DIX-HUITIÈME CANTIQUE
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même cette communication divine se répand par toute l'âme, ou plutôt l'âme est toute transformée en Dieu; et alors elle est comme abreuvée /le lui, selon ses puissances spirituelles. Car elle boit, selon l'entendeiment, la sagesse de Dieu; selon la volonté, son amour; selon la mémoire, s.es délices; l'âme enfin est tout enivrée du torrent des plaisirs de Dieu. C'est ce que l'Epouse dit d'elle-même dans les Cantiques : Mon âme fut attendrie et transportée de joie, lorsque mon Epoux parla (Cant., V, 6). C'est-à-dire , lorsqu'il se communiqua à elle. Elle assure aussi que son entendement a puisé la sagesse en son sein : Vous m'enseignerez , dit-elle, et je vous donnerai à boire du vin (Cant., VIII, 2). C'est-à-dire, vous me donnerez votre sagesse dans les ardeurs de votre amour, et je vous donnerai mon amour tout changé en votre amour. Elle soutient encore que sa volonté est tout embrasée des flammes de son amour. Le roi , dit-elle, m'a menée dans la cave de son vin; et il a donné de l'ordre à la charité qu'il m'a communiquée (Cant. ,11, 4 . C'està-dire il m'a fait boire le vin de son amour, qu'il a réglé selon ma disposition et mes forces. Sur quoi il faut remarquer que quoique la volonté ne puisse pas naturellement aimer ce que l'entendement neconnaît pas , elle peut néanmoins surnalurcllement aimer Dieu davantage et avee plus d'ardeur, encore que la connaissance de l'entendement ne croisse point; une connaissance moindre et moins distincte suffit pour un plus grand amour. C'est pourquoi plusieurs âmes aiment beaucoup plus Dieu qu'elles ne le connaissent; et au contraire, plusieurs le connaissent beaucoup plus qu'elles ne l'aiment. II arrive même souvent que les personnes les moins éclairées sur les grandeurs de Dieu sont enflammées d'un amour plus ardent et plus consumant, parce que la seule foi leur suffit pour connaître Dieu, et qu'elles donnent ensuite toute leur volonté à l'amour divin , sans se repaître de connaissances spéculatives et curieuses. Quant à la mémoire, elle est pleine des espèces d'un plaisir inconcevable , parce que l'âme se souvient des biens qu'elle possède dans l'union de son bien-aimé , et de la gloire dont elle jouira en l'autre monde. Ce vin sacré remplit tellement l'âme de sou Dieu, qu'elle en sort presque hors d'elle-même. C'est pourquoi elle dit:
Quand je suis sortie par toute cette plaine.
Elle parle de sa sortie, non pas de l'union habituelle qu'elle a avec Dieu selon sa substance et son état de .perfection, mais selon ses puissances spirituelles. Car celle union n'est pas toujours actuelle en cette vie, mais elle est quelquefois interrompue, et ne peut pas subsister continuellement. Lors donc qu'elle en sortait et qu'elle allait par la vaste étendue de ce monde, elle n'avait plus la connaissance d'aucune chose.
Je ne connaissais plus rien.
Celte ignorance de l'âme vient de la sagesse et de l'amour que Dieu lui a donnés. Car d'un côté la sagesse lui découvre de si grandes perfections en Dieu, que toutes les connaissances des ehoscs créées ne lui paraissent qu'ignorance. De l'autre part, l'amour divin la transporte tellement en Dieu, qu'elle oublie le reste et qu'elle ne fait pas même réflexion sur elle-même, -tant elle est absorbée en son bien-aimé. L'Epouse assure dans les Cantiques qu'elle est heureusement tombée dans celte ignorance, lorsqu'après avoir parlé de son union ave.c l'Epoux, elle ajoute ce mot :/'«! ignoré Cant , VI, 10). Aussi est-ce le propre du Saint-Esprit d'effacer dans l'âme qu'il occupe, toutes les images et loule la connaissance des créatures et de celles principalement qui ne regardent pas son profit spirituel. 11 est vrai que l'âme ne perd pas la sc-ience qu'elle avait acquise auparavant; mais elle n'a pas actuellement la mémoire des choses quelle a apprises, soit parce qu'étant
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EXPLICATION DES CWTIQI.'ES SPIHITIELS.
(oui abtmée on Die» dans les transports de son amour, elle ne peut faire attention à aucun objet céé, soit parce que sa transformation en Dieu la retire de toutes les idées des créatures, pour la rendre plus semblable à la pureté et à la simplicité de Dieu, qui est incapable d'aucun mélange. De sorte que, selon la pensée du roi-propbète , elle ignore tout ce qui n'est pas Dieu , comme si elle avait perdu l'clre : Mon cwur a été cn/lammé, dit-il, et mes veina ont été changés. C'est pourquoi j'ai été réduit i rien et je l'ai ignoré (Psal. LXXIÏ, 21, 22). Le changement des reins que l'ardeur du cœur a fait, signifie la Ifânsfdrmaiion de l'âme en Dieu. Ce qui s'accomplit lorsque l'âme se dépouille de ses passions et de toutes les créatures, et qu'elle reste ensuite comme anéantie en elle-même suis ie savoir. Dans celte disposition elle abandonne le Iroupeau qu'elle gardait.
J'ai perdu le Iroupeau que je suivais auparavant.
Le troupeau que l'âme suivait, el qu'elle avait soin de paître avant qu'elle fût parvenue à cette éminente perfection, n'est autre que ses défauts naturels et spirituels. Son esprit élait curieux et volait après les nouvelles connaissances; sa volonté cherchait les goûts spirituels et s'attachait à de petites bagatelles , à l'estime propre au point d'honneur, à cent autres choses qui flattent la nature, qui ont l'air du inonde, et qui contentent les sens et les passions. Le cœur voulait aussi goûter, dans les exercices spirituels, des consolations intérieures qui ne sont bonnes qu'à empêcher les imparfaits de s'élever à la perfection el à l'union divine. La mémoire même s embarrassait de mille choses inutiles, qui la remplissaient d'inquiéludes el de difficultés , lorsqu'elle s'efforçait de les retenir toutes et de les proposer à l'âme pour s'en servir. Mais après lout, elles ne faisaient que l'empêcher de s'unir à son Créateur. C'est pourquoi elle s'en défait par la force de son amour, el elle dit avec joie : J'ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.