CINQUIÈME VERS
Qui me paye toutes mes dettes.
Il est nécessaire de développer ici la nature des dettes qu'on paye à l'âme en cet état. Pour cet effet, on remarquera que les personnes que Dieu conduit à cette union où elles régnent avec lui, ont essuyé de grands travaux et de grandes afflictions, car on n'entre dans le royaume du ciel que par les souffrances.
Or, ceux qui doivent s'unir à Dieu souffrent plusieurs peines , soit des sens, soit de l'esprit, afin que ces deux parties soient parfaitement puriGées, comme nous avons dit dans- la montée du Mont-Carmel et dans la nuit obscure de l'âme. La cause de ces croix est, parce que la connaissance de Dieu et les délices spirituelles qui coulent de cette source divine, ne peuvent ni entrer ni demeurer dans l'âme, avant que les sens et l'esprit soient dégagés de leur grossièreté et de leurs imperfections. Et, parce que les afflictions et la vie dure déchargent les sens de ce qu'ils ont de plus matériel, et les rendent plus délicats et plus fins, parce que les tentations, les obscurités, les abattements de cœur disposent l'esprit à sa transformation en Dieu, il est nécessaire de passer par ces rudes épreuves , comme les âmes passent par le purgatoire, pour arriver à llunion divine. Toutefois, il y a de la différence en ces peines : elles sont plus grandes et plus longues en quelques-uns; plus courtes et plus petites en quelques autres, selou les degrés d'union que Dieu leur destine et selon la force ou la faiblesse des vices dont ils doivent être affranchis.
Cependant l'âme acquiert par ces amertumes les vertus , la fermeté et la perfection : Car la force se perfectionne dans la faiblesse, dit saint Paul (Il Cor., XII, 9 , cton cultive mieux les vertus quand les croix exercent notre patience. En effet, comme un forgeron ne peut donner au fer la Ggure qu'il veut qu'en le- mettant dans le feu, en le frappant du marteau et en le diminuant par ce travail , ainsi Dieu ne- peut transformer l'âme en lui-même, qu'en la jetant dans le feu des souffrances, en la frappant de plusieurs tentations, et en lui ôlanl une partie de ce qu'elle a dans l'esprit et dans les sens. Le prophète Jèrémie avoue que c'est par celle voie que Dieu l'a instruit. Il a envoyé d'en haut, dit-il, du feu dans mes os, et il m'a enseigné (Jérém., Threnor., I,. 13). Vous m'avez châtié, Seigneur, et j'ai été instruit [Jérém., XXXI, 18). Que sait celui , dit encore l'Ecclésiastique, qui n'a point été tenté (Eccli., XXXIV, 9)?
On doit remarquer ici que peu de gens montent à cet état si relevé , parce que plusieurs se comportent lâchement, lorsque Dieu commence â faire ce grand ouvrage en leur âme. Ils ne veulent ni endurer la moindre mortiGcation, ni travailler avec une solide paticuce à leur avancement spirituel. C'est pourquoi Dieu ne les trouvant pas assez forts et assez constants, ne continue pas à les purifier et à les relever de la poussière de la terre, et de la bassesse de leurs sens et de 1 urs passions. On pourrait leur dire justemefit ces paroles de Jérémie : Si vous avez tant de peine à marcher avec ceux qui vont à pied, comment pouvez-vous courir avec ceux qui vont à cheval ? Et, parce que vous avez été en sûreté et en repos dans un pays de paix , comment ferez-vous lorsque le superbe Jourdain vous fera la guerre (Jérém., XII, 5)? Comme s'rl disait : Si vous marchez si lenlement dans les traverses qui sont communes aux hommes en cette vie, c'est-à-dire si vous les supportez avec si peu de courage, que foriez-vous s'il vous fallait courir aussi vile que