‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 331 sur 448 · LIVRE II. CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XVI

près aux exercices de l'esprit, ne vous affligez nullement, mais plutôt persuadez-vous, ce qui est vrai, que vous jouissez d'un grand bonheur. Dieu, en retirant vos puissances de votre disposition, vous délivre de vous-même : vous eussiez bien pu en useraver quelque avantage, mais Ijur impureté et leur bassesse vous eussent empêché d'opérer avec autant de perfection qu;- vous opérez, tandis que Dieu vous conduit comme un aveugle au terme où jamais, ni la vivacité de vos jeux, ni la fermeté de vos pieds n'eussent pu vous mener, quelque bon usage que vous en eussiez pu faire.

La raison pourquoi l'âme marche plus sûrement dans les ténèbres et fait plus de profit en la vie spirituelle est, parce qu'elle avance ordinairement en la vertu par la voie qu'elle croit la moins propre, et où elle appréhende même de se perdre. Elle n'a point l'expérience de ces nouvelles roules qui la conduisent dans l'obscurité et qui l'écartent de ses premières opérations. Elle est semblable à un voyageur qui va, sur le rapport des autres, par des chemins inconnus, et qui n'en pouvait prendre d'autres pour arriver à son terme sans s'égarer. De même l'âme suit cette roule obscure, et parvient enfin à son but sans péril , parce que Dieu est alors son guide, tellement qu'elle a sujet de dire qu'elle est sûre au milieu de ses ténèbres.

La seconde cause de celte sûreté est la peine que l'âme endure. Le chemin dos souffrances est plus sûr et plus utile que l'action et que la jouissance des consolations et des biens spirituels. Premièrement, parce que l'âme en souffrant reçoit des forces divines ; en agissant et en goûtant des délices intérieures, elle se sert de ses faiblesses pour agir. Secondement, elle pratique les vertus lorsqu'elle est chargée de croix, et elle devient plus pure, plus sage et plus avisée.

Mais la troisième et la principale cause de cette sûrelé est tirée de la lumière et de la sagesse obscure qui conduit l'âme dans les ténèbres. En effet, cette nuit ténébreuse absorbe tellement l'âme et la met si proche de Dieu, que Dieu la protège lui-même et la délivre de tout ce qui n'est pas Dieu. Pour mieux expliquer ce qui se passe en cet état, on peut comparer l'âme à un malade. Comme ceux qui le gouvernent le tiennent dans une chambre reculée et bien fermée , de peur que le bruit de la rue ou des domestiques ne l'incommode, et que le grand air ou la lumière trop vive ne le blesse; comme ils lui donnent des aliments délicats et nourrissants, quoique peu agréables au goût ; de même Dieu éloigne l'âme du bruit des créatures; il l'empêche d'entendre ses domestiques, c'est-à-dire ses passions ; il la prive du grand jour et l'enferme dans l'obscurité; il lui fournit une nourriture délicate et substantielle, mais qui ne lui flatte pas le goût et qui lui donne beaucoup de dégoût des choses créées. C'est par ce traitement qu'il lui rétablit la santé, c'est-à-dire qu'il se communique à elle, lui qui est sa santé et ses forces.

Cette obscure contemplation confère à l'âme toutes ses qualités, parce qu'elle est plus proche de Dieu. Aussi, comme celui qui serait proche du soleil, ne pourrait voir à cause de la faiblesse de ses yeux et de l'éclat excessif du soleil, de même l'âme qui est proche de Dieu ne semble rien voir ; elle tombe dans une grande obscurité, à cause de son imperfection et de la splendeur infinie de son Créateur, tant la lumière spirituelle de Dieu est immense et surpasse la portée de l'entendement humain. C'est pourquoi le prophète-roi dit que Dieu se cache dans des nuées obscures, que ces nuées lui servent de pavillon, et qu'elles sont épaisses et noires, comme elles paraissent lorsqu'elles sont chargées d'eau prête à fondre sur la terre (Psal. XVII, 12, 13). Ces nuées ténébreuses représentent la contemplation obscure et la sagesse divine qui occuoent l'âme, qui la couvrent et l'obscurcissent, étant comme elle tout

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proche de Dieu, lequel demeure dans ce pavillon ou dans ces ténèbres, selon l'expression de David. Ainsi la plus grande lumière de Dieu fait la plus grande obscurité de l'homme. C'est pourquoi le prophète ajoute dans le même endroit [Psal. XVII. \'*) que les nuées se sont fondues et dissipées en sa présence, à cause de sa clarté infiniment brillante. C'està-dire que l'entendement humain est si faible devant les splendeurs de Dieu, que toutes ses lumières naturelles, comme parle Isaïe, ne sont que ténèbres (Isa., V. 30).

Oh! que nous sommes misérables en cette vie! à peine pouvons-nous connaître la vérité, puisque ce qui est le plus clair et le plus certain nous parait le plus obscur elle plus douteux, et que nous le fuyons quoiqu'il nous soit très-utile. Au contraire, nous poursuivons avec chaleur et nous embrassons avec plaisir ce qui nous frappe les yeux du corps et ce qui contente l'esprit, quoiqu'il nous soit dommageable et qu'il nous fasse tomber à chaque pas. Oh ! quelle crainte l'homme doit-il avoir, et en quel danger se trouve-t-il. puisque sa lumière nalurelle le trompe et l'empêche souvent d'aller à Dieu! Il doit donc fermer les yeux pour voir le chemin par lequel il faut aller ; il doit marcher dans l'obscurité pour se défendre de ses ennemis domestiques, qui sont ses sens et ses puissances. Enfin l'âme e«t heureusement couverte de celle nuée ténébreuse qui est autour de Dieu et qui le cache.

C'est de ces personnes que le même prophète parle : Vous les mettrez à couvert, dit-il, en vous-même et devant votre face, contre tout ce ijiir les hommes peuvent faire pour les troubler! Vous les protégerez dans le lieu où vous demeurez, contre les paroles et les contradictions des médisants (Psal. XXX, 20, 21). H veut dire que Dieu les forliGe par la contemplation obscure contre les attaques des hommes et contre les impressions des sens.

Une autre raison pourquoi l'âme marche avec assurance en cette obscurité est prise de la force qu'elle reçoit de ces nuées ténébreuses qui lui cachent son Créateur. Car, quoiqu'il y ait des ténèbres , elle voit bien néanmoins au travers qu'elle ne veut rien faire qui offense le Seigneur, et qu'elle ne veut rien omettre de tout ce qui procure de la gloire à Dieu. Son amour pour lui la sollicite secrètement à lui plaire, et la détourne de toutes les occasions de mériter son indignation. Ayant enfin étouffé ses passions et détaché ses puissances de tous les objets créés, elle sort d'elle-même, elle ne s'applique qu'à Dieu, et parvient à l'union de l'amour divin.

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