EXPLICATION DES I ET II VERS DU IV CANTIQUE
moi-même; vous y demeurez seul comme maître; vous y demeurez comme dans votre maison, comme dans votre lit, comme dans mon propre sein ; et là vous vous unissez à moi intimement; c'est là où vous vous éveillez; mais avec combien de douceur et d'amour vous éveillez-vous! Vous y respirez aussi, mais avec combien d'agrément pour moi, puisque vous me comblez de richesses et d'honneur 1 Avec combien de plaisir m'embrasez-vous de votre amour! Avec combien de satisfaction m'unissez-vous à vous-même! L'âme emploie, pour s exprimer, la comparaison d'un homme qui sort du sommeil et qui respire, parce qu'elle sent bien que cela se passe de la sorte dans son intérieur.
Ier ET II* VERS.
Avec combien de douceur et d'amour Vous éveillez-vous dans mon sein !
Le réveil que le Fils de Dieu fait en l'âme, et qu'elle prétend expliquer en ce vers, n'est autre chose que le mouvement qu'il excite dans le fond de l'âme ; mouvement plein d'excellence, d'empire, de gloire, de douceur, qui surpasse la douceur de tous les parfums du monde les plus exquis. Il semble que tous les royaumes de la terre et toutes les puissances du ciel sont dans le mouvement, et que toutes les substances, tontes les perfections, toutes les beautés des créatures se remuent pour concourir ensemble à ce mouvement. Parce que, comme dit saint Jean, toutes choses sont vie en lui {Joan., VI, 64); et selon l'expression de l'Apôtre, elles vivent et se meuvent en lui (Act., XVII, 28). C'est pourquoi elles paraissent toutes se donner du mouvement, lorsque ce Roi divin se voulant découvrir à l'âme par les lumières qu'il y répand, il y fait ce mouvement. Néanmoins, il ne se meut pas lui-même, et il demeure immobile, parce que c'est lui qui porte, comme parle Isaïe, son empire sur ses épaules [Isa., IX, 6), c'est-à-dire, qui soutient l'univers de sa parole toute-puissante, dit saint Paul (Hebr., I, 3). On peut dire, pour faire entendre ceci plus aisément, qu'il y a quelque chose de semblable à ce qui arriverait si la terre tournait. Comme tous les corps qu'elle porte tourneraient avec elle, de même lorsque ce grand Monarque fait ce mouvement dans l'âme, il semble remuer indistinctement toutes choses.
Cependant il fait connaître à l'âme dans ce mouvement, de quelle manière toutes les créatures, supérieures ou inférieures, ont en lui leur vie, leur force, leur durée, elle comprend ce qu'il dit lui-mêine : Que c'est par lui que les rois régnent , que les législateurs font des lois justes, que les princes commandent , que les grands rendent la justice avec droiture (Prov., VIII, 15, 16). Et quoiqu'elle sache bien que toui'es ces choses n'ayant qu'un être créé et fini, sont distinctes de Dieu q ui est sans commenceoient et sans fin ; quoiqu'elle les connaisse en lu'i avec toute leur force et toutes leurs qualités, néanmoins elle les cou--nait mieux en son essence à cause de son éminence infinie, qu'en ellesmêmes et qu'en leur nature. De sorte qu'elle puise des plaisirs infinis dans cette féconde source ; je veux dire, dans la connaissance des effels par leur cause, des créatures par leur principe.
Mais puisque Dieu est immobile, comment est-ce que ce mouvement se fait en l'âme? C'est assurément un grand sujet d'admiration, car elle reçoit de Dieu du changement et du mouvement, et dans ce nouvel état elle connaît en lui celte vie divine, elle y voit cette essence et cette harmonie de toutes les créatures; elle conçoit comment Dieu produit ces effets et fait ce changement, en les faisant passer du néant à l'être. Ce qui a fait dire à Salomon que la sagesse se meut plus facilement que toutes les choses qui sont capables de seinouvoir (Sap., VII, 24). Ce n'esL m. s. th. 42
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6C2 LA VIVE FLAMME DE LAMOUli.
pas qu'elle soit elle-même dans le mouvement, mais c'est qu'elle est le principe du mouvement de toutes les créatures. Elle est immuable en elle-même, mais elle remue et change toutes choses; en un mot, la sagesse est plus active que toutes les créatures qui sont capables d'agir.
