‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 422 sur 448 · HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIEME LETTRE

A la dame Jeanne de Pedraea de Grenade. Il lui donne des instructions pour se gouverner dans les aridités et dans les délaissements.

Jésus soit en votre âme. Je le remercie de ce que je n'oublie pas les pauvres et ne repose pas à l'ombre, comme vous dites. Je suis affligé, lorsque je pense que vous croyez peut-être ce que vous dites de mon repos; car je serais un ingrat si je vous mettais en oubli, après avoir reçu de vous tant de bienfaits, lors même que je ne les méritais pas. Considérez, s'il vous plaît, madame, comment on peut oublier ce qu'on a profondément gravé dans le cœur. Vous vous persuadez qu'étant dans les obscurités et dans le vide de l'esprit, vous êtes abandonnée de tout le monde. Mais ce n'est pas merveille que vous vous l'imaginiez, puisque vous avez quelque soupçon que Dieu même vous a délaissée. Cependant rien en effet ne vous manque, et il n'est pas besoin de traiter de cet état avec personne. Il n'y en aura pas même qui puisse vous en retirer; vous n'en connaîtrez point, vous n'en trouverez aucun. Car tout ce qui vous inquiète n'est que soupçon sans fondement. Celui qui ne veut que Dieu ne marche pas dans les ténèbres, quoiqu'il croie qu'il

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LETTRES SriIUTt'ELI.ES DC B. JEAN DE LA CROIX.

est plein d'obscurités et vide de tous biens spirituels. Quiconque ne cherche ni réputation, ni goût sensible, soit en Dieu, soit dans les créatures; quiconque n'obéit pas à sa propre volonté en aucune chose, il n'est pas en danger de tomber et n'a pas besoin d'avoir des conférences avec les autres. Vous êtes en bon chemin, ma fille; laissez-vous conduire et fenez-vous dans une sainte joie. Car enfin qui ètes-vous, pour prendre soin de vous-même? Eh! comment vous traiteriez-vous? Croyezmoi, vous n'avez jamais été en meilleur élat que vous éles : puisque vous n'avez jamais été plus humiliée ni plus soumise, jamais vous n'avez moins estimé les choses du monde ni vous-même. Vous ne connaissiez pas auparavant combien vous êtes méchante et combien Dieu est bon. Vous ne le serviez pas purement et avec un si grand désintéressement. Vous n'êti s pas maintenant l'esclave de votre volonté comme vous étiez, et vous ne commettez pas les autres imperfections que vous commettiez. Que voulez-vous donc? quelle manière de vivre vous représentez-vous? Qu'est-ce, selon votre sens, que servir Dieu, sinon de s'abstenir du mal, accomplir la loi et les préceptes de Dieu, et employer toutes ses forces à lui rendre le culte et l'honneur que nous lui devons? Si on fait cela, qu'est-il besoin de chercher des lumières, des connaissances, des tendresses, des goûts sensibles, de se les procurer de tous côtés? Toutes ces choses n'engagent-elles pas l'âme dans le danger de se tromper elle-même et de se perdre? C'est pourquoi Dieu lui fait un très-grand bien, lorsqu'il jette ses puissances dans l'obscurité et qu'il la prive elle-même de tout ce qui l'éclairait et la consolait, en sorte qu'elle ne puisse prendre de là l'occasion de s'égarer. Mais si on ne se trompe pas en cela, que doit-on faire autre chose que marcher par le chemin uni de la loi de Dieu et de l'Eglise, et vivre dans la loi obscure et véritable, dans l'espérance certaine et dans l'entière charité de Dieu? N'est-ce pas ainsi que nous devons attendre les biens éternels qu'oit nous prépare dans le ciel, noire patrie? Ne devons-nous pas vivre ici comme des étrangers, comme des pèlerins, comme des pauvres, comme des bannis, comme des orphelins, comme des gens qui sont désolés, qui ne savent par quel chemin il faut aller, qui sont dépourvus de toutes choses, qui n'espèrent que ce qu'on leur garde dans le ciel? Ké'jo'jissez-vous donc et mettez votre confiance en Dieu, qui vous montre ce qu'il exige de vous. Vous pouvez et vous devez exécuter sa volonté : si vous y manquez, il ne faudra pas vous étonner si, vous voyant si grossière en ses voies, il se fâche contre vous ; car il vous mène par un chemin qui vous est le plus convenable, et il vous met dans un élat qui est le plus sûr pour vous. Ne désirez donc point d'autre voie que celleci, et disposez votre âme à la suivre : tout va bien pour vous. Approchez-vous de la sainte table, selon votre coutume, et allez à confesse lorsque vous découvrirez en votre conscience quelque péché manifeste. Il n'est pas nécessaire de parler beaucoup de ce qui se pusse dans votre intérieur. S'il vous arrive quelque chose de particulier, écrivez-lemoi. Ecrivez-moi, au reste, le plus tôt et le plus souvent que vous pourrez. Lorsque vous ne pourrez le faire par la voie des religieuses, vous le ferez par celle de madame Anne. Je me suis trouvé un peu mal, mais, grâces à Dieu, je me porte bien maintenant. Le frère Jean l'évangéliste est malade; priez Dieu pour lui et pour moi, ma fille en Noire-Seigneur. A Ségovie, le douzième d'octobre 1589.

