LIVRE II. CHAPITRE XX
grandeurs de Dieu et l'honneur qu'il mérile, soit parce qu'elle remarque de grands défauts en ses œuvres, et une manière d'agir très-basse et très-indigne de la majesté divine. Ce qui la couvre de confusion, l'accable de peines et l'éloigné de la vaine gloire, de la présomption et des jugements désavantageux à son prochain. Ce troisième degré d'amour fait tous ses effets dans l'âme avec plusieurs autres de même nature, qui la rendent plus forte pour s'élever au quatrième échelon. Car....
Le quatrième degré est une sou.-ce de souffrances que l'âme supporte pour son bien-aimé, sans se lasser, avec générosité et avec persévérance. L'amour, dit saint Augustin, rend léger tout ce qui est pesant, et agréable tout ce qui est fâcheux. En effet, l'amour est ici aussi fort que la mort ; et le désir qu'il a de posséder son objet, a plus de force que le tombeau [Cant., VIII, 6). De là vient que l'esprit est le maître de la chair ; il la tient parfaitement assujettie à ses lois ; il n'en fait non plus de compte, qu'un arbre se met en peine de perdre une seule de ses feuilles. Elle ne se propose plus ni consolation ni goût, soit en Dieu, soit en la créature, elle ne demande pas les dons du ciel en cette vue. Elle rapporte ses pensées, ses desseins, ses soins au seul point de faire le bon plaisir de Dieu, à cause de ses mérites infinis et de ses bienfaits. Elle lui dit en son cœur : Hélas! mon Dieu, mon Seigneur, combien y a-t-il de gens qui n'envisagent en votre service que les délices spirituelles, et qui vous prient de les combler de vos dons? Combien peu s'en trouve-t-il qui méprisent leurs propres commodités pour vous servir sans intérêt et à leurs dépens? A la vérité , mon Dieu, vous avez toujours la volonté de répandre vos biens sur nous ; mais nous n'en usons pas comme nous devons, et c'est pour cela que nous perdons cœur, et que nous ne vous obligeons pas par un saint usage à nous faire sentir sans interruption vos largesses.
Ce degré d'amour est fort sublime ; car l'âme est portée sans cesse vers Dieu par un véritable amour et par un sincère désir d'être chargée de croix pour lui. Néanmoins la bonté divine récompense souvent ses souffrances d'une joie délicieuse, l'amour extrême de Jésus-Christ pour ses épouses ne pouvant les voir dans les afflictions sans les secourir. Je me suis souvenu de vous, dit-il dans les prophéties de Jérémio, et j'ai eu compassion de votre jeunesse, lorsque vous m'avez suivi dans le désert (Jerem., 11,2). Ce désert, pris dans un sens spirituel, ne signifie autre chose que la séparation de l'âme d'avec les créatures.
Le cinquième échelon imprime à l'âme une sainte impatience et les désirs véhéments de posséder Dieu ; tellement que le moindre retardement lui paraît long et difficile à supporter : elle s'imagine toujours qu'elle va trouver son bien-aimé à chaque pas qu'elle fait. Mais lorsqu'elle voit que ses espérances sont vaines, elle tombe en défaillance et en langueur, selon le langage du roi-prophète (Psal LXXXIII, 1). Dans ce degré d'amour, il faut que l'âme possède son bien-aimé , ou qu'elle souffre les agonies de la mort, comme Rachel, que Kî désir d'avoir des enfants réduisait à cette extrémité (Gènes., XXX, 2). L'âme n'a faim et soif que d'amour, .ne se nourrit et ne se rassasie que d'amour ; et c'est ce qui la conduit au sixième échelon de l'amour de Dieu.