‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 102 sur 201 · CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE MALAGON · texte numérisé non relu

CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE MALAGON

La Sainte la console , la prie de lui renvoyer au plus lot les mémoires de sa Vie quelle lui avait confiés, et fait l'éloye des carmélites de Malagon et de leur confesseur.

Juin 15G8. — Jésus soit toujours avec vous, madame.

Le courrier est si pressé de partir, que je n'ai presque pas le loisir de vous l'apprendre. Le désir que j'ai d'avoir l'honneur de vous écrire, me fait profiter d'un moment dérobé. Que ne puis-je vous exprimer avec quelle vivacité je ressens vos peines et vos afflictions ! Elles se présentent si souvent à mon esprit, que je ne puis négliger de vous recommander souvent au divin Consolateur. Plût à Dieu de rendre bientôt la santé à vos messieurs , afin que je ne fusse pas toujours aussi éloignée de votre illustre personne ! Je me consolerais si je pouvais seulement vous voir à Tolède. Pour moi , je me porte assez bien, Dieu merci : ainsi je compte partir pour Valladolid le lendemain de la fête de S. Pierre.

Je vous conjure, madame, au nom de Dieu, de me renvoyer le plus tôt que vous pourrez , et par une voie bien sure , le dépôt que je vous ai confié : il m'importe de l'avoir; c'est le récit de tout ce qui s'est passé de plus secret dans mon âme. Faites en sorte , je vous prie, qu'il soit accompagné d'une lettre du saint homme , qui m'apprenne ce qu'il en pense, comme nous l'avons autrefois concerté ensemble. Il faut vous dire que je suis saisie de crainte, depuis que j'ai appris que le père Dominique viendra immanquablement cet été, tant j'appréhende qu'il ne me surprenne le vol dans les mains. Encore une fois, madame, renvoyez-moi le dépôt bien sûrement, dès que le saint homme l'aura lu : vous pourrez , si vous le souhaitez , le voir encore lorsque je retournerai à Tolède. A l'égard du père Salasar , ne le lui montrez point, s'il vous plait, sans une nécessité bien pressante : il est d'une plus grande conséquence de me le renvoyer incessamment.

On m'a mandé , madame , de votre couvent de Malagon , que tout est en bon état, et que nos sœurs s'avancent de plus en plus dans la perfection. Je n'ai pas de peine à le croire : celles de cette maison-ci les trouvent très-heureuses d'avoir le confesseur (1) qu'elles ont; elles le

(I) Le père François de la Conception. Voyez ci-dessous la note sur la CXXHP lettre.

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connaissent beaucoup; et elles sont fort étonnées aussi bien que moi, qu'il ait bien voulu accepter cet emploi. Le Seigneur l'a conduit en ce lieu pour le bien et l'avantage spirituel du pays, où il fait beaucoup de fruit , comme partout où il a été auparavant On a ici une grande estime des carmélites de Malagon , et nos religieux en sont très-contents : je prie Dieu de m'y ramener avec vous , madame. Nos sœurs d'Avila font aussi de grands progrès dans la vertu; elles vous assurent toutes de leurs très— humbles respects et obéissances.

Oserais-je vous prier, madame, de faire mes respectueux compliments au seigneur dom Jean et aux dames ? Je n'ai pas le loisir de [n'entretenir plus long-temps avec vous. C'est demain la fête de S. Jean : nous ne manquerons pas de le prier pour nos illustres fondateurs et fondatrices. Je suis avec une estime pleine de respect et de reconnaissance , madame ,

Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.

Obligez-moi d'adresser ici vos lettres avec ce que vous savez, si vous, ne voulez être prévenue par la mère sous-prieure.

