LIVRE. H CHAPITRE XIII
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Jets que l'obscurité de celte contemplation produit en l'âme. Quelquefois l'âme est éclairée au milieu de ces ténèbres, et cette lumière tombe sur l'entendement ; la volonté y participe aussi en quelque façon. Celte opération se t'ait avec une paix et une simplicité subtile et si douce à l'âme, qu'elle lie trouve point de termes pour les exprimer. Mais cette communication se fait selon les différents sentiments qu'on a de Dieu, et elle touche quelquefois la volonté si vivement, que l'amour s'allume avec beaucoup de tendresse, de force et d'élévation.
Comme celte ardeur et celle soif d'amour viennent du Saint-Esprit, elles sont fort différentes de celles dont nous avons parlé dans la nuit obscure du sens. Car, quoique le sens ait quelque part à cette ardeur, parce que les peines de l'esprit rejaillissent. jusque sur le sens même, toutefois la cause et la vivacité de cette soif d'amour résident dans la partie supérieure de l'âme, je veux dire dans l'esprit ; et alors l'âme reconnaît qu'elle est privée des choses qu'elle souhaite:de sorte qu'elle ne fait nul état de la peine du sens, quoiqu'elle soit incomparablement plus grande qu'elle n'a élé dans la première nuit du sens. Car elle voit clairement que son intérieur est privé d'un très-grand bien, et qu'il ne lui reste aucun moyen de réparer celte perte.
C'est ce qui la tourmente cruellement, car elle juge ensuite que Dieu esl mal content d'elle. Néanmoins si elle était persuadée que ce dépouillement et ces peines sont agréables à la majesté divine , et que ces souffrances et ce dénûment ne regardent que son bien, elle en aurait de la joie, étant d'ailleurs convaincue, quoique obscurément, que Dieu s'y plairait et en tirerait sa gloire. L'estime inconcevable qu'elle l'ail de Dieu, la porterait même à l'aire de plus grandes choses pour lui. Car elle perdrait volontiers mille vies pour Dieu ; et le feu de l'amour qui la consume lui donne de si grandes forces et un courage si intrépide, que. toute Iransportée et comme enivrée, elle entreprendrait pour Dieu des actions extraordinaires, sans avoir égard à quoi que ce soit, en quelque temps et en quelque manière que les occasions se présentassent.
Et c'est la cause pourquoi Marie-Madeleine, d'une famille si considérable, ne se mil pas en peine, selon le rapport de saint Luc, des gens de qualité qui mangeaient avec Jésus-Christ, chez un pharisien appelé Simon (Luc. VII, 31). Elle ne fit pas réflexion s'il était à propos ou non d'entrer en sa maison pendant le repas, et d'y verser des larmes; elle ne pensait qu'à parvenir à celui qui lui avait enflammé le cœur de son amour; elle ne voulait pas différer un moment, pour trouver un temps commode à ses desseins. Les transports et la hardiesse du même amour l'engagèrent aussi à aller avant le lever du soleil avec des. parfums pour embaumer le corps de Nutre-Seigneur, quoiqu'elle sûl bien que son tombeau était fermé d'une grosse pierre, qu'il était scellé du sceau de la ville, et qu'il était gardé par une troupe de soldats (Joan. XX, 1). Enfin les mêmes empressements furent cause que voyant son divin .Maître sous la figure d'un jardinier, elle lui demanda s'il avait emporté son sacré corps, et où il l'avait mis, afin qu'elle allât le prendre (lbid., 15). 11 y a apparence que si elle n'eût été tout enivrée d'amour, elle n'eût pas ainsi parlé à un artisan, en l'appelant Seigneur; elle eût considéré aussi que s'il eût été coupable de ce larcin, il ne se fût pas trah soi-même, ou qu'il n'eût pas permis à une femme de lui enlever un dépôt si précieux. Mais c'esl le propre de l'amour véhément de croire que tout lui est possible, et que chacun entre dans ses pensées et dans ses desseins, quoiqu'il ne les déclare pas. Car il se persuade, dans l'excès de son ardeur, que personne ne peut chercher ni trouver rien d'aimable que ce qu'il aime ei cherche lui-même, et que nul autre objet n'est digne d'amour et de recherches, nue celui qu'il se propose. C'est
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LA Nl'IT OBSCURE DE l'aME.
pourquoi la sainte épouse cherchant son époux par les rues et par les places, s'imagine que ceux qu'elle rencontre sont animés de la même passion et des mêmes pensées, elle les prie de dire à son époux, quand ils le trouveront', qu'elle meurt d'amour pour lui [Cantic. V, 8).
L'âme, qui a beaucoup profité dans cette pnrgalion spirituelle, est agitée des mômes inquiétudes d'amour. La nuit, ou dans les ténèbres qui la purifient, elle s'élève par les mouvements des affections de sa volonté; et comme une lionne ou une ourse cherche sans discontinuation ses petits qu'on lui a pris, de même celle âme cherche son Dieu sans relâche. C'est là cet amour impatient, où l'homme ne peut longtemps vivre sans jouir de l'objet de ses désirs ou sans mourir, semblable à Rachel, à qui le désir d'avoir une postérité nombreuse arrache ces paroles : Donnez-moi des enfants, ou bien i'e m'en vais mourir [G en., XXX, 1).
On peut demander ici comment l'âme qui s'estime si misérable et si indigne de Dieu, sent assez de courage et de force pour aspirer et pour tendre à l'union divine. Mais il est aisé d'y répondre : l'âme est occupée de l'amour de son Créateur et fortifiée de ses flammes. Or, la propriété inséparable de l'amour est d'unir l'amant à l'aimé, et le rendre semblable et égal à lui, afin qu'il se perfectionne dans la possession du bien que l'amour lui procure. Mais l'âme n'est pas encore parfaite en l'amour, puisqu'elle n'a pas encore acquis l'union divine. De là naissent celle faim et celte soif de l'union qu'elle cherche; c'est pourquoi l'amour donne à sa volonté de l'ardeur, des forces, du courage, de la hardiesse, pour voler vers son objet sacré, et pour le posséder dans une très-étroite union. Néanmoins l'entendement est en même temps enseveli dans les ténèbres ; il ne voit pas les trésors de cet amour, il ne montre à l'âme que ses misères et ses imperfections. De sorte que sa volonté se porte à Dieu sur les flammes de l'amour, et l'enlendement l'en relire par la connaissance de ses défauts et de son indignité.
Il est bon de marquer ici le doute qu'on forme, pourquoi cette lumière divine qui est toujours la lumière de l'âme, ne l'éclairé pas aussitôt que ses premiers rayons la frappent, comme elle l'éclairera quelque temps après ; pourquoi, au contraire, elle la remplit d'obscurité et de peines. On répond que les ténèbres et les afflictions que l'âme essuie lorsque cette lumière commence à l'éclairer, sont les effets, non pas de cette lumière, mais des imperfections de l'âme, et que la lumière la pénètre pour la délivrer de ces maux. Si bien que l'âme, en recevant ses rayons, ne voit que ses propres misères, lesquelles se présentent comme plus proches et plus unies à elle. Auparavant elle ne les voyait pas, parce que cette lumière surnaturelle ne s'était pas encore répandue dans elle. Mais ensuite étant dégagée de la connaissance et du sentiment de ses maux, elle voit les biens que celte lumière divine lui apporte.
L'âme étant ainsi garantie de toutes ses imperfections, et dépouillée du vieil homme, elle est revêtue du nouveau qui est créé selon Dieu, comme parle l'Apôtre (Ephes. IV, 23, 2i), c'est-à-dire, son entendement est éclairé d'une lumière surnaturelle, et devient tout divin étant uni à l'Esprit de Dieu; sa volonté, lout embrasée de l'amour divin, est aussi toute divine, étant unie à la volonté de Dieu, et aimant par le même amour: sa mémoire et ses affections deviennent enfin toutes divines dans cette admirable union qui les élève à un état si heureux. De sorte que celte âme sera plus céleste que terrestre, plus divine qu'humaine, tant Dieu la change en l'attachant à lui seul. C'est pourquoi elle a raison de chanter le cantique que nous allons expliquer.
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