LIVRE II. CHAPITRE XVII
naturelles de son entendement et de ses autres puissances. On la nomme secrète, parce que le Saint-Esprit ia verse dans l'âme, comme l'Epouse sacrée le dit dans les- cantiques; de telle sorte que l'âme même ne connaît pas comment se fait cette infusion. Et en effet, ni elle, ni quelque autre que ce soit, ni le démon même ne comprend pas ce mystère. Car le Maître divin qui instruit l'âme demeure dans elle et opère secrètement. On l'appelle encore secrète, à cause des effets qu'elle produit en l'âme. Non-seulement elle est secrète quand elle purifie l'âme pendant que les ténèbres couvrent l'âme, laquelle ignore ce qui se passe en elle, mais aussi tandis qu'elle est répandue dans l'âme et qu'elle l'éclairé. Elle lui est si cachée, que l'âme ne la peut apercevoir et qu'elle ne trouve point determes pour l'expliquer. Car, outre qu'elle n'en veut pas donner connaissance, elle n'a nul moyen de faire concevoir une sagesse si sublime, et un sentiment spirituel si délicat. Tous, les raisonnements et toutes les comparaisons qu'elle pourrait faire ne sont pas capables dé la contenter sur ce sujet. De sorte que cette contemplation est toujours secrète et inconnue. Celte sagesse divine est si simple et si spirituelle, que, n'entrant point dans l'entendement, revêtue d'images ou d'espèces sensibles, l'imagination et le sens ne peuvent la représenter. Néanmoins l'âme la goûte et la connaît en quelque manière ; mais les paroles lui manquent pour la développer. Aussi , est-ce le propre du langage dont Dieu se sert, que plus il est intérieur, spirituel et élevé au-dessus des sens, plus il fait cesser les opérations de l'imagination, de l'esprit et dos autres puissances de l'homme. Nous en avons des preuves et des exemples daus les divines Ecritures. Après que Dieu eut parlé à Jérémie, ce prophète ne put lui répondre, sinon , A, a, a, Seigneur (Jerem., I, 6). Moïse ne put aussi parler lorsque Dieu lui apparut dans le buisson ardent; il fut même si effrayé, que, comme saint Luc le rapporte dans les Actes des apôtres, il n'osa regarder attentivement ce feu (Exod., IV, 10). Cette impuissance de l'âme vient de ce que Dieu lui parle dans la contemplation obscure; et, comme il parle à l'âme qui est tout esprit sans matière, les sens ne peuvent ni connaître, ni exprimer cette parole intérieure et spirituelle.
Nous pouvons apprendre de là pourquoi certaines personnes, que Dieu conduit par celte voix, mais qui sont d'un naturel doux et timide, ne peuvent rendre compte à leurs directeurs de leur intérieur, quelque désir qu'elles en aient ; elles y ont même beaucoup de répugnance , surtout lorsque leur contemplation est simple et presque imperceptible à l'âme. Tout ce qu'elles peuvent dire, c'est qu'elles sont contentes et tranquilles ; qu'elles sentent Dieu en elles-mêmes ; que les choses, selon leur sentiment, se passent dans leur intérieur comme elles le souhaitent. Néanmoins, lorsque les choses que l'âme reçoit sont particulières, comme les visions, les goûts et les autres, et qu'elles sont représentées sous quelques images sensibles, les sens en peuvent avoir quelque connaissance, et l'âme peut trouver des expressions ou des comparaisons pour les déclarer. Mais on ne saurait expliquer la contemplation pure et infuse; et pour celte cause on l'appelle secrète, cachée et inconnue.
Ce nom lui est aussi donné , parce que c'est le propre de la sagesse mystique de cacher en elle-même l'âme, de l'absorber, de l'ensevelir dans le fond de ses abîmes, de telle sorte que l'âme voit bien qu'elle est éloignée et délaissée de toutes les créatures, comme si elle était dans une grande solitude et dans un vaste désert où personne ne peut avoir accès. Ce qui lui est d'autant plus agréable, qu'elle se dérobe plus facilement aux yeux de tout le monde. Et c'est alors que la sagesse divine l'élève davantage au-dessus des créatures et l'éclairé avec plus de profusion des lumières et de la science de l'amour de Dieu. Alors l'âme est
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mil vaincue de la bassesse des choses créées, surtout à l'égard de cette divine sagesse. Elle est persuadée que toutes les manières de parler les plus étudiées et les plus nobles n'ont aucune proportion avec les choses divines pour les exprimer, et que quelque moyen qu'on emploie pour nous en former une juste idée, on ne peut réussir sans le secours de la théologie mystique. Ce qui l'oblige à dire que cette science est fort cachée et fort secrète.
Au reste la contemplation a celte propriété, non-seulement parce qu'elle est surnaturelle, mais encore parce qu'elle conduit l'âme à la parfaite union de Dieu, laquelle étant inconnue aux hommes, on n'y va qu'en ignorant où l'on va et comment on y va. Car, parlant dans le sens des mystiques, on n'a point la connaissance de ces choses telles qu'elles sont, pendant qu'on les cherche ; mais on les entend lorsqu'on les a trouvées et qu'on en a l'usage. C'est pourquoi personne, dit le prophète Baruch, ne peut connaître ses voies ; personne aussi ne cherche ses routes (Baruch, 111,31). Et David, parlant à Dieu de ce chemin : l'os éclairs, dit-il, ont paru sur la terre qui en a été toute ébranlée. Vous avez marché dans la mer et par les eaux les plus profondes, et on ne verra pas vos traces ni les vestiges de vos pieds (Psal. LXXV1, 19, 20). Tontes ces choses conviennent dans un sens spirituel au sujet que nous traitons. La lueur des éclairs de Dieu, lesquels brillent sur la terre, représente la lumière que cette contemplation divine répand sur les puissances de l'âme. Le mouvement de la terre signifie la purgation qu'elle fait de l'âme, qui ne la peut souffrir qu'avec douleur. Le passage de Dieu- par les eaux et ses vestiges qu'on ne saurait voir, expriment le chemin inconnu aux sens, par lequel l'âme \a vers Dieu. Le saint homme Job avait aussi déclaré cette vérité en ces termes : Avez-vous remarqué le chemin des nuées? Avez-vous acquis la connaissance des sciences parfaites que j'enseigne (Job, XXXVII, 16)? Ces expressions nous font comprendre les voies par lesquelles Dieu conduit l'âme à une élévation extraordinaire et à une sagesse accomplie, qui sont figurées par les nuées. Il est donc constant que celle contemplation qui mène l'âme à Dieu, est très-obscure et très-secrète.