De sorte qu'à proprement parler, c'est l'âme qui est mue et qui est réveillée dans ce changement. Néanmoins elle voit toujours Dieu dans elle-même; elle connaît qu'il agit toujours de la même manière qu'il meut, qu'il gouverne, qu'il donne aux créatures leur essence, leur vertu, leur puissance, leur beauté, tout ce qu'elles ont; qu'il les contient en lui-même virtuellement et d'une façon infiniment éminente ; elle a aussi quelque connaissance de ce qu'est Dieu en soi-même, de ce qu'il est dans les choses créées, comme celui à qui on ouvre les portes d'un palais voit d'un coup d'œil la grandeur de la personne qui l'occupe et toutes les actions qu'il y fait.
Il est difficile d expliquer nettement comment l'âme est ainsi réveillée, c'est-à-dire comment se fait celte vue qu'elle a de Dieu et des créatures. Pour moi, je crois, autant que je le puis concevoir, que Dieu lire quelques-uns des rideaux qui sont entre l'âme et lui, afin qu'elle puisse le voir. Il ne les ôte pas tous, car il laisse toujours le voile de la loi. Et alors Dieu se montre au travers de ce rideau, mais il ne se montre que de loin et avec obscurité. L'âme voit ainsi sa divine (ace pleine d'éclat, de grâces et de beauté; et parce que c'est lui qui imprime par sa puissance l'action à toutes choses , elle voit en même temps tout ce qu'elle opère. Lorsqu'elle passe ainsi de son ignorance à celte connaissance, de ses ténèbres à cette clarté, on peut dire que c'est son réveil. Et parce que tout son bien vient de Dieu, qui le lui donne, on peut dire aussi que son réveil est le réveil de Dieu, puisque c'est lui qui la réveille en la retirant de son ignorance et de son obscurité. Et c'est dans ce sens que David dit : Levez-vous , Seigneur; pourquoi dormez-vous [Psal. , XLIII , 23)? Comme s'il disait : Nous sommes tombés à terre, nous nous sommes endormis; relevez-nous, Seigneur, réveillez-nous. De là vient que l'âme étant accablée d'un si profond sommeil qu'elle ne pouvait s'en retirer elle-même, et que Dieu seul pouvait la réveiller et lui ouvrir les jeux, elle lui dit avec raison :
DEUXIEME VERS
Avec combien de douceur et a'ainnur Vous éveillez-vous dans mon sein!
Réveillez-nous, Seigneur, éclairez-nous, alin que nous voyions les biens que vous nous mettez toujours devant les yeux, et afin que nous les aimions. Nous connaîtrons alors que vous vous êtes porté de vousmême à nous accorder vos bienfaits, et que vous vous êtes souvenu de nous.
Certainement ce que l'âme réveillée de celte sorte connaît dans son intérieur de l'excellence de Dieu, ne se peut ni voir ni comprendre. Il semble à l'âme qu'elle entend une voix qui crie que Dieu a des millions de grandeurs ; elle les regarde avec des transports inexplicables, elle y demeure, elle s'y conserve ; et en étant tout environnée et toute remplie, elle paraît terrible et redoutable à ses ennemis, comme une armée rangée en bataille ; mais elle est en même temps pénétrée de douceurs et pleine de plaisirs en Dieu, lequel renferme en soi toutes les douceurs et tous les plaisirs possibles.
Maison peut former ici un doute: comment l'âme qui est engagée dans un corps mortel, peut supporter de si grandes communications de Dieu. Car si la vue d'Assuérus dans l'éclat de sa majesté fut capable de
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PS
EXPLICATION DU lit VERS DU IV CANTIQUE.