PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
Saint Jean de la Croix, religieux de l'ordre des Carmes et coopérateur de sainle Thérèse dans la réforme du Carmel, a été généralement regardé pendant sa vie et après sa mort comme un des hommes qui ont possédé dans un plus haut degré la théorie et la pratique des voies intérieures. Ses ouvrages, publiés d'abord en espagnol vers L'an 1618, ont été depuis traduits en plusieurs langues, avec l'approbation des souverains pontifes et des plus habiles théologiens , comme on le voit en particulier par les nombreux témoignages qui se lisent à la tête de ses OEuvres. JJossuct lui-même, qu'on ne soupçonnera certainement pas d'une excessive prévention pour les œuvres mystiques, parle souvent de saint Jean de la Croix comme d'un auteur universellement approuvé sur les matières de la théologie mystique (1 , et ne lui donne pas moins d'autorité dans ces matières qu'il n'en donne à saint Thomas et aux anciens Pères de l'Eglise dans celles de la théologie scolastique. Le P. Berthi r, jésuite, non moins distingué pour la justesse et la solidité de son esprit que par la variété de ses connaissances, ne craint pas de dire qu'on trouve dans les OEuvres spirituelles de saint Jean de la Croix trois caractères uniques : une logique desplus précises, un esprit éclairé des lumières divines, un don d'instruction qui ne se dément nulle part (2).
Après de pareils témoignages, on est justement étonné d'entendre certains critiques, faisant d'ailleurs prolession d'un attachement sincèro aux principes de la religion , reprocher à saint Jean de la Croix d'avoir écrit dans un style obscur et mystérieux ; bien plus , d'avoir saisi dans ses, ouvrages les principes d'une mysticité outrée (3j. Mais outre que l'autorité d'un petit nombre d'écrivains ne peut balancer l'approbation générale dont jouissent par toute .église les écrits de notre saint auteur, la nature seule des matières qu'il a traitées* le justifie pleinement contre les attaques des critiques dont nous parlons. En effet la théologie mystique, comme toutes les sciences humaines , a ses éléments et
(1) Instriicl. sur les états d'oraison, \w. I; n. 12. Voyez aussi les autres écrits de Hossuet Mir la Controverse du yuiélisiuo, et particulière!]] ut Myslica in tuto. Prjefai. neenou partis urimae cap. 8.
(2) OEuvres spirituelles du P. Bcrlhier, I, p. 87, édit. de Taris, 181 1.
(3) Dicl. hist. de Moréri et de l'eller, art. Suint Jean de la Croix.
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AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR. 365
scs principes , ses obscurités et ses profondeurs. Autant ses éléments et ses principes sont faciles à exposer et à comprendre , autant ses profondeurs sont difficiles à pénétrer et surtout à exprimer. Le langage humain est trop faible pour dépeindre les opérations intérieures de l'âme en certains états extraordinaires; opérations si simples, si "délicates, si éloignées des sens, qu'elles ne peuvent être bien comprises par ceux qui ne les ont pas éprouvées. On ne peut donc attendre d'un auteur qui traite des matières si relevées, la clarté qui doit caractériser de simples éléments. On doit s'attendre, au contraire, à y rencontrer bien des choses obscures, difficiles à saisir, et même tout à fait inintelligibles pour les personnes qui n'ont pas encore une certaine expérience des voies intérieures. C'est ce que les illustres prélats, auteurs des articles d'Issy, ont expressément reconnu dans le 31' de ces articles. Non contents d'y établir comme un principe incontestable que les commençants et les parfaits doivent être conduits, chacun selon sa voie, par des règles différentes, ils ne craignent pas d'ajouter que les derniers entendent plus hautement et plus à fond les vérités chrétiennes.
Ces réflexions suffisent assurément pour justifier saint Jean de la Croix contre les reproches des critiques déjà cités. Ce pieux auteur, selon la remarque d'un théologien judicieux (1), n'a pas écrit pour les commençants, mais pour les âmes déjà initiées aux pratiques de la perfection et aux secrets de l'union divine. Ses écrits ont toujours été et seront toujours pour ces âmes ferventes et privilégiées une source inépuisable de lumières et de consolations. Mais ils seraient inutiles et même nuisibles aux commençants, qui en abuseraient souvent pour blasphémer ce qu'ils ignorent, et peut-être pourse livrer à de. funestes illusions.
Parmi les différentes traductions françaises des OEuvres spirituelles de saint Jean de la Croix, nous nous sommes attachés à celle du P. Maillard, jésuite, publiée pour la première fois en 1695 (Paris, 1 vol. in-V), et généralement préférée à toutes les autres. Nous avons également conservé les Approbations et les Eloges des OEuvres du Saint, réunis par le P. Maillard à la tête de sa version. Nous y avons ajouté quelques lettres du P. Berthier sur le même sujet, adressées à madame la marquise de Créqui, et publiées pour la première fois en 1790, dans le quatrième tome de ses Réflexions spirituelles. Ces lettres renferment une excellente analyse des OEuvres du Saint. Le plan de ces OEuvres, la liaison et l'enchaînement de leurs différentes parties , sont exposées dans ces lettres avec une précision et une clarté admirables; et nous croyons qu'on peut les regarder comme la meilleure introduction à la lecture spirituelle des OEuvres de notre saint auteur.
