‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 282 sur 448 · LIVRE I. CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VI

On en voit d'autres qui pressent obstinément et avec importunité leurs pères spirituels de leur accorder ce qu'ils désirent , et qui le veulent obtenir presque par'torce. Que si on leur refuse ce qu'ils demandent ils s'affligent comme des enfants , ils sont mal contents, ils s imaginent qu'ils ne servent pas Dieu , puisqu'on ne leur permet pas de faire ce qu'ils voudraient ; car, ne s'appuyant que sur les tendresses de cœur et sur la propre volonté qui les entretiennent en leur dévotion aussitôt qu'on les en prive pour les rendre conformes a la volonté de Dieu, ils s'attristent, ils languissent, ils perdent cœur, d autant qu'ils croient que s'appliquer au service de Dieu d'une manière qui lui soit agréable, ce n'est autre chose que jouir, dans les exercices spiriluels, de beaucoup de consolations intérieures.

De plus il s'en trouve à qui la gourmandise spirituelle ôte tellement la connaissance de leurs misères et de leur bassesse, et imprime un si grand oubli de la crainte, de l'amour, de la vénération qu ils doivent a Dieu qu'ils ne se font point de scrupule d'extorquer de leurs confesseurs le fréquent usage de la confession et de la communion ; et, ce qui est pire, ils ne craignent pas de s'approcher de la sainte table sans leur avis , sans leur permission , et même ils s'efforcent de leur cacher cette pratique. De sorte que ce désir déréglé de la sainte communion est cause qu'ils reçoivent le sacrement de pénitence avec peu d exactitude et beaucoup dé négligence , se mettant plus en peine de manger simplement celle viande divine, que d'y participer avec la pureté et la perfection requises. 11 leur serait néanmoins plus salutaire, et il y aurait plus de vertu, ayant les défauts qu'ils ont, de prendre des inclinations contraires, et de prier leurs confesseurs de ne leur pas ordonner des communions fréquentes. Cependant le meilleur parti qu on peut prendre dans ces deux extrémités est de s'abandonner avec humilité a la volonté des pères spirituels. Mais ceux qui présument trop en ceci de leurs bonnes dispositions se jettent dans de grands maux , et doivent craindre que cette témérilé ne leur altire quelque punition.

Lorsque ces personnes mangent le corps de Jesus-Christ dans la sainte eucharistie , ils font plutôt leurs efforts pour se pénétrer de la douceur qui en coule , que pour adorer humblement et louer ce Dieu incarné qui est présent en leur poilrine; ils sont si persuades que tout le fruit de la communion est renfermé dans ce goul et dans cette dévotion sensible , que , s'ils en sont privés , ils pensent n'avoir rien lait pour leur âme, et jugent peu favorablement des effets de la possession Dieu. Ils ne peuvent se mettre en l'esprit que ce qui nous touche sibiement dans l'usage de ce très-divin sacrement , est le moindre

de sens

fruit qu'on en lire ; mais que c'est principalement la grâce invisible qu'il produit en nos âmes.

Aussi Dieu refuse souvent ce goût , afin qu'on le regarde plus pure-

opposé à la nature et aux perfections de Dieu, qui demande de nous une foi très-pure el très-simple.

Ils se comportent suivant les mêmes principes dans I oraison, convaincus que, pour être bonne, elle doit verser dans le cœur des torrents de consolations sensibles. De sorte qu'ils se fatiguent 1 imagination et s'épuisent la tète pour jouir de ces délices intérieures, lit parce que , s'ils n'en viennent pas à bout, ils ont du chagrin et croient mal employer le temps, ils perdent la véritable dévotion, qui consiste en la persévérance dans l'oraison, en l'humilité, en la deliance de sui-meme, el dans le seul désir de plaire à Dieu. Pour cette raison aussi, lorsqu ils

| p****************** fe***

E7V LA NLIT OBSCIRE DE L'AME.

manquent une seule fois de se rassasier de ces plaisirs spirituels , ils ont une extrême peine à reprendre la méditation , ou ils en abandonnent l'exercice. Ils font à peu près comme les enfants, qui agissent non point par raison, mais par sensualité : de même ils ne courent en la vie intérieure qu'après les consolations sensibles, et pour cette fin ils lisent divers livres spirituels, et changent sans cesse les sujets de leurs oraisons. Si bien que c'est avec justice, avec sagesse et avec amour que Dieu ne se fait pas sentir à eux. Ce refus de Dieu les préserve de plusieurs inconvénients considérables que la gourmandise spirituelle leur attirerait. Ce qui me fait dire que la~nuit obscure , c'est-à-dire ta mortification, leur est nécessaire pour les délivrer de ces badineriez puériles.

Les mêmes hommes sont encore fort tièdes et fort lâches dans le chemin de la croix ; ils abhorrent l'amertume de leur propre abnégation ; ils sont pleins d'une infinité d'aulns défauts auxquels Dieu apporte le remède efficace par les tentations, par les aridités, par les afflictions dont il les exerce, et qui font une partie de la nuit obscure ; mais, de peur d'être trop long , je n'en dirai rien davantage. Il suffit d'assurer ici que la sobriété et la tempérance spirituelles tiennent des routes bien différentes, et elles conduisent àDieu par le chemindela mortification, de la crainte, de la soumission en toutes choses, et elles nous apprennent que la perfection et la valeur des actions ne se trouvent pas dans leur multitude, mais dans le renoncement de soi-même. De sorte que les commençants doivent s'appliquer surtout à parvenir à celte aûnegation , autant qu'ils le peuvent, jusqu'à ce que Dieu les purifie dans la nuit obscure.

Page 1