‹ uvres tres-complètes de Sainte Thérèse (volume 2)Chapitre 49 sur 448 · LETTRE DE FRA LOUIS DE LÉON · texte numérisé non relu

LETTRE DE FRA LOUIS DE LÉON

dans bien des endroits , je crois trouver dans ce que je lis , le génie d'un homme. Enfin , je vois , à n'en pas douter, que c'est le Saint- Esprit qui parlait le plus souvent, et qui dirigeait sa plume et sa main. C'est ce que rend évident la lumière dont ePe éclaire les choses obscures et le feu toujours croissant avec ses paroles, dont elle embrase le cœur du lecteur. En laissant de coté tous les autres grands profits que l'on lire de la lecture de ses livres, il en est deux qui , selon moi , sont d'une efficacité tout à fait singulière.

L'un consiste à rendre facile aux lecteurs le chemin de la vertu ; l'autre, à les embraser de l'amour de la vertu et de l'amour de Dieu. Et d'abord , c'est une chose merveilleuse de voir comment clic met Dieu sous les yeux de l'unie et comment ses écrits le représentent aisé à trouver, doux et bon pour ceux qui le trouvent. Ensuite, je ne dis pas seulement toutes, mais chacune de ses paroles allume dans l'âme le feu du ciel qui l'embrase et la consume ; ce qu'elle dit dissipe toutes les difficultés qui arrêtent les yeux cl tous les sens, non en empêchant seulement de les voir, mais encore en empêchant d'en tenir compte el de les craindre ; et l'âme reste non-seulement détrompée des choses qu'une fausse imagination fait estimer, mais elle reste encore déchargée de son propre poids et de sa faiblesse , et tellement fortifiée , ou , si on peut parler ainsi , tellement remplie d'ardeur pour le bien , qu'elle y vole aussitôt avec un désir brûlant. Les grandes flammes qui brûlaient dans cette sainte poitrine se sont attachées à ses paroles et s'en sont échappées avec elles, de sorte qu'elles élèvent l'âme où elles veulent et vont elles-mêmes. Vous en êtes, mesdames', de bons témoins, vous qui êtes des portraits si ressemblants de votre mère. Aussi je ne me souviens pas d'avoir lu une fois ses livres, sans qu'il m'ait semblé que je les entendais parler de vous; ni je ne vous ai non plus jamais entendu parler sans me figurer que je lisais les paroles de votre mère. Quiconque en aura fait l'expérience conviendra aisément de la vérité de ce que je dis. On ne pourra s'empêcher de voir les mêmes lumières, la même étendue d'esprit dans les choses délicates et difficiles, la même facilité et la même grâce à les dire, la même finesse, la même discrétion; on respire le même amour de Dieu, on conçoit les mêmrs désirs, on voit la même perfection de sainteté, non d'une sainteté affectée et extraordinaire, mais répandue dans le fond même de toute la conduite, de manière que, sans prononcer seulement le nom de Dieu, vous pénétrez les âmes de son amour.

J'en reviens donc à ce que j'ai dit en commençant, que, si je ne l'ai pas vue lorsqu'elle vivait sur la terre , je la vois maintenant dans ses livres cl dans ses filles, ou, pour mieux dire, je la vois maintenant en vous seules, mesdames, qui êtes celles de ses filles qui retracez le mieux sa manière de vivre et qui êtes les portraits vivants de ses écrits el de ses livres, dont on donne une édition, que le conseil royal m'a chargé de revoir. Je les dédie à votre saint couvent et j'en ai bien le droit, ne fût-ce qu'à cause de mon travail, qui n'a pas été peu de chose. Car je n'en ai pas été quitte pour les revoir et les examiner, comme j'y étais tenu par ma commission ; il m'a été en outre indispensable de les confronter avec l'original même que j'ai eu longtemps entre les mains, pour les remettre précisément dans le même état où ils ont été écrits de la propre main de votre mère, sans y rien changer ni dans les expressions, ni dans les choses; ce que n'avaient eu garde de faire les précédents éditeurs, soit qu'il faille l'attribuer à la négligence des copistes, à leur témérité, ou à des erreurs.

