EXPLICATION DU II VERS DU 11 CANTIQUE
même qui s'écoule dans l'âme et qui la touche, sans user des fantômes que l'imagination peut former.
Il y a encore une autre manière très-sublime d'enflammer l'âme : c'est lorsqu'un amour très-ardent et tout séraphique la transperce d'une flèche de feu, ou la brûle d'un charbon allumé, ou pour mieux dire lui applique ce cautère et cette flamme si noble et si excellente. Alors comme la flamme d'une fournaise s'élève en haut, et le feu devient plus ardent lorsqu'on remue le bois qui l'entretient, de même quand l'âme est ainsi pénétrée, la flamme de cet amour sort et monte en haut avec impétuosité, et l'âme sent sa plaie avec un plaisir qui surpasse nos pensées et nos expressions , car elle est tout émue avec un agrément admirable. Ces mouvements vifs et délicieux passent jusqu'au centre le plus profond de l'âme, et lui causent une joie inexplicable, qui va toujours se répandant avec de nouveaux, accroissements, comme un feu qui s'est pris à une forêt va toujours s'étendant jusqu'à ce qu'il ait brûlé tout le bois qu'il rencontre. Je puis ajouter que ce que l'âme expérimente alors, se peut comparer comme le royaume du ciel au sénevé dont le Fils de Dieu parle dans l'Evangile. Le royaume du ciel, dit-il, est semblable au grain de sénevé qu'un homme a semé dans son champ. Il n'y a point de grain si petit que celui-là ; néanmoins quand il est crû, il est plus grand que tous les légumes, et il délient un arbre ; de sorte que les oiseaux se viennent loger sur ses branches ( Mali., XXIII, 31, 32 ). En effet, l'âme s'aperçoit que ce feu croît sans cesse, et devient enfin si grand, qu'elle n'est plus elle-même qu'un vaste feu d'amour et qu'un embrasement universel. Quoique peu de personnes en viennent là, toutefois quelques-uns y sont arrivés , surtout ceux que Dieu a choisis pour être les pères spirituels de plusieurs enfants, auxquels ils doivent laisser en partage leurs vertus et leur esprit. Il leur donne, comme aux chefs, toutes les richesses divines qui doivent passer comme leur succession dans leur famille et dans leur postérité.
Mais pour revenir à l'opération de ce Séraphin, je dis qu'elle consiste à percer l'âme et à lui faire des plaies. De sorte que si Dieu permet quelquefois que quelques-uns de ses effets paraissent dans les sens corporels, la plaie s'ouvre extérieurement à proportion delà blessure que ce Séraphin a faite intérieurement. Ainsi le Séraphin qui avait blessé des flèches de l'amour divin sain*. François d'Assise, lui marqua de plaies extérieures les pieds, les mains et le côté; car jamais Dieu n'accorde ses dons au corps, qu'il ne les ait faits auparavant à l'âme. Alors plus la délectation et la violence de l'amour qui biesse l'âme sont grandes, plus la douleur qui naît des plaies extérieures est aiguë et véhémente, celle-ci croissant à mesure que les autres s'augmentent. La raison est, parce que quand l'âme est purifiée et devenue plus forte pour soutenir l'impression de Dieu, son esprit, qui est aussi et plus fort et plus sain, met toute sa consolation dans la force et dans la douceur de l'Esprit de Dieu; mais en même temps ces deux esprits, le divin et l'humain, causent une excessive douleur à la chair, parce qu'elle est faible et sujette à la corruption : si bien que c'est une chose merveilleuse de voir naître la douleur du plaisir, et de trouver l'amertume de l'une dans la douceur de l'autre. Job a connu ce miracle par sa propre expérience, lorsque tout couvert d'ulcères il disait à Dieu : Vous me tourmentez d'une manière admirable (Job., X. 16 ). C'est en effet un grand prodige, et une chose digne de la libéralité de Dieu, et de la douceur qu'il réserve pour ceux qui le craignent ,Psal. XXX, 20) ; car plus les douleurs sont vives, plus les délices intérieures sont tendres. O grandeur immense de mon Dieu, qui fait paraître sa puissance incompréhensible! Car enfin, Seigneur, qui peut, sinon vous, tirer la douceur
1^*5RF*5HF*fffff*îP****¥^
L4 VIVE FLAMME DE I. \M0LR
de l'amertumo, et le plaisir des souffrances? Donc, ô plaie délicieuse 1 puisque tu dounes d'autant plus de plaisir que lu croîs davantage.
Mais lorsque la plaie est dans l'âme seule et ne paraît point au dehors , elle est plus violente et plus profonde. Car la chair empoche l'esprit d'agir et elle éteint la vivacité de ses opérations, suivant ce sentiment du Sage : Le corps qui se corrompt, dit-ii, appesantit l'âme; et l'usage de la vie corporelle étouffé l'esprit, quand il s'efforce de comprendre plusieurs choses (Sap., IX , 13) : si bien que celui qui s'attache trop à ses sens extérieurs et intérieurs , ne deviendra jamais Tort spirituel. Je dis ceci pour les personnes qui s'imaginent qu'elles acquerront les forces et la sublimité de l'esprit par les opérations et les efforts d'un sens si vil, si bas et si faible. On ne va pas à ce terme, et on n'entre pas dans l'intérieur, lorsque les sens se mêlent dans cet ouvrage. 11 faut les exclure et les tenir dehors à la porte , sans leur donner entrée. Ce n'est pas en ce fait la même chose, que si l'esprit faisait rejaillir ses affections et ses opérations sur les sens. Car alors l'esprit exerce sa forée sur le corps , comme on le voit en saint Paul , qui sentit dans la chair même les douleurs de Jésus souffrant. Je porte sur mon corps, dit-il , les blessures du Seigneur Jésus {Galat., VI, 17). C'est pourquoi la main e>t douce comme la plaie qu'elle fait ; et celui qui fait un attouchement si délicieux est très-agréable. C'est ce que l'âme montre dans le vers qui suit.