TROISIÈME PRÉCAUTION
La troisième précaution vous est très-nécessaire pour vous mettre à couvert des pertes spirituelles qui arrivent quelquefois aux religieux dans les monastères. Ceux qui ne se précautionnent pas de celte manière perdent la paix et le bien de l'âme, et tombent chaque jour en plusieurs péchés. Gardez-vous donc très-soigneusement de penser à ce qui concerne quelque religieux que ce soit, et beaucoup moins de parler, par exemple, de son naturel, de sa conversation, des autres choses même les plus importantes qui le louchent; n'en dites rien, sinon à celui à qui il sera à propos de le déclarer en son temps. Quoi que vous voyiez, quoi que vous entendiez, ne vous en scandalisez pas, ne vous en étonnez nullement; mais effacez tout cela de votre esprit, pour conserver votre âme dans la pureté et dans la paix. Car quoique vous viviez parmi des anges, vous jugerez que plusieurs choses ne sont pas bonnes, parce que vous n'en connaissez pas le fond. Mettez-vous devant les yeux l'exemple de la femme de Loth : tout effrayée de la ruine de Sodome, elle se tourna pour voir ce qui s'y passait; et Dieu, pour la punir de sa curiosité, la changea en une statue de sel : ce qui vous apprend que, si vous viviez parmi les démons, Dieu de voudrait pas que vous fissiez des retours et des réflexions sur leurs actions, puisque ce ne serait pas à vous à en prendre connaissance. Vous ne devriez alors vous occuper qu'à purifier votre âme, sans souffrir aucun empêchement des pensées que vous pourriez avoir des autres religieux. Tenez pour certain qu'il y aura toujours , dans les communautés régulières, quelque chose qui choquera l'esprit, parce que les démons ne cessent jamais de troubler la paix et l'union des saints; et Dieu le permet pour les exercer et pour en prendre des épreuves. Pour vous, si vous ne prenez garde à vous comme si vous n'étiez pas dans un couvent, quelque peine que vous dévoriez, vous ne pourrez être bon religieux, ni passer jusqu'à la nudité de l'esprit, ni jusqu'au recueillement intérieur, ni vous garantir des dommages qui sont cachés sous de fausses apparences. Si vous vous comportez autrement, quoique vous ayez un bon zèle, le démon vous surprendra, lanlôt rn une chose, tantôt en une aulre. Il vous a même déjà trompé, toutes les fois que vous avez donné occasion à votre âme de réfléchir sur ces choses et de se distraire. Souvenez-vous de ce que dit saint Jacques : Si quelqu'un croit être religieux, dit-il, H s'il ne réprime pas néanmoins sa langue, sa religion est vaine (Joan., N.XYI). Ces paroles ne se doivent pas moins entendre des pensées de l'entendement, qui est la langue intérieure de l'homme, que de la langue de noire bouche.