EXPLICATION DU V VERS DU A CANTIQUE. 6P
des cavaliers? C'cst-à-dirc si vous étiez contraint d'endurer des afflictions plus grandes que celles qu'on voit ordinairement dans le monde? Si vous n'avez pas voulu troubler votre repos, c'est-à-dire si vous n'avez pas osé déclarer la guerre à votre sensualité qui fait tout votre plaisir, comment résisterez-vous aux attaques du superbe Jourdain? c'est-à-dire, comment soutiendrez-vous les eaux enflées des souffrances qui vont iuonder votre intérieur et votre cœur?
0 âmes, qui voulez vivre dans les consolations, si vous connaissiez combien il vous est nécessaire d'être affligées pour parvenir à cet état ! combien il vous est utile d'être mortifiées pour obtenir de si grands biens, vous ne chercheriez aucune satisfaction; au contraire, vous aimeriez à porteries croix les plus pesantes et les plus amères. Vous compteriez ces peines entre les grâces singulières que vous recevez du Ciel, parce qu'elles vous feraient mourir au monde et à vous-mêmes, et vivre à Dieu dans les torrents de ses délices spirituelles. Vous mériteriez aussi que sa divine bonté jetât les jeux sur vous pour vous délivrer de vos troubles intérieurs, et pour vous purifier de vos taches et de vos défauts; car il est juste que les personnes à qui Dieu veut faire ces faveurs l'aient servi longtemps avec patience, avec constance, avec soin de lui plaire, avec zèle pour lui procurer de l'honneur. N'est-ce pas ce que l'ange Raphaël dit au saint homme Tobie? Parce, dit— î! , que vous étiez agréable à Dieu, il était nécessaire que vous fussiez tenté (Tob., XII, 13; Job., II, 3); c'est-à-dire que vous souffrissiez beaucoup avant que vous fussiez favorisé de ses grâces et comblé de ses bienfaits. Ainsi, dit l'Ecriture, il passa le reste de ses jours dans la douceur et dans la joie. Dieu a tenu la même conduite envers Job. Après l'avoir reconnu devant les bons et les mauvais anges pour son fidèle serviteur, il l'abîma dans une mer de souffrances de corps et d'esprit . et il l'éleva ensuite au comble de toutes sortes de biens spirituels et temporels.
Voilà comme Dieu se gouverne avec ceux qu'il veut mener à la plus haute perfection : il les plonge dans un torrent de peines insupportables; il les y lave de tous leurs vices ; il les en retire purs et nets ; il les unit à lui et il les transforme en lui, qui est le plus sublime degré de grandeur qu'il puisse leur communiquer en celle vie. C'est pourquoi il est de la dernière conséquence pour l'âme de porter avec persévérance toutes ces peines, soit intérieures ou extérieures, soit spirituelles ou corporelles, soit plus grandes ou plus petites. Elle doit les recevoir toutes de la main de Dieu, qui les lui envoie pour l'avancer en la vertu et pour la guérir de ses maladies spirituelles , comme nous l'apprenons du Sage. Si l'esprit, dit-il, ou la colère de celui qui a la puissance en main se décharge sur vous, ne quittez pas votre poste, ce sera un remède pour vous qui vous guérira de vos péchés les plus énormes (Eccle., X, h). C'est-à-dire si quelque grande affliction vous assaillit, ne perdez pas la situation ou la fermeté de votre cœur, parce qu'elle arrêtera le cours de vos péchés, elle vous délivrera des méchantes habitudes qui vous entraînaient dans les crimes. En effet, les peines détruisent pour l'ordinaire les mauvaises coutumes des pécheurs. Voilà pourquoi l'âme doit tourner à bonheur d'être éprouvée de la sorte , puisque c'est par ce chemin qu'elle va à la perfection et à l'union de l'amour divin.
Lors donc qu'elle fait réflexion sur la récompense de ses travaux passés, lorsqu'elle voit que ses ténèbres sont changées en lumières, selon l'expression de David {Psal. CXXXV11I, 12), lorsqu'elle considère tous les biens surnaturels que ses désolations lui ont procurés, elle dit avec joie :
Qui me paye toutes mes dettes.