Faire des changements dans les choses, lorsqu'elles sont écrites par une âme qui vivait en Dieu et dont nous présumons que Dieu dirigeait

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Sl"R LA DOCTRINE DE SAINTE THERESE.

la plume , quelle plus grande témérilé ! Quelle erreur plus honteuse que de prétendre corriger ses expressions ? S'ils avaient bien connu le castillan, ils auraient senti que le langage de la mère est l'éloquence même. Dans certains endroits de ses écrits, avant de Gnir ce qu'elle a commencé, elle y mêle d'autres choses, et elle rompt le fil commencé en y liant souvent d'autres choses, mais elle les y lie si adroitement et elle fait ce mélange avec tant de grâce que ce défaut devient lui-même une beauté, et qu'il fait l'effet ou d'une citation, ou d'un proverbe. Je les ai donc ramenés à leur pureté originelle.

Mais puisque la malice des hommes peut trouver à redire même sur les meilleures et les plus excellentes choses, je crois à propos de répondre ici aux cbicanes^que quelques-uns peuvent faire au sujet de ces livres. On y trouve le récit de plusieurs révélations; il y est traité ies choses intérieures qui se passent dans l'oraison ; elles sont en dehors de ce qu'on éprouve ordinairement par les sens. Il s'en trouvera par hasard qui liront des révélations, que ce sont choses douteuses et que, pour celte raison, on ne devait pas les publier. Quant à ce qui est du commerce intime de l'âme avec Dieu , que c'est affaire de grande spiritualité, et le privilège d'un bien petit nombre de personnes et qu'il peut y avoir du danger à le porter à la connaissance de tout le monde : sur quoi on est véritablement dans l'erreur.

Et d'abord, au sujet des révélations, comme il est certain que le démon se transforme en ange de lumière, plus d'une fois , qu'il joue et trompe les âmes sous de feintes apparences', de même il est hors de doule et do foi que l'Esprit-Saint s'entretient avec les siens , qu'il se découvre à eux en différentes manières, soit pour leur profit propre, soit pour le bien des autres. Et de même qu'on ne doit pas s'arrêter aux premières révélations, ni les écrire, parce que ce sont des illusions, de même les secondes méritent d'être sues et écrites. Il en est comme de ce que l'ange disait à Tobie : // est bon de cacher le secret du roi, mais c'est un devoir et une action sainte de manifester et de découvrir les œuvres de Dieu. Quel est le saint qui n'ait pas reçu quelque révélation ? ou quelle est la vie d'un saint où l'on ne trouve pas les révélations qui lui ont été faites ? Les histoires de la vie de saint Dominique et de saint François, qui se trouvent dans celles de leurs ordres, ne sont-elles pas dans les mains et sous les yeux de tout le monde? Or, on n'y voit presque pas de pages sans révélation des fondateurs ou de leurs disciples. Dieu, sans aucun doute, s'entretient avec ses amis , et ce n'est pas pour que personne n'en sache rien, mais, au contraire, pour que ce qu'il leur dit soit mis au jour ; car, comme il est lumière, il aime la lumière en toutes choses ; comme il cherche le salut de tous les hommes , il ne fait jamais ces faveurs spéciales à un seul, mais bien pour qu'elles servent par le moyen de celui qui les reçoit à un grand nombre d'autres.

Cependant il s'éleva des doutes sur la vertu de la sainte mère Thérèse, et il se trouva des gens qui en pensèrent à rebours de ce qui en était, parce qu'on ne voyait pas bien la manière dont Dieu approuvait ses œuvres. Alors il était convenable que ces histoires ne fussent pas mises au jour et ne courussent pas dans le public , de peur qu'elles ne servissent de prétexte à certains jugements téméraires. Mais maintenant, après sa mort , quand les mêmes choses et leur accomplisement établissent la certitude que c'est Dieu qui se montre, quand le miracle de ïincorruption de son corps et tant d'autres miracles qu'elle fait chaque jour, mettent hors de tout doute sa sainlelé; cacher les grâces que Dieu lui fit durant sa vie , et s'ohsliner, à refuser de rendre publique la connaissance des moyens dont il se servit pour l'élever à la perfec-

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LETTRE DE FlU LOUIS DE LÉON

tion,'pour le besoin de tant de peuples, ce serait, en quelque façon, faire injure à l'Espril-Saint, obscurcir ses merveilles et voiler sa gloire. Il ne se trouvera donc pas un seul homme d'un bon jugement qui prétende que l'on ferait bien de tenir ces révélations cachées.