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(I) Note sur la vie de S. Jean de la Croix, parmi les Vies des Pères el des autres Sainls, '.* iduiles de l'anglais d'Alban Butler, par l'abbé Godescard, 24 novembre. '.] \
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Les OEuvres spirituelles du bienheureux Jean de {a Croix sont reçues avec un applaudissement si général et font des fruits si considérables , qu'il est inutile d'en faire l'éloge , surtout après ce qu'en ont écrit les cardinaux, les évêques , les docteurs et les universités entières qui les ont approuvées. Il n'est donc nécessaire présentement que d'en donner le plan et l'idée, pour en faciliter l'intelligence.
D'abord ce saint homme se propose pour terme et pour fin, la parfaite union de l'âme avec Dieu. Il établit ensuite, pour fondement , la mortification des passions , des sens intérieurs et extérieurs, de la mémoire, de l'entendement et de la volonté , afin que l'âme s'étant détachée des créa-
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
tures et d'elle-même, s'élève à Dieu par l'obscurité de la foi, par la fermeté de l'espérance, et par les ardeurs de la charité divine.
Mais parce que ces premières démarches sont ordinairement accompagnées de goûts intérieurs, de douceurs sensibles , et de chaleurs spirituelles, gui nourrissent l'amour-propre et entretiennent l'activité de l'esprit, les discours de la méditation , et les autres dispositions commodes à la nature corrompue, il enseigne que celui qui aspire à cette union, doit se délivrer de toutes ces imperfections, et renoncer aux représentations matérielles des choses créées, aux visions imaginaires , aux autres opérations de cette nature, afin qu'il reçoive, par infusion et d'une manière passive la contemplation surnaturelle qui conduit au souverain bien par des voies certaines, quoique très-obscures.
Et c'est de là, comme il le montre, que viennent les sécheresses, les aridités, les doutes qu'on a sur la bonté de son état , les inquiétudes , les craintes, les frayeurs, les désespoirs de la miséricorde de Dieu et les autres peines intérieures qui paraissent à l'âme aussi dures, en quelque façon , que les tourments de l'enfer. Dieu cependant la purifie en cet état avec ses sens et ses puissances spirituelles et la rend capable de s'unir à lui d'une manière très-pure et très-élevée.
En e/fet , lorsqu'elle sort de ces rudes épreuves, elle entre dans les transports d'un amour égal et constant ; elle goûte le repos dans la jouissance de son objet , elle se transforme toute en son Créateur. Et c'est dans cette heureuse transformation que Dieu se communique à l'âme et que l'âme s'unit à Dieu , comme ce grand maître de la vie intérieure s'explique en ses Cantiques.
Dans tous ses livres il donne des instructions importantes sur les divers accidents qui arrivent de la part du monde, de la chair, du démon; des directeurs peu expérimentés en ces voies , des illusions de l'esprit, des sentiments de la volonté propre , de l'attachement à notre sens dans l'usage des austérités, des biens temporels, des délices spirituelles , de la dévotion sensible, des autres faiblesses où les plus éclairés peuvent tomber s'ils ne suivent des guides sûrs , fidèles et savants en la théologie mystique.
Mais pour exprimer e* raccourci toute sa doctrine, il la renferme en un petit nombre de vers, dont chaque parole est le fondement de ses traités; de sorte qu'on n'y peut rien changer sans détruire le sujet de ses discours. C'est ce qui a obligé à les traduire mot pour mot, sans observer ni rimes ni mesure, de peur d'ôter tes termes essentiels et d'en substituer d'étrangers.
Quant à l'obscurité de ces ouvrages, on l'a diminuée et éclair cie autant qu'il a été possible, en coupant et en développant les périodes trop longues et trop enveloppées, en traduisant clairement les expressions embarrassées, en adoucissant les propositions un peu dures, en tempérant celles qui sont trop subtiles et trop métaphysiques , en expliquant plus au long celles que la brièveté ou le manque de quelques paroles rend moins intelligibles. De cette sorte on a suppléé aux éclaircissements qu'on en a faits autrefois et qui ne sont plus nécessaires ; c'est pourquoi on les a omis.
On a évité aussi les redites, qui sont toujours importunes aux lecteurs. On s'est enfin-attaché au style le plus naturel et le plus net qu'on a pu , pour, donner plus de clarté à cette matière qui, d'elle-même, est difficile à entendre lorsqu'on n'a pas assez de connaissance de la théologie et de la vie spirituelle. Il paraissait même nécessaire d'en user ainsi pour conserver l'esprit et l'onction de l'auteur, et pour toucher la volonté sans attirer l'entendement à de vaines réflexions sur le langage, ce qui serait sans doute fort contraire à la fin qu'on doit regarder dans les (ivres spirituels, qui est d'édifier les âmes en leur inspirant la vertu, et non pas de contenter l'esprit en nourrissant sa curiosité. Car l'expérience nous apprend que
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ceux qui sont écrits trop poliment , sont d'autant moins propres â frapper lecœur et à lui imprimer l'amour de la perfection, qu'ils ont plus d'artifice , plus de brillant et plus de délicatesse.
Pour ce qui est de la Vie de ce grand serviteur de Dieu, comme elle est maintenant entre les mains de tout te monde, on n'a pas jugé nécessaire d'en faire ici l'abrégé.
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