REMARQUES

Celle lettre, comme lu Xe, est adressée ù madame Louise de lu Orda, épouse de dom Arias de Prado, seigneur de Malagon, ei sœur du duc de Médinacéli. Celle excellente dame avait tant de vénération pour suinte Thérèse, et une si haute estime de In vertu île ses filles , qu'elle Fonda un monastère de carmélites déchaussées dans lu ville de Malagon. Ce fui done dans le temps d? celle fondation que lu Sainte lui mil entre les mains les mémoires de sa Vie, ulin qu'elle les lit voir au père Jean d'Avila , l'oracle de son siècle ei l'apôtre de l'Andalousie; persuadée que son approbation toute sculo calmerait l'agitation de son cœur et L'inquiétude qui; lui causait l'appréhension de n'être pus dans le bon chemin. Elle n'eut pus plus lot terminé la fondation de Malagon , qu'elle partit pour celle de Valludolid. En chemin elle passa par Avili, où elle arriva la > cille de Sainl-Ji an, l'un 1508, et d'où elle écrivit celle lettre à madame Louise delaCcrda, pour la consoler dans ses afflictions, et la prier de lui renvoyer incessamment le livre de sa Vie, qu'elle ne lui avait coulié qu'alin de le communiquer au père d'Avila, et de savoir ses sentiments. 11 est remarquable qu'elle le nomme, sans hésiter, le saint bomme ; ce qui n'est pas pour lui une petite gloire d'avoir élé canonise de son vivant par sainte Thérèse; comme c'en l'ut une Irès-considérahle à saint Bonavenlure, d'avoir été appelé saint par l'Angélique docteur saint Tfaomasd'Aquin.

Le père Jeun d'Avila ne pu! refuser aux prières de la Sainlc et aux pressantes sollicitations de madame Louise de la Cerda, d'examiner attentivement le livre qu'elle lui présentait. Il le lut avec une cxlrème application ; cl uprès avoir admiré le degré sublime de sainteté où la grâce avait élevé celte incomparable fille, et les richesses immenses dont le Tout-Puissant l'avait comblée, il approuva non seulement sa manière d'oraison, mais aussi ses visions, ses ravissements, ses extases, su doctrine, sa conduite, ses sentiments, les paroles intérieures et extérieures qu'elle entendait, cl louies les grâces surnaturelles qu'elle recevait de la libéralité de son Dieu. Cela parait par la lettre qu'il lui écrivit ù Monlillu sur celte matière, el que nous niions mettre ù la suite de celle-ci.

Cet examen et quelques autres encore, dont la Sainte ne put se dispenser , rendirent si publiques les laveurs précieuses que le Seigneur lui taisait dans l'oraison , qu'elle en était inconsolable, souhaitant, ainsi que le père Dominique Bagnez, son directeur, qu'elles ne fussent connues que des personnes que leur vertu et leur capacité rendaient capables d'eu juger. Mais toutes leurs précautions furent inutiles ; ils ne purent empêcher, ni l'un ni l'autre, qu'on n'en tirât diverses copies qui couraient partout, comme le père Dominique Bagnez l'a déclaré dans les informations qui furent laites pour la béatification «le la Sainte; el de su part elle lui tellement alarmée de ces manuscrits, qu'elle dii dans celte lettre appréhender vivement que le père Dominique

LETTRE LXTII. 4(0

Bagnez ne la surprit ;'i son arrivée à Avila le vol dans les mains, c'cst-à-dirc, tenant tirte de ces copies faites furtivement.

LETTKE DU VÉNÉRABLE JEAN D'AYILA

A LA MÈRE THÉRÈSE DE JÉSUS, CARMÉLITE, SUR LE SUJET D'UNE PERSÉ- CUTION' QU'ELLE SOUFFRAIT TOUCHANT UN LIVRE QUELLE AVAIT FAIT (1).

< La grâce et la paix de Jésus-Christ soient toujours avec vous, ma révérende mère. t Lorsque je commençai à lire le livre que vous m'avez envoyé, ce ne fut pas tant i d.ms la croyance d'être capalile d'en juger (j tie dans la pensée que je pourrais, avec t l'assistance de Dieu , en profiler : ei quoique je ne l'aie pas lu avec autant de loisir « qu'il serait à désirer, Nolre-Seigneui m'a fait la grâce d'en recevoir de la consola-

< lion ; et il ne tiendra qu'à moi d'en tirer de l'avantage : c'est pourquoi, bien que « celle première pariie fût seule capable de me satisfaire, l'importance de l'affaire et i la considération de la personne qu'elle regarde , me fait prendre la liberté de vous

< dire quelque chose de ce que je pense sur ce sujet

c Ce livre n'est pas propre à tout le monde, parce qu'il y a quelques endroits dont « il faut peser les paroles; d'autres qu'il faut éclaiicir; et d'autres qui pouvant vous

< être utiles , ne le seraient pas à tout le monde, à cause que les voies par lesquelles

< Dieu conduit les âmes sont différentes. Je les ai marquées, ou au moins la plus

• grande partie, pour en faire un mémoire quand je le pourrai ; car si vous voyiez « quelles sont mes infirmités et mes occupations indispensables, vous auriez plus de

< sujet d'avoir compassion de moi que de m'accuser de négligence.