NEUVIÈME LEITRfc.

A la mère Anne de Jésus, carmélite déchaussée du couvent de Ségovie. Il la console du chagrin qu'elle avait de ce que, dans le chapitre général, ce Père n'avait point été fait supérieur. Jéscis soit en votre âme. Je vous rends mille grâces de ce que vous

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m'avez écrit. Prenant mes intérêts .à cœur, vous ajoutez de nouvelles obligations à celles que je vous ai. Bien loin de vous affliger de ce que les affaires du chapitre général n'ont pas pris le cours que vous souhaitiez, vous devez plutôt vous en consoler et en remercier Dieu, puisque c'est par son ordre qu'elles se sont passées de la sorte, et que c'est sans doute notre avantage. Il reste seulement à nous bien persuader1 que c'est le meilleur pour nous. Et en effet, cela est véritable; car les choses qui nous déplaisent, quoiqu'elles soient bonnes et convenables, nous paraissent mauvaises et contraires. Celle-ci cependant n'est mauvaise ni pour les autres, ni pour moi : au contraire, elle m'est favorable, parce que, déchargé du soin des âmes, je puis, si je veux, avec l'assistance divine, goûter le repos de la solitude, et jouir de l'agréable fruit que je tirerai de l'oubli de moi-même et de toutes les créatures. Ce sera aussi un bien pour les autres que je sois éloigné d'eux : ils ne feront pas les fautes que je leur donnerais occasion de commettre, étant, comme je suis, incapable de gouverner. Je vous prie, ma fille, de demander à Dieu cette grâce pour moi, qu'il lui plaise de me garantir de toute supériorité; car je crains qu'on ne m'oblige d'aller à Ségovie, et qu'on ne me laisse pas libre de toute affaire. Je ferai néanmoins ce que je pourrai pour m'exempter de ce fardeau. Que si je puis l'éviter, toutefois, la mère Anne de Jésus-Christ ne se délivrera pas de mes mains comme elle l'espère; elle ne mourra pas aussi de douleur de ce que , selon sa pensée, l'occasion d'acquérir une grande sainteté se passe. Néanmoins, soit que j'aille là, soit que je demeure ici, en quelque lieu et de quelque manière que je sois, je ne l'oublierai pas, désirant son bien éternel de tout mon cœur. Mais en attendant qu'elle en jouisse dans le eiel, elle doit s'attacher à la pratique des vertus, surtout de la mortification et de la patience; elle doit souhaiter de se rendre semblable, par la patience, à notre grand Dieu, qui s'est humilié jusqu'à être crucifié pour nous. Car si nous ne l'imitons, la vie présente n'est pas bonne et nous est fort inutile. Je prie la divine majesté de vous conserver et d'augmenter son amour en vous, comme en sa sainte et bien-aimée servante. Ainsi soit-il.

A Madrid, le sixième de juillet 1591.

Fr. Jean de la Croix.

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