‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 108 sur 201 · A DES DEMOISELLES QUI DÉSIRAIENT ÊTRE CARMÉLITES · texte numérisé non relu

A DES DEMOISELLES QUI DÉSIRAIENT ÊTRE CARMÉLITES

La Suinte leur donne de sages avis pour surmonter les obstacles qu'on formait à Cextcuticn

de leur dessein.

Année incertaine. — La grâce du Saint-Esprit fasse éternellement sa demeure dans vos âmes , et vous affermisse de plus en plus dans le dessein quelle vous a fait concevoir de vous consacrer pour jamais au service de Dieu.

11 me paraît cependant, mesdemoiselles, que votre vocation n*est pas encore assez éprouvée ; et que vous êtes très-éloignées d'avoir soutenu d'aussi rudes combats que la fille de monsieur Quarés , laquelle souffre depuis six ans avec une fermeté étonnante et une constance inébranlable les rebuts de son père et de sa mère , qui ne veulent pas quelle soit religieuse; et qui pour l'en dégoûter l'ont exilée depuis ce temps dans un village , où elle n'a pas la liberté que vous avez , de s'aller confesser à Saint-Gilles, ce qu'elle désire passionément.

Croyez-moi , mesdemoiselles, il n'est pas aussi aisé qu'il vous paraît de prendre lhabit de la religion malgré sa famille. Pouvez-vous me répondre, après avoir pris cet habit fort courageusement, d'être assez parfaites pour n'avoir pas ensuite bien du chagrin de vous être attiré la disgrâce de tous vos proches ? 11 vaut donc bien mieux ne rien précipiter , recommander cette affaire à Dieu , et tâcher par des prières ardentes d'obtenir de sa bonté qu'il fasse agréer cette entreprise à messieurs vos parents. Il a tout pouvoir sur les cœurs , il les manie et les remue comme il lui plaît. Ainsi j'ose espérer qu'il les fera consentir à seconder votre pieux dessein ; et que lorsque vous y penserez le moins , il fera tourner les choses d'une manière qui vous surprendra , et dont tout le monde sera également content.

Vivez donc, mesdemoiselles , dans l'attente de cet heureux jour, vous soumettant aux ordres de Dieu dont les desseins sont souvent très-diffé-

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rents des nôtres. Contentez-vous aussi pour le présent de la promesse que je vous fais de vous garder des places ; et jetez avec confiance toutes vos inquiétudes dans le sein de Dieu, afin qu'il dispose de vous et de tout ce qui vous regarde , selon son bon plaisir : c'est en cela que consiste la perfection ; et tout ce que vous entreprendriez sans cet abandon serait une pure illusion

Faites-moi cependant la justice d'être persuadées que si votre réception dépendait de moi uniquement, je ne différerais pas à vous accorder celte grâce que vous me demandez avec tant d'instance; mais je suis obligée , comme je vous l'ai fait voir, d'avoir bien des égards. Plaise au Seigneur de faire réussir ce projet à sa plus grande gloire, de vous conserver, et de vous faire croître de jour en jour en grâce et en sainteté. Je suis tout à vous en qualité de

Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

On ne saii ni le Icmps, ni le lieu où sainte Thérèse écrivit celle lettre, ni les noms des demoiselles à qui elle est adressée, ni si elles eurent le bonheur d'èlre carmélites : il paraît seulement qu'elles demeuraient à Avila, puisqu'elle leur parle de la maison de Saint-Gilles, qui était le collège des jésuites de celle ville.

Pour cette lettre il faut la placer au hasard : rien à quoi l'on puisse s'attacher pour parvenir à en trouver la date.

A DOM ANTOINE GAITANT, GENTILHOMME u'ALVE A SALAMANQUE. La Sainte l'excite à l'exercice tranquille de l'oraison, et à celui des souffrances.

1574-. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous , mon Gis.

Je ne suis pas assez heureuse pour avoir le loisir de m'entrelenir longtemps avec vous , quoique je le désire avec ardeur, et que je sois ravie de recevoir souvent de vos lettres , et d'apprendre par vous-même que le Seigneur vous fait tous les jours de nouvelles grâces , pour vous récompenser dès cette vie des services que vous avez la bonté de nous rendre.

Ne vous fatiguez pas, mon fils , à guinder si fort votre esprit, et ne vous inquiétez pas de ne pouvoir méditer. Je vous ai dit bien des fois , si vous ne l'avez pas oublié, de quelle manière vous devez vous y prendre pour faire l'oraison , et que ce n'est pas une petite grâce que Dieu vous accorde de pouvoir vous y occuper à louer le nom glorieux de sa souveraine Majesté, et à concevoir de brûlants désirs que toutes les créatures le louent et le bénissent ; car c'est une marque sensible que votre âme est très-attentive à sa divine présence.