< J'approuve presque en tout votre manière d'oraison. Je crois que vous pouvez « vous y assurer et la suivre ; je trou\e dans vos ravissements les marques qu'ont les « véritables.

« La manière de faire que Pâme connaisse Dieu sa::s l'aide de l'imagination et sans ■ parole ni intérieure ni extérieure , me paraît assurée : je peose que l'on ne saurait

< se tromper en la suivant, et saint Augustin l'approuve.

« Ces paroles intérieures et extérieures, que l'on croit entendre, ont trompé en ce « lemps-ci beaucoup de personnes : les extérieures sont les plus équivoques. Il est fai ede de juger qu'elles ne procèdent pas de i:ous , mais difficile de discerner si elles « viennent du bon ou du mauvais esprit. Plusieurs marques l'ont connaître si elles « viennent de Dieu. L'une est si elies sont dites dans un grand besoin qu'on en a ; t ou si l'on peut en faire quelque grand profit, soit pour nous fortifier contre les leni talions, ou pour nous assurer dans nos craintes, ou pour nous avertir de quelques « périls qui nous menacent, ou pour quelque autre chose semblable; parce que de i même qu'un homme sage ne dit rien qui ne soit de grand poids , Dieu ne dit rien » que de très-important. Ainsi, ayant considéré que ce qui est dans ce livre e>t con- « forme à l'Écriture sainte el à la doctrine de l'Eglise, j'estime qu'il vient de Dieu.

• Les visions imaginaires ou corporelles sont les moins certaines; et l'on ne doit « en nulle manière les désirer. Que si elles viennent sans qu'on les désire, il faut faire « tout ce qu'on peut pour les rejeter, el prier Noire-Seigneur de ne pas permettre que i nous marchions par un chemin qui satisfasse noire vue, mais de nous réserver pour « le ciel la joie de le voir et ses Saints ; et cependant de nous faire marcher dans la

• voie ordinaire par laquelle il conduit ceux qu'il honore du nom de ses amis ; à quoi « il faut ajouter les autres moyens qui seront les plus pr< près pour éviter ces sortes

• de visions. .Mais si après tout cela elles ne laissent pas de continuer, el qu'au lieu « de porter à la vanité elles rendent les personnes qui les ont encore plus humbles ; « qu'elles ne leur inspirent rien que de conforme à la doctrine de l'Eglise, qu'elles leur « donnent une satisfaction intérieure qui se peut mieux sentir qu'exprimer, et qu'elles « durent longtemps, on ne doit pas les rejeter, pourvu que l'on ne se lie pas en cela t à son propre jugement, mais qu'on en confère avec des personnes capables d'en

• juger. Celle conduite est une règle générale qu'on doit observef dans les choses de t celle nature ; el il faut espérer de l'assistance de Dieu qu'eu se soumettant ainsi avec « humilité au jugement d'aulrui, il ne permettra pas que l'on soit trompé dans le des- « sein qu'on a de bien faire.

« On ne doit pas s'effrayer ni se hâter de condamner ces sortes de choses sous

• prétexte que les personnes à qui elles arrivent ne sont pas parfaites ; puisqu'il

< n'y a pas sujet de s'étonner que Dieu lire du bien du mal et même des grands « péchés , ainsi que je l'ai vu arriver : car qui osera meure des bornes à son infinie

(1) Traduction d'Arnaud d'Andilly.

LETTRE DU PÈRE JEAt D'aVII.A.

bonté, principalement diins ces sortes de faveurs qu'il ne donne pas au mérite, et .1 ceux i|iii sont le plus fortement établis dans la vertu, mais quelquefois aux plus faibles ; et lorsqu'il les fait à une personne sainte, qu'il ne fait pas toujours à la plus sainte.