Quant à ce que quelques-uns disent qu'il ne convient pas que la mère elle-même écrive ses révélations qui la regardent , du moins, en ce qu'elles ont de personnel pour elle , que c'est aller contre son humilité et sa modestie, puisqu'elle les a écrites par ordre et par force; et que cela ne peut tout au plus convenir qu'en ce qui a rapport à nous autres : l'on répond que si tout autre qu'elle-même les avait écrites, on pourrait soupçonner qu'il a pu être ou trompé, ou trompeur ; ce que l'on ne peut craindre de la part de la mère, qui écrivait ce qui se passait en elle, et qui était tellement sainte qu'elle était bien incapable de faire tort à la vérité dans des choses d'une telle importance.

Ce que je crains pour plusieurs de ceux qui font peu de cas de semblables écrits, c'est qu'ils les rejettent, non à cause des erreurs où ces écrits pourraient les faire tomber, mais bien plutôt à cause des erreurs où ils sont tombés eux-mêmes , en s'imaginant qu'il n'est pas croyable que Dieu se familiarise de la sorte avec qui que ce soit, erreur dont ils seraient désabusés, s'ils voulaient considérer seulement ce qu'ils croient qu'il a fait.

En effet, s'ils font profession de croire que Dieu s'est fait homme, comment peuvent-ils douter qu'il s'entretienne avec l'homme ? S'ils croient qu'il aélé cru< ifié pour eux, comment peuvent-ils s'étonnerqu'ilseplaisc avec les hommes ? Lequel est le plus incroyable, qu'il apparaisse à un de ses serviteurs et qu'il lui parle, ou qu'il se fasse notre serviteur , et qu'il souffre la mort? Suivons donc courageusement la voie que Dieu nous indique, qui est la ebarité et la sincère observation de sa loi et de ses conseils, et il nous fera pour le moins de semblables faveurs. Ceux donc qui pensent mal de ces révélations, s'il y en a de tels, parce qu'ils croient qu'elles n'ont pas eu lieu, sont dans l'erreur ; et si c'est parce qu'il y en a de fausses, ils sont dans l'obligation de croire véritables celles dont la sainteté de leurs auteurs atteste la vérité , telles que sont celles qui se trouvent dans ces écrits et dont l'histoire est non-seulement sans danger, mais encore profitable et nécessaire pour le discernement des bonnes, lorsque nous en trouvons de telles. Car on ne rapporte pas simplement les révélations que Dieu fit à la sainte mère Thérèse, mais on fait encore connaître le soin qu'elle prit de les examiner, le jugement qu'on doit en porter, et s'il faut les croire ou les rejeter.

La première chose que nous apprennent ces écrits, c'est que les révélations qui viennent de Dieu font toujours sur l'âme les plus salutaires impressions, et qu'elles servent au bien de qui les écrit, comme au salut de beaucoup d'autres. Ils nous apprennent, en second lieu, que nous n'avons que faire de nous en inquiéter, parce que la règle de notre vie c'est la doctrine de l'Eglise, les livres qui contiennent (a révélation et les principes que nous dicte la saine et droite raison. Ils nous apprennent, en troisième lieu, que nous ne devons pas y attacher de l'importance, ni croire qu'ils renferment le secret de la perfection spirituelle, ou que ces révélations sont des signes certains de la grâce, parce que le bien de l'âme consiste proprement à aimer Dieu, à souffrir pour l'amour de lui, à nous priver des plaisirs défendus , à renoncer parfaitement à nous-mêmes el à toutes choses. Or, ce que ces écrits nous apprennent, comme principes, dans leur contenu, ils nous le font voir incontinent en action dans l'exemple de la mère elle-même, en nous racontant comment elle se tint toujours en garde contre ses révé-

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