Plaise à Dieu de nous faire la grâce d'avoir de perpétuelles occasions de souffrir , pour nous acquitter des obligations infinies dont nous lui sommes redevables , dût-il ajouter à la fatigue de nos voyages la persécution des démons.

Antoine Sanchez voulait nous acheter la maison que vous savez, sans

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m'en parler davantage : je ne comprends pas , mon fils, à quoi vous avez pensé, vous el le père Julien d'Avila; il faut que vous ayez fermé les yeux de peur d'en voir les défauts , car elle ne nous convient nullement , et c'est un vrai bonheur pour nous que le propriétaire n'ait pas voulu la vendre.

Nous sommes ici fort occupées à acheter une belle maison , bien située , dans la rue Royale, qui est le plus bel endroit du faubourg ; elle est proche de Saint-François. Recommandez mon fils, cette affaire à Notre-Seigneur.

Je suis beaucoup mieux , j'ai pensé dire tout-à-fait bien ; car lorsque je n'ai que mes infirmités ordinaires, c'est une grande santé pour moi. Je prie Dieu de vous en donner une très-parfaite, et de vous conserver aussi longtemps que le désire

Votre servante, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

Saillie Thérèse parle souvent dans le livre de ses fondations de Dom Antoine Gailant; c'était un gentilhomme d'Alve, qui avait été fort engagé dans les vanités du inonde, niais qui touché de Dieu se consacra à son service, et en quelque sorte à celui de la Sainte, à qui il a rendu mille bons offices. Il eut le bonheur de l'accompagner à Ségovie, l'an 1574, lorsqu'elle y lit un établissement de carmélites. La maison où elles étaient logées n'étant qu^ d'emprunt, il se chargea fort obligeamment d'en acheter une; ce qui fit que la Sainte partit aussitôt pour Salainanque, d'où elle lui écrivit celle leltre.

AU RÉVÉREND PÈRE DOMINIQUE RAGNEZ, DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINI- QUE, ET L'UN DE SES DIRECTEURS.

Le capital de celle lettre roule sur l'entrée en religion d'une demoiselle de grande qualité, qui faisait beaucoup d'éclat dans le monde.

1574. Février. — La grâce du Saint-Esprit vous accompagne sans cesse , mon révérend père.

Je suis dans ie dernier étonnement que votre révérence n'ait pas reçu une grande lettre que je me donnai l'honneur de lui écrire, et que j'envoyai par le courrier de Médine , étant actuellement assez mal ; par laquelle je vous rendais un compte exact des fautes que j'ai commises , et du peu de bien que j'ai fait. Que j'aurais de joie d'être en état de vous écrire à pèsent une pareille lettre ! Mais je ne le saurais , car je commence à sentir un petit frisson de fièvre quarte, qui n'était pas venu dans les deux derniers accès que j'ai eus , ce qui les rendit bien moins violents qu'à l'ordinaire. Si mes grandes douleurs ne reviennent point , je compterai le reste pour moins que rien. J'ai aussi aujourd'hui quantité de lettres à écrire , qui m'oteront la liberté de m'entretenir avec vous aussi longtemps que je le souhaiterais.

Je rends cependant mille grâces à l'auteur de tous les biens des fruits merveilleux de vos prédications, dont on m'apprend souvent des nouvelles. Que j'envie votre bonheur, mon père, d'avoir été destiné de Dieu pour annoncer sa parole avec tant de succès! Comme vous êtes à pré-

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sent supérieur des carmélites de Yalladolid , je me consume du désir d'y aller séjourner. Mais je m'égare dans nies pensées , et ne sais ce que je dis : car avez-vous cessé d'être mon supérieur? Ce me serait néanmoins une vraie consolation d'élre à portée de vous entretenir souvent. Mais quand je considère que je ne suis pas digne d'un tel bonheur, et que je ne mérite que des peines et des châtiments, je loue Dieu de la honte qu'il a de ne me les point épargner.

L'entrée en religion de la princesse d'Ebulie est digne de compassion ; mais celle de notre petit ange est admirable, et peut être d'autant plus utile à beaucoup de personnes, qu'on y formera plus d'oppositions. De ma part je n'y trouve nul inconvénient : le pis qui puisse arriver, c'est qu'on la fasse sortir des carmélites à main forte. Si Dieu le permet, il en tirera sa gloire par quelqu'autre avantage, tel qu'est celui d'exciter, par un si bel exemple , des filles de qualité, qui se seraient perdues dans le monde , à venir prendre sa place dans la religion.

Les jugements de Dieu sont si profonds et si impénétrables, que lorsque ces personnes illustres , qui par le rang qu'elles tiennent dans le monde , courent toujours un péril extrême de leur salut , désirent de se donner entièrement à Dieu , il ne faut pas craindre de les recevoir, et de s'exposer par là aux persécutions qui en reviennent, et qui ne sont rien en comparaison d'un si grand bien. Je m'imagine que ce qui chagrine le plus cette jeune demoiselle , ce sont les moyens violents qu'on a pris pour l'enlever des carmélites , quoiqu'ils ne soient au fond que de bienséance , et pour donner quelque consolation à sa famille.