« Ce n'est pas aussi une raison de ne point ajouter foi à ces sortes de gi ares , qu'elles sont si relevées qu'il ne parait pas croyable qu'un Dieu tout -puissant daigne s'abaisser jusqu'à se commun! nier avec tant d'amour à l'une de ses créatures. Puisque l'Ecriture nous apprend qu'il est amour, et qu'ainsi n'y ayant rien en lui qui ne ne soit infini , son amour est infini, et sa bonté est infinie ; ii n'y a pas sujet de s'étonner qu'un tel amour et une telle bonté produisent des effets d'amour et do bonté si extraordinaires, qu'ils étonnent ceux qui n'en ont point d'expérience. Car encore «pie plusieurs les connaissent par la foi , ils ne sauraient s'imaginer avec quel excès d'amour Dieu traite ceux qu'il aime ; il faut l'avoir éprouvé pour pouvoir le comprendre; et j'ai vu des personnes se scandaliser de ce qu'on leur en disait, parce qu'étant trés-éloignées de recevoir de semblables laveurs, elles ne pouvaient penser que Dieu en traitât d'autres mieux qu'elles. Au lieu qu'il n'y a rien de plus raisonnable que de croire que ces laveurs , étant l'ouvrage de l'amour, cl d'un amour incomparable , ce qu'il y a de si merveilleux est une marque qu'il vient de Dieu, puisque Dieu est admirable en toutes ses œuvres, et principalement en celles dont sa miséricorde est la source : tellement que ce qui Ole la croyance à ces personnes devrait au contraire la leur donner ; lorsque toutes les circonstances que j'ai remarquées sont comme autant de preuves qu'il n'y a rien en cela qui doive causer de la défiance.

< J'ai vu, ce me semble, dans le livre dont il s'agit, que vous avez résisté à ces visions, et même plus que vous ne deviez : car il paraît que 'vous en avez tiré du profil en ce qu'elles vous ont mieux fait connaître votre misère et vos fautes, et qu'elles vous ont portée à vous corriger, qu'elles ont continué longtemps el toujours avec avantage pour voire âme , en augmentant votre amour pour Dieu , votre mépris pour vous-même, et votre désir de faire pénitence. Ainsi je ne trouve pas qu'il y ait sujet de les condamner, mais plutôt de les approuver; à condition néanmoins de vous tenir toujours sur vos gardes, principalement s'il se rencontre dans ces visions des eboses f ri extraordinaires, ou que l'on vous y dise quelque ebose qui ne paraisse pas assez simple : car dans ces occasions cl autres semblables , il faut toujours être fort retenue à y ajouter foi, el demander aussitôt conseil.

< Je dois aussi vous avertir 1°, qu'encore que ces eboses viennent de Dieu, il s'y en mêle qui viennent du démon; ce qui fait qu'il l'aul toujours s'en défier. 2° Que bien que l'on saclic que ces visions viennent de Dieu , on ne doit pas beaucoup s'y arrêter, parce que ce n'est pas en cela que consiste la sainteté , mais dans un humble amour de Dieu et du prochain ; et que dans les autres choses, quoique bonnes, on doit marcher avec crainte pour s'appliquer à l'étude de l'amour de Dieu, de l'humilité et des autres vertus. 5° Qu'il ne faut point adorer les personnes qui paraissent dans ces visions, mais seulement Jésus-Christ dans le ciel et dans le Saint-Sacrement ; et si ce sont des saints , se contenter d'élever notre cœur vers eux dans le ciel, et non pas vers ce qui les représente à notre imagination dans ces visions , parce qu'il nous doit suffire que ces images nous portent vers ce qu'elles représentent.

< Je trouve aussi que les choses rapportées dans ce livre étant arrivées a d'autres personnes avec certitude qu'elles viennent de Dieu , il n'y a pas sujet de s'étonner que sa main, qui n'est pas raccourcie, fasse encore aujourd'hui pour sa gloire, à des créatures fragiles les mêmes grâces qu'elle a faites en d'autres siècles.

< Continuez donc, ma mère, de marcher dans la voie où vous êtes, mais avec appréhension d'y rencontrer des voleurs, h, formez-vous toujours du chemin, afin île ne vous point égarer. Kendez grâces ù Noire-Seigneur de vous avoir donné sou amour, la connaissance (le vous-même, le désir de Taire pénitence , de porter voire croix, el ne vous mettez pas beaucoup en peine de tout le reste. Que ce ne soit pas néanmoins avec mépris, puisqu'il peut y avoir des choses qui viennent de Dieu , et que celles qui n'en viendraient pas ne vous sauraient nuire , pourvu que vous ne Hissiez rien sans eons< il.

i Je suis dans une si grande faiblesse que je ne saurais attribuer qu'à vos prières la force que j'ai eue de vous écrire ceci. Je vous demande au nom de Moire-Seigneur de le prier pour moi : il sail l'extrême besoin que j'en ai , et je ne doute point que celle raison ne suffise pour vous porter à n c l'accorder. Permettez-moi, s'il vous plaît, de finir, parce que j'ai d'autres lettres à écrire. Jésus-Christ soit glorifié de tout el en tout. Ainsi soit- il. i

LETTRE I.WIII. 'l2t

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