‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 377 sur 448 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Pour revenir maintenant à notre sujet après cette longue digression, je dis que si les sacrées onctions ou touches du Saint-Esprit qui ont apaisé la soif, la faim et les douleurs de l'âme, et qui ont disposé l'âme à l'union divine, sont si nobles et si excellentes, quelle sera, je vous prie, la possession de ce bien inexplicable? Avec quels transports, avec quelles délices l'âme en goûtera-t-ellc la jouissance?

Au reste l'âme donne fort proprement le nom de cavernes à ses puissances. Car, sentant bien qu'elles reçoivent ces profondes connaissances et la lumière de ces divins flambeaux, elle ne doute pas que leur profondeur ne soit égale à la profondeur des connaissances et de l'amour que ses puissances renferment. Elle est persuadée qu'elles ont autant de capacité et autant de réduits différents qu'il y entre de causes différentes des connaissances, des plaisirs et des joies qu'elle reçoit en cet étal. L'âme est remplie spirituellement de toutes ces choses spirituelles, comme l'imagination est pleine de tous les objets matériels dont les sens extérieurs transmettent les espèces jusqu'à cllfi»

QUATRIÈME VERS

Du sens obscurci et aveuglé.

Deux choses empêchent l'œil de voir, ou l'obscurité, ou la taie qui le couvre. Dieu est la lumière et le véritable objet de l'âme : si l'âme n'est point éclairée de cette lumière, quoiqu'elle ait les yeux de l'esprit fort perçants, il faut dire qu'elle est dans l'obscurité. Mais si elle est infectée du péché, ou si elle occupe ses passions à la recherche et au goût de quelque objet sensuel, elle a les yeux couverts de taies. De sorte qu'encore que la lumière divine ne lui manque pas, néanmoins son aveuglement et son obscurité, qui est l'ignorance qu'elle a dans la pratique des choses , l'empêchent de l'apercevoir. Elle était frappée de cet aveuglementet plongée dans cette obscurité, avant que Dieu l'illuminât et la transformât en lui-même. Le Sage avoue qu'il a été sujet aux mêmes inconvénients, lorsqu'il dit que Dieu a dissipé son ignorance par la lumière qu'il a versée en son esprit.

Mais il faut remarquer que selon les spirituels, être dans l'obscurité n'est pas la même chose qu'être dans les ténèbres. Etre dans les ténèbres, c'est être aveugle par le péché ; mais on peut être dans l'obscurité sans péché. On y tombe en deux manières, savoir : quand on ignore quelquesunes des choses naturelles, et quand on ne connaît pas plusieurs choses surnaturelles. L'âme avoue que son esprit n'ayant point de lumière divine, a été dans l'obscurité à l'égard de ces deux sortes d'objets. Car, pour me servir des termes de l'Ecriture, jusqu'à ce que Dieu dise : Que la lumière soit produite (Gènes., I, 3), les ténèbres étaient répandues sur la face de l'abîme de ces cavernes du sens; et plus le sens avait d'obscurité dans ses cavernes avant que Dieu y ait lancé les rayons de sa lumière, plus les ténèbres qui l'occupaient étaient épaisses et profondes. C'est pourquoi il était impossible à l'homme en cet état, de lever les yeux vefs la lumière divine, ni même d'y penser. Il ne l'avait jamais

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LA VIVE FLAMME DE L AMOUR

vue, il n'en connaissait pas les qualités, il n'avait pu conséqucmment la désirer. Au contraire, il n'est capable que de souhaiter les ténèbres ; et quand il les aura trouvées, il passera «le ténèbres eu ténèbres; puisque comme un jour appelle tin autre jour, dit le roi-propIièlc,<iV même une nuit appelle une autre nuit (Psal. XV1U, 3). Ainsi un abîme de ténèbres en attire un autre, de même qu'un abîme de lumière l'ait vehir un autre abîme de lumière. Pour cette raison les rayons de la grâce dont Dieu avait frappé les yeux de l'âme pour lui faire voir la lumière divine qui la rendait agréable à son Epoux, appellent un autre abîme de grâce qui est la transformation de l'âme en Dieu.

De plus, le sens de l'homme était aveugle, parce qu'il cherchait du plaisir en toute autre chose qu'en Dieu. Car, l'appétit sensuel cause l'aveuglement de la partie supérieure et de la raison. Il se répand comme un nuage sur les yeux du cœur, qu'il empêche de voir les choses qui sont devant lui. Si bien que le cœur s'attachanl à la satisfaction du sens , il était incapable de regarder les richesses immenses et les beautés infinies de son Créateur. En effet, comme la moindre chose qui cache la prunelle de l'œil l'empêche de voir les objets les plus gros et les plus proches, de même la moindre sensualité que l'appétit fera goûter à l'âme, mettra un obstacle invincible à l'infusion des grâces admirables qu'elle recevrait de Dieu.

IVfais qui peut dire combien il est impossible qu'une âme qui s'assujettit aux passions, juge des choses divines comme elles sont en ellesmêmes? 11 est nécessaire, pour en juger sainement, d'étouffer les mouvements de l'appétit, et le plaisir dont il se repaît parmi les créatures. Sans cette dure mortification, l'âme prendra pour divines les choses qui ne le sont pas, et pour non divines celles qui le sont. Tandis qu'elle a l'œil du jugement couvert d'une taie, elle ne verra que de petits nuages, tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre. Dieu même ne lui paraîtra qu'un nuage, puisqu'elle sera incapable de voir d'autres objets que des nuages. De là vient que les passions et les voluptés sensuelles ne permettent pas que les connaissances divines entrent dans notre esprit, comme le Sage le déclare : L'enchantement des bagatelles obscurcit le bien, et l'inconstance de la concupiscence corrompt le bon sens (Sap., IV, 12). C'est pourquoi ceux qui sont encore attachés au contentement des sens, font beaucoup d'état de ce qui est moins considérable en la vie spirituelle, je veux dire les sentiments agréables, et ont trèspeu d'estime pour ce qui est le plus excellent et le plus élevé au-dessus du sens.

11 est constant que celui-là vil d'une manière animale, qui vit selon ses passions naturelles; et quoique les passions passent quelquefois jusqu'à la connaissance et au goût des choses spirituelles, néanmoins si elles agissent en cela par leurs mouvements naturels, elles ne sorteut pas des bornes de la matière et de la nature. Car il importe peu que l'objet soit spirituel, lorsque le désir qu'on en a et l'usago qu'on en fait tirent leur origine et leur force des appétits naturels, et sont fondés sur la nature animale. Mais quoi! direz-vous, quand on désire Dieu, n'est-ce pas une chose naturelle? Je vous réponds que cela n'est pas toujours surnaturel. Il est nécessaire, pour cet effet, que le motif de ce désir soit surnaturel. De plus, il faut que sa force et son efficace viennent de Dieu. Mais quand vous concevez ce désir de votre propre fond en ce qui regarde la manière de désirer, il n'est que naturel. Si bien que quand vous occupez votre appétit naturel à goûter les ehoses spirituelles, vous vous obscurcissez les yeux de l'esprit, et vous ne vous élevez pas au-dessus des bassesses de l'homme animal : vous ne pourrez ni entendre les choses spirituelles qui surpassent le sens, ni

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