque, comme il est remarqué au même endroit, elle a enivré du vin de sa prostitution tous 1rs rois de la terre (Ibid., 2 . Elle exerce sa tyrannie sur tous les états des hommes, et même sur l'état sublime et tout divin du sanctuaire et du sacerdoce, en y mettant son abominable coupe ; de sorte, selon le langage de Daniel, que l'abomination de la désolation sera dans le temple {Dan., IX, 27)." En effet, il ne s'en trouve point d'assez fort pour lui résister, lorsqu'elle leur présente le plaisir et la joie, qu'elle leur l'ait goûter avec son vin infecté de corruption. Les rois ont succombé à ses attraits, et très-peu, quoique-fort saints, se sont défendus de ses délices et de ses enchantements. Ce mot, ils ont été enivrés, exprime sa force et son empire. Aussitôt que quelqu'un a bu du vin de ses plaisirs, son cœur s'unit à ces objels, il en est ensorcelé, l'esprit et la raison s'obscurcissent et se brouillent, comme il arrive ordinairement à ceux qui sont ivres , de sorte que si on n'use promptement de contre-poison, l'âme est en danger de perdre la vie de la grâce. Si la faiblesse de l'esprit s'augmente, le poison de cette joie grossière attirera sur cet homme de si grands malheurs, qu'étant privé des yeux de l'esprit, comme Samson le fut des yeux du corps, et dépouillé de sa première vertu, comme Samson le fut de ses cheveux où résidaient ses forces, il deviendra comme lui l'esclave de ses ennemis, et sera contraint de tourner quelque meule de moulin, pour mourir peut-être ensuite d'une mort spirituelle. Et alors ses ennemis lui insulteront et lui diront comme à Samson : Est-ce donc vous qui rompiez si facilement les chaînes les plus fortes, qui massacriez les Philistins, qui arrachiez les portes de la ville, qui vous dérobiez à la vengeance de vos ennemis ? Est-ce vous qui remportiez de si grandes victoires sur vos adversaires et qui tombez maintenant sous leurs coups? D'où vient ce désastre, sinon de ce que vous avez bu le vin délicieux, mais empoisonné de cette femme de Babylone? Mais voulez-vous d'ici en avant vous garder de son poison et de ses enchantements? mettez en œuvre les moyens que je vais vous suggérer.
D'abord que votre cœur sentira les premières atteintes de la joie, dont les biens naturels sont la source, retracez en votre mémoire combien il est vain, dangereux et préjudiciable de se réjouir d'autre chose que de l'honneur qu'on rend à Dieu. Considérez combien il a été funeste aux anges de se plaire en leur beauté , puisqu'ils sont tombés aussitôt dans une horrible laideur et dans les abîmes de l'enfer. Examinez encore combien de maux cette vaine joie attire sur l'âme. C'est pourquoi il est nécessaire que ceux qui commencent à sentir les charmes de ces biens, usent de bonne heure du remède qu'un ancien poëte leur prescrit, et qui consiste à résister aux premières impressions de la passion. Lorsqu'elle s'est fortifiée par la longueur du temps et par la multiplication des actes, il est difficile de l'étouffer. C'est ce que le Sage nous explique sous la figure du vin qu'on boit. Ne regardez pas, dit-il, le vin qui brille dans le verre. Il entre doucement et délicieusement, mais A la fin il mordra comme la couleuvre, et il répandra son venin comme le ba~ silic(Prov., XXIII, 31,32).