CHAPITRE TRENTIÈME
Des pertes que l'âme peut souffrir, quand la volonté met son contentement en cette es^ce de biens.
11 nie paraît que quand un homme établit son contentement dans les biens surnaturels, il en peut souffrir trois grandes pertes. 11 peut tromper les autres et être trompé lui-même; il peut déchoir de la foi divine; il peut s'affectionner à la gloire ou à quelque autre vanité.
En premier lieu, il peut très-facilement tromper les autres et se tromper soi-même, lorsqu'il fait ses délices de ces opérations surnaturelles. Car il est nécessaire d'être éclairé de grandes lumières de Dieu , et soutenu de bons conseils et d'avis très-sages, pour juger avec discernement et avec sûreté, si ces grâces extraordinaires sont illusoires ou véritables, en quel temps et de quelle manière il faut les mettre en pratique. Or, c'est ce que l'estime qu'on en fait et la joie qu'on y puise empêchent, pour deux raisons: la première est, parce que ce contentement émousse la pointe de l'esprit, et éteint la lumière du jugement et du bon sens ; la seconde, parce que celui qui se repaît de ces délices, non-seulement se hâte trop d'agir, mais il a aussi un violent penchant à opérer hors du temps qui lui est prescrit par les ordres de la sagesse divine. Supposé môme que ses vertus et ses œuvres n'aient rien que de certain et de solide, néanmoins sa précipitation et son penchant suffisent pour l'engager dans l'illusion, ou parce qu'il ne comprend pas ces choses surnaturelles comme il faut, ou parce qu'il n'en tire pas le fruit qu'il devrait, et qu'il n'en fait pas l'usage dans le temps et de la manière qu'il est convenable. Car quoiqu'il soit très-constant que lorsque Dieu distribue aux. hommes ses dons extraordinaires, il verse dans l'âme ses lumières, et il y fai-t naître des mouvements intérieurs , pour les éclairer et pour les exciter à employer utilement ces dons ; ils peuvent toutefois s'égarer en cette pratique, en ne faisant pas les chosis avec la perfection que Dieu demande d'eux, ni quand et comment il faut, parce qu'ils s'en font les. propriétaires; et de cette sorte ils se souillent de grandes imperfections. En quoi ils ressemblent au prophète Balaam,qui eut la présomption de vouloir aller, contre la volonté de Dieu, jeter des malédictions sur le peuple d'Israël- (Numer., XXII, 22). C'est pourquoi Dieu voulut le faire mourir sur-le-champ. Saint Jacques et saint Jean, emportés par un zèle trop ardent, voulurent faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains, qui refusèrent l'entrée de leur ville et de Icursmaisonsàleurdivin Maître ;mais Jésus-Christ leur en lit aussitôt une réprimande (Luc, IX, 5ï, 55). Il est évident par là que ces gens imparfaits se portent et se déterminent par le mouvement de quelque passion secrète , de quelque plaisir délicat , de quelque estime cachée, à faire ces actions non communes, lorsqu'il n'est pas expédient de les entreprendre. Car, quand il ne s'y glisse point de semblables défauts, ils attendent le mouvement de Dieu, qui les excite à s'y occuper, lorsque le temps, l'a nécessité et les autres circonstances l'exigent. Cette précipitation a donné sujet autrefois à Dieu de se plaindre, par la bouche de Jérémie, de certains prophètes qui prévenaient en cela ses ordres: Je n'envoyais pas, dit-il, ces- prophètes, et ils couraient de toutes leurs forces : Je ne leur parlais pas, et ils prophétisaient comme si je les eusse inspires (Jerem., XXIII, 21). Il dit encore , qu'ils ont séduit son peuple par leurs mensonges et par leurs faux miracles, quoiqu'il ne les eût pas envoyés, et qu'il ne. leur eût donné aucun ordre (Jerem., XXIII, 32). 11 ajoute qu'ils n'avaient que les visions de leur propre esprit, et qu'ils les débitaient aux autres. Tous lesquels abus ne fussent pas arrivés sites prophètes ne se fussent pas attribué à