PREMIER VERS
0 vive flamme d'smour !
Afin que l'âme donne une véritable idée du sentiment avec lequel elle parle en ces quatre cantiques, elle use de plusieurs exclamations qui servent à exagérer son affection, et qui font juger que ce qu'elle sent dans l'intérieur est beaucoup plus grand que les paroles ne peuvent exprimer. Cette interjection ô, est propre à signifier l'extrême désir qu'elle a et les instantes prières qu'elle fait pour persuader à l'amour de la délivrer des liens de la vie présente. La flamme de cet amour n'est autre chose que l'esprit de l'Epoux, c'est-à-dire le Saint- Esprit, que l'âme sent en elle-même non-seulement comme un feu qui l'a consumée et transformée en un doux amour, mais encore comme un feu ardent qui jette une grande flamme; et cette flamme attire sur l'âme les douces influences de la vie el de la gloire éternelle. Ainsi les opérations que le Saint-Esprit fait en l'âme quand elle est transformée en son amour, sont des actes d'ardeur comme un feu qui brûle au dedans et qui pousse sa flamme au dehors. Et alors la volonté unie à cet amour brûlant dans un degré très-élevé, aime d'une manière inexplicable, n'étant plus par son amour qu'une même chose avec cette flamme. De là vient que ces actes d'amour sont d'un prix inGni, et qu'un seul acte acquiert plus de mérites à l'âme, que tous ceux qu'elle avait faits avant celte heureuse transformation.
La différence qui est entre l'acte et l'habitude, entre le bois enflammé et la flamme qui en sort, se trouve entre la transformation de l'amour et la flamme du même amour. Comme la flamme est l'effet du feu qui s'est attaché au bois, de même la flamme de l'amour est l'effet de l'amour qui transforme l'âme. Tellement que l'habitude ordinaire de l'âme qui est transformée par l'amour, est semblable au bois qui est pénétré et embrasé par le feu. Et alors ses actes sont vifs et ardents comme la flamme que le feu de l'amour produit. Celte flamme est d'autant plus impétueuse, que le feu qui est produit dans l'union de l'âme avec Dieu est plus ardent, et que la volonté est plus emportée par la flamme dont le Saint-Esprit la consume. Elle a quelque chose de semblable en ceci à l'Ange qui, sortant du sacrifice de Manué, s'éleva en haut dans un tourbillon de flammes (Judic. ,X\ll,l9, 20). C'est pourquoi l'âme ne peut faire ces actes en cet état, si elle n'y est portée par les mouvements particuliers du Saint-Esprit : et c'est pour cela que tous' ses actes sont divins. L'âme estime aussi, pour celte raison, que toutes les fois que cette flamme éclate, c'est-à-dire qu'elle est cause que l'âme aime actuellement avec une douceur toute divine, elle estime, dis-je, que Dieu la fait participante de la vie éternelle, parce que ses opérations lui paraissent toutes divines.
Voilà les termes ordinaires dont Dieu s'explique avec les âmes parfaitement pures; il se sert de paroles pleines de feu, selon l'expression de David : Voire parole, mon Dieu, est toute de feu (Psal. CXVIII, 14-0) el dans Jérémie : Mes paroles ne sont-elles pas semblables au feu (Jerem., XXIII, 29)? Jésus-Christ ne dit il pas aussi, selon le rapport de saint Jean, que ses paroles sont esprit et vie (Joan., VI, 6i)? Les âmes pures
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et enflammées d'amour comprennent la force cl l'efficace de ces paroles. Mais celles qui se repaissent de la douceur des créatures, ne peuvent recevoir l'esprit el la vie des mêmes paroles. C'est pourquoi plus les discours du Fils de Dieu étaient sublimes, moins ils étaient intelligibles à ses auditeurs qui n'étaient pas assez purs, comme il arriva lorsqu'il proposa le mystère de l'eucharistie plein d'amour et de délices divines, car plusieurs de ses disciples se retirèrent (Joan., VI, 67). Cependant ceux qui ne goûtent pas les saintes paroles que Dieu prononce dans le fond de leur cœur, ne doivent pas s'imaginer que les autres qui y font attention ne les goûtent pas aussi. Certainement saint Pierre les goûtait quand il disait à Jésus-Christ : Seigneur, à qui irons-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (Joan.,\\, 69). La Samaritaine aussi, ravie de la douceur des paroles de Notre-Seigneur, oublia d'emporter sa cruche avec l'eau qu'elle était venue puiser.
Puis donc que l'âme est si proche de Dieu qu'elle est toute transformée en l'amour divin, et que le Père, le Fils el le Saint-Esprit se communiquent à elle en la vive flamme de cet amour, disons-nous quelque chose d'incroyable, lorsque nous assurons qu'étant ainsi toute embrasée du feu du" Saint-Esprit, elle goûle imparfaitement les délices de la vie éternelle? Ainsi nous disons que celte flamme est vive, parce qu'elle produit dans l'âme un effet qui la fait vivre spirituellement en Dieu, el qui lui donne quelques impressions et quelques plaisirs de la vie de. Dieu, comme le prophète-roi l'avail autrefois éprouvé, quand il disait que son cœur et sa chair s'étaient réjouis au Dieu vivant, ou en la vie de Dieu (Psal. LXXXIII, 2), pour signifier que le sens el l'esprit gaulaient Dieu avec joie. C'est ce que l'âme fait si vivement et avec des douceurs si incompréhensibles, qu'elle dit avec toute l'ardeur possible : O vive flamme d'amour!
DEUXIÈME VERS
Qui frappez délicatement.
Elle veut dire : Vous me touchez délicieusement de votre amour. Car lorsque la flamme de l'amour qui naît de la vie divine, touche l'âme et lui fait sentir la tendresse que cette vie divine verse dans les cœurs, celte flamme blesse l'âme si profondément, qu'elle l'amollit et la fait fondre en amour, comme l'Epouse l'expérimenta autrefois : Aussitôt, dil-clle, que mon bien- aimé a parlé, mon âme est toute fondue [Cant., V,6). Car c'est là l'effet ordinaire que la parole de Dieu fait dans l'âme.
Mais comment peut-on dire que l'âme est blessée, puisque étant consumée par l'amour, il ne lui reste aucune partie capable de recevoir des blessures? A la vérité, c'est une chose digne d'admiration. Car comme le feu n'est jamais en repos, mais dans un perpétuel mouvement en élançant ses flammes de tous côtés, de même l'amour n'est jamais oisif: il s'occupe sans cesse à embraser l'âme, à lui faire de nouvelles plaies, à lui faire couler dans le cœur de nouveaux plaisirs, à lui tirer des flèches ardentes el délicates pour l'enflammer davantage, à trouver mille moyens d'étaler ses richesses et sa gloire, comme Assuérus fit éclater autrefois sa magnificence devant Eslher, afin d'accomplir ce que dit la Sagesse incréée dans les Proverbes : Je prenais tous les jours beaucoup de plaisir dans le monde à converser avec les hommes (Eslher, II, 9). C'est pourquoi ces plaies, qu'on peut appeler le jeu de la sagesse divine, ne sont autre chose que les ardeurs de ces touches délicates que le feu de l'amour excite à chaque moment dans l'âme, et qui pénètrent son intérieur jusqu'au centre le plus profond [Prov., VIII, 30, 31).
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