C'est aussi ce que le roi-prophète exprime admirablement : Il est
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LA VIVE FLAMME DE L AMOUR
vrai, Seigneur, dit-il, que vois m'avez accablé de plusieurs afflictions très-grandes: mais vous vous ries enfin tourné vers moi; vous m'avez rendu la vie et la force ; vous m'avez relire des abîmes Je la terre ; vous avez fait éclater sur moi votre magnificence, et vous m'avez rempli île trèsdouces consolations [Psal. LXX, 20, 21). On peut comparer L'âme à Mirdoehée cl à Esther. Comme l'un se tenait à la porte du palais il Assuérus sans oser entrer, et fut enfin récompensé de ce prince ; comme l'autre déplorait sa perte et celle des Juifs qu'on devait faire mourir, et fut après toutes ces traverses reçue favorablement de ce monarque, qui lui accorda tout ce qu'elle lui demanda, de même celle âme qui n'osait s'approcher de Dieu pendant le cours de ses misères , en est maintenant traitée avec tous les agréments possibles : elle impèlrc de sa bonté tout ce qu'elle désire ; elle est payée libéralement de ses travaux ; elle v lit ses ennemis abattus à ses pieds ; elle ne vit plus qu'en Dieu et qu'en son amour; si bien qu'elle a raison de dire :
SIXIÈME VERS
En faisant mourir, vous avez changé la mon en la vie.
Comme la mort n'est que la privation de la vie, il est certain que le retour de la vie efface tous les vestiges de la mort. Mais il y a deux sortes de vie; l'une est la vie bienheureuse , qui consiste en la vue de Dieu, et que la mort du corps doit précéder. Car nous savons, dit l'Apôtre, que si cette maison terrestre où nous demeurons se ruine, Dieu nous m édifiora une autre, qui ne sera pas faite de la main des hommes, et qui durera éternellement dans le ciel (H Cor., V, 1). L'autre est la vie spirituelle dans sa dernière perfection, et c'est la possession de Dieu par l'union de l'amour. On l'acquiert par la mort des vices et des passions, sans laquelle on n'y peut pas arriver. Parce que si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, vous mourrez; mais si vous mortifiez les œuvres de la chair par l esprit, vous vivres [Rom., VIII, 13).
11 faut observer que l'âme appelle mort, en cet enlroit, l'usage des passions qui s'attachent aux plaisirs des créatures ; l'usage aussi de la mémoire, de l'entendement, de la volonté, qui s'occupent des choses de ce monde. Ce sont là des opérations ordinaires de la vie du vi-il homme, laquelle est la mort de la vie nouvelle ou spiriluclle, dont l'âme ne saurait jouir qu'en mourant elle-même au vieil homme , comme l'Apôtre l'ordonne aux Colossiens et aux Ephésieus : Dépouillezvous, dit-il, du vieil homme avec ses actions, et revèlez-vous du nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et dans la sainteté (Ephes., IV, 23, 2k; Coloss., 111,9, 10).
Or, quand celte nouvelle vie a reçu de l'union de Dieu les derniers traits de sa perfection, les puissances, les affections, toutes les opérations de l'âme, quoique imparfaites et basses d'elles-mêmes, deviennent presque divines. Et parce que les philosophes enseignent que ce qui est vivant vit par ses propres opérations, l'âme vil parla vie de Dieu ; d'autant qu'elle fait ses opérations en Dieu à cause de son union avec lui ; et de celte sorte sa mort qui la sépara des choses créées cl de la vie animale, est changée en une vie purement spirituelle et presque divine. Ce qui le montre est que son entendement, qui n'avait auparavant que de légères connaissances est maintenant éclairé des lumières de Dieu même ; sa volonté qui aimait Dieu froidement, échauffée du feu du Saint- Esprit, aime avec toutes les ardeurs de l'amour divin ; sa Mémoire, qui ne conservait que les images des créatures, n'est plus remplie que de la représentation et du souvenir de l'éternité; les passious, qui ne se repaissaient que de plaisirs naturels et sensuels, ne se nourrissent que. d'aliments divins et ne goûtent que des délices célestes : tous ses mou-
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vements et toutes ses opérations, qui naissaient d'un principe natnr 1 et défectueux, viennent d'une cause surnaturelle, énvfcïenle et (';'inc; parce que celle âme étant comme elle es! véritablement fille de Dieu , est mue par l'Esprit-Sainl, pnisque selon la doctrine de saint 1 au!, tous ceux qui sont pousses par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu (Rom. A11I, il). Elle peut donc dire avec le même Apôtre : Je p'us
moi-même, mais c'est Jésus-Christ gui vii en n si [Gùlat., II, 20). Ainsi tout ce qui était mort dans l'âme est changé en vie ci; -. m< . i 'â rie même est tout absorbée par la vie . pour accomplir en elle cette par 'le ou même saint Paul : La mort a été détruite en sa victoire (ï C or. , X\ , 5+), et celle d'Osée: Ô mort je serai tamort.itii te» Seigneur 'Osée, XIII; 11). En cet état l'âme entre dans tous les cellier.: du roi de tout l'univers ; elle s'abandonne à toutes les joies que la présence de son éj> >ux divin excite en son cœur, et alors elle dit dans ses transports : Il est vrai, filles île Jérusalem, que je suis noirt, mais en même temps je sots l> lie [Cant., I, h), parce que le roi du ciel et de la terre a changé ma noirceur naturelle.cn sa beauté divine.
Donc. 6 feu qui brûlez infiniment plus que tous ics feux de la terre, et qui m'êtes d'autant pins agréable, que vous me brûlez davantage! 0 plaie délicieuse, qui me donnez plus de plaisir que toute la saute lu monde! ô main délicate, qui touchez avec d'autant plus d'agrément, que vous me pressez avec puis de force ! ô divin attouchement , qui versez en mon creur mille fois pins de douceurs que le miel, puisque vous m'imprimez le goût de la vie éternelle ! ô que vous m'êtes p 'éeii puisque tous me payez des dettes que toutes les créatures ensen ne peuvent payer; car vous changez d'Hne manière admirable la mort en la vie.
L'âme qui possède cette vie parfaite vit dans de continuels transports d'amour, de joie, d'clonnement, et quelquefois elle s'écrie comme Job : Ma gloire sera toujours éclatante et nouvelle, et elle multipliera ses jours comme la /)o/me(?o6.,XX'lX, 18,-20). C'est-à-dire, Dieu ne permettra pas que ma gloire se ternisse d'ici efl avant ; il multipliera mes jours, ou bien, il multipliera mes mérites, comme la palme multiplie ses rejetons et ses bra.icb.es. Enfin, l'âme chaHle en elle-même à Dieu, tout ce que le prophète royal a écrit dans le psaume vingt-neuvième, mais particulièrement ces deux derniers vers. Vous avez changé mes gémissements en citants de réjouissance : vous avez rompu mes vétetm nts de deuil, et vous m'avez revêtue d'un habit de fête et de joie, afin qu'environnée d'une gloire si éclatante, je-ne cette point de elianter vos louanges pendant toute l'éternité (Psal. XXIX. 12, 13 .
C'est dans cet état où l'âme connaît, par son expérience, que Dieu s'applique à la contenter, à l'élever de degrés en degrés aune plus haute gloire; à lui accorder tantôt une grâce, tantôt uue autre; il lui semble quelle est la seule dans le monde à qui il fait ses caresses spirituelles ; qu'il ne s'occupe que d'elle seule, et qu'il est tout à elle seule, comme elle est toute à lui seul, selon ce mot des Cantiques : Mon bienaimé est à moi, et je suis à lui [Cant., II, 1C).
TROISIÈME CANTIQUE
O flambeau de feu,
Dont les splendeurs
Eclairant les profondes cavernes
Du sens obscurci et aveuglé,
Dans ses excellences extraordinaires
Donnent tout ensemble de la chaleur et de la lumière a son bien- -rimé.
L'assistance particulière de Dieu nous est nécessaire pour éciairrir l'obscurité et la profondeur de ce cantique, que le lecteur doit lire avec
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LA VIVE FLAMME DE L AMOl'R.
beaucoup d'attention. Car s'il n'a pas l'expérience, les choses qui y sont contenues lui paraîtront fort obscures; au contraire, s'il a la pratique, elles lui seront évidentes et agréables.
L'âme rend ses actions de grâce à son Epoux, pour les bienfaits signalés dont il l'a comblée dans son union avec lui , et surtout pour les sublimes connaissances qu'il lui a données de lui-même. Ses puissances ont été éclairées, et ensuite enflammées d'amour; son sens, qui était auparavant obscurci et aveuglé, en a reçu des lumières. L'âme illuminée de la sorte, et embrasée d'amour, use d'une libéralité mutuelle envers son Epoux, et lui offre les mêmes connaissances, les mêmes lumières, et le même amour qu'elle a obtenu de lui. Car le véritable amant est content lorsqu'il donne à son bien-aimé tout ce qu'il est et peut être; tout ce qu'il a et peut avoir; tout ce qu'il vaut et peut valoir; et plus ce qu'il donne est grand et excellent, plus il le donne volontiers.