Pour les trente jours de délai, il est visible qu'ils ne serviront de rien, ayant fait la démarche qu'elle a faite : quand même elle s'en repentirait, elle ne se déclarerait pas sûrement un mois après. Cependant, s'il ne faut que cela pour les apaiser tous, et pour justifier notre conduite, j'y consens volontiers , quelque persuadée que je sois que ce retardement sera infiniment sensible à cette charmante enfant. Je prie Dieu d'affermir sa vocation , d'être toujours avec elle , et de la combler de plus en plus de ses bénédictions. Ne doutons point que quittant avec tant de courage et de générosité de si grandes richesses pour l'amour de son céleste époux , il ne l'en récompense avec profusion ; puisque nous autres qui ne quittons presque rien, ne laissons pas de recevoir mille bienfaits de son immense libéralité.

J'ai une vraie joie, mon révérend père, que vous soyez sur les lieux pour donner conseil à la mère prieure, et pour la consoler dans la persécution qu'elle a à soutenir. Béni soit celui qui a si bien disposé les choses : j'espère de sa bonté qu'il les fera tourner à sa plus grande gloire.

Les carmélites de Pastranne sont dans une captivité insoutenable, depuis même que la princesse d'Ebulie est retournée dans son palais. Croiriez- vous que le prieur d'Atocha, qui était allé exprès pour leur parler, n'osa jamais approcher de leur grille, de peur de lui déplaire?

s. TH. II.

k\0 LETTRE I.XXVIII.

car die est également brouillée avec les religieux. Je ne vois nulle raison de souffrir plus longtemps un tel esclavage.

.Madame Béatrix se porte bien : il me vint dans l'esprit vendredi dernier, qu'elle fera un jour de grandes choses pour Dieu. Je n'ai plus besoin qu'elle fasse rien pour moi. L'amour de Dieu souffre tout : sans lui il v a longtemps que cette affaire serait réglée. Je le supplie de vous conserver, et de vous rendre un aussi grand saint que le désire celle qui est pleine de respect et de vénération , mon révérend père ,

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Salamanque l'an 1574-, sur !e point, si je ne nie trompe , de partir pour Ségovie. Ce lut par conséquent dans le mois de février, puisqu'elle arriva à Ségovie le 18 mars, et qu'elle avait pris sa route par Alve et Avila , ce qui faisait un voyage de 40 lieues communes de France ; outre le séjour qu'elle ne put se dispenser de faire dans ces deux maisons , où elle prit quelques religieuses pour sa nouvelle fondation. Voyez l'Ilist. géu. de l'ordre, 2" part., liv. 2, chap. a.

Le révérend père Dominique Bagnez, de l'ordre de Saint-Dominique, son directeur, à qui cette lettre est adressée , comme la troisième, était pour lors régent du célèbre collège de Saint-Grégoire, de 'Valladolid.

Pour entendre ce qu'elle dit de la jeune demoiselle qui aspirait à être carmélite, il est à propos de raconter ici en abrégé l'histoire de cet événement.

Mademoiselle Casile de Padille, fille et unique héritière des plus puissants seigneurs de la Cas tille , n'avait que douze ans , lorsqu'éclairée d'une lumière céleste , elle prit le parti d'abandonner ses grands biens, pour se consacrer à Jésus-Christ dans le couvent drs carmélites réformées de Valladolid. Le fait est rapporté par sainte Thérèse aux chapitres dix et onze de ses Fondations, del'édilion de Madrid, en 16(31. Elle y raconte que cette demoiselle étant devenue maîtresse de tons les biens de sa famille, par h mort de monsieur son père et l'entrée en religion de tous ses frères , elle fut accordée en mariage à un de ses oncles , frère de monsieur son père , qui mit tous ses soins pour plaire à cette aimable nièce. Mais Dieu, jaloux de ce jeune cœur, lit servir tant de grandeurs et de délices à la détacher d'elle-même et de la vanité : il lui lit connaître l'inconstance de tout ce que le monde a de plus éblouissant; des amertumes se répandirent sur ses plaisirs les plus doux , et peu à peu l'en dégoûtèrent entièrement ; elle s'aperçut que les complaisances de son futur époux refroidissaient insensiblement sa piété; enfin elle craignit que l'amour de l'homme n'étouffât dans son cœur l'amour divin. Plongée dans une mer de tristesse, elle eut recours par de ferventes prières à la protection de Dieu, et ses prières ne furent pas vaines : après tant d'agitations et de combats, elle se sentit déterminée à suivre les beaux exemples que messieurs ses frères lui avaient donnés.

Ainsi résolue, une occasion comme amenée par le hasard se présente d'entrer avec madame sa mère dans le monastère des carmélites réformées de Valladolid : elle y entre, et dès qu'elle en voit la porte fermée, elle déclare avec