CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME
Des biens spirituels qui sont doux et agréables, et qui peuvent touchre la volonté ; de leur nombre et de leur différence.
Nous pouvons réduire à quatre genres tous les biens qui peuvent agréer à la volonté ; savoir, ceux qui nous excitent, ceux qui nous provoquent, ceux qui nous dirigent, ceux qui nous perfectionnent, et nous traiterons de chacun en particulier , commençant par les biens qui nous excilent, tels que sont les images des saints , les oratoires et les cérémonies de l'Eglise.
Quant aux images des saints, elles peuvent être une occasion aux esprits faibles de se contenter du vain plaisir qu'elles donnent. Car , quoiqu'elles soient utiles et nécessaires pour enîlammer le cœur à la piélé et à la dévotion , quoiqu'elles réveillent notre tiédeur, et que l'approbation de notre mère la sainte Eglise ies justiûe, néanmoins plusieurs personnes s'attachent plus au contentement qu'elles en reçoivent qu'aux objets qu'elles représentent.
La sainte Eglise a établi l'usage des images sacrées pour deux fins principales : l'une, pour rendre aux saints l'honneur que nous leur devons ; l'autre, pour inspirer de la dévotion envers eux.
Comme c'est par là que nous sommes convaincus de leur utilité , nous devons les regarder, non pas comme des ouvrages riches, curieux et bien faits, mais comme de vives représentations des serviteurs de Dieu , el comme des instruments propres à graver en nos cœurs l'amour du culte divin , des vertus et de la vénération des bienheureux ; c'est pourquoi ceux qui s'arrêtent à leur prix et à leur beauté , sans passer jusqu'aux sentiments île dévotion et de piélé qu'ils y devraient puiser, sont obligés d'étouffer tout le plaisir qu'ils prennent aies voir, puisqu'il est contraire à l'intérieur, et qu'il faut éteindre toute l'affection de la volonté pour les choses particulières, de quelque nature qu'elles soient. Ceci paraît clairement par la coutume qui s'est introduite dans le monde. Plusieurs d'entre ceux qui suivent la nouvelle mode des habils , couvrent et ornent les saintes images de vêtements semblables à ceux dont les plus mondains se parent, pour satisfaire leur vanité et leur légèreté naturelle; ce qui est assurément trèsdésagréable à ces âmes bienheureuses; et il y a lieu de croire que l'ennemi des saints donne ces pensées à ces gens-là pour autoriser par cette pratique , pieuse en apparence, leur luxe et leur immodestie. Ainsi, la solide dévotion d'une âme, laquelle renonce à la vanité qui éclate dans les ornements des images , et au plaisir de les posséder , monte à sa plus haute perfection. Au contraire, ceux-là ne sont pas pénétrés ordinairement d'une piété intérieure, qui ne se lassent jamais d'ajouter image sur image ; qui en veulent avoir d'une telle façon , d'une telle figure , d'un tel ouvrier ; qui les arrangent d'une telle manière, afin qu'ils se satisfassent davantage. Quelquefois même ils s'y affectionnent avec autant d'ardeur et de force que Michas et Laban s'étaient attachés à leurs idoles (Judic., XVIII, 23, 24) ; car le premier étant sorti de sa maison , pleurait , gémissait et jetait de grands cris après ceux qui emportaient ses figures. Le dernier courut longtemps s. th. m. 35
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LA MONTÉE Dl MONT CARMEL.
toul en rolèrc après Jacob, et l'ayant enfin attrapé, l'obligea dé lui ouvrir tous ses ballots, et il visita toutes ses hardes, pour trouver les statues qu'on lui avait enlevées (Gènes., XXXI, 30, etc.).
L'homme véritablement spirituel met sa principale dévotion dans les choses invisibles et dégagées de la matière. Il a peu d'images pour entretenir sa piété, et il ne choisit que celles qui ont plus de rapport aux choses divines qu'aux choses humaines; il les babille comme lui-même, à la mode du temps passé, c'est-à-dire , avec la simplicité des saints , et il s'accommode si peu des ajustements du monde, que non-seulement il n'en est pas louche , mais qu'il ne souffre rien devant ses yeux qui les lui remette dans l'esprit, ou qui donne la moindre atteinte à son cœur. De sorte que si on lui été toutes ces représentations sacrées, il ne s'en afllige pas, se contentant d'imprimer en son cœur la vive image de Jésus-Christ crucifié, pour l'amour duquel il supporte patiemment, et il désire avec ardeur qu'on le prive de tout cela , et qu'on le dépouille même des choses qui lui semblaient être des moyens d'aller à Dieu. Car c'est une plus grande perfection de se plaire en ce dénûnient, et d'y conserver sa paix, que de se réjouir de la possession de ces figures et d'y mettre son amitié. En effet, quoiqu'il soit bon et louable d'en avoir quelques-unes, pour aider l'âme à concevoir de la dévotion, et surtout de prendre celles qui excitent plus vivement ces sentiments pieux et divins , toutefois il n'est pas de la vertu parfaite de les posséder avec attache et de sentir de la peine à s'en priver.
Voilà pourquoi le chrétien doit se persuader que plus il liera son cœur aux images, moins son oraison et sa dévotion s'élèveront à Dieu; parce que si nous avouons que celles qui représentent plus fidèlement leur objet, et qui excitent plus la dévotion que les autres sont plus dignes d'estime et d'amour, nous confessons aussi qu'on ne doit pas en user avec attachement, de peur qu'en abandonnant ce qui porte l'âme à Dieu , le sens , absorbé dans le plaisir de ces images , n'entraîne l'esprit , et que les objets qui devaient servir de degrés pour monter à Dieu , ne forment des obstacles à cette union aussi grands que les autres attachements en peuvent faire.
Mais supposé que quelqu'un puisse excuser son affection pour les images, parce qu'il ne sait ce que c'est que la nudité et la pauvreté d'esprit qui est requise pour achever la perfection de l'âme, personne au moins ne peut couvrir d'aucun prétexte l'imperfection qui paraît dans le choix des chapelets et des rosaires. On veut en avoir de bien tournés, et d'une façon, d'une matière , d'une couleur plutôt que d'une autre. Cependant il importe peu pour être écoulé de Dieu qu'on se serve plutôt d'un chapelet que d'un autre. Au contraire, celui qui le prie d'un cœur simple et droit , ne cherchant qu'à le contenter , e* ne préférant pas un rosaire à un autre, sinon lorsqu'il y a des indul genres , celui-là est écoulé plus facilement.
Noire vainc cupidité est de telle nature, qu'elle prend à tout comme la glu, et qu'elle ronge et gâte toul comme la teigne. Car, je vous prie , pourquoi un rosaire d'une matière et d'une façon vous charmel-il plutôt qu'un rosaire d'une autre façon et d'une autre matière, sinon parce que vous mettez toute votre complaisance en cet ouvrage? Pourquoi faites-vous attention à l'excellence et à la valeur d'une image , plutôt qu'à la vertu qu'elle a de vous attirer à l'amour de Dieu, sinon parce que la beauté el son prix vous flattent la vue et l'imagination? Assurément, vous ne feriez nul état de loutcela, si Dieu seul louchait votre cœur; et on ne peut voir sans douleur des gens spirituels de profession , s'amuser à ces bagatelles, et, à force de chercher des rosaires et des images de nouvelle mode , éleindre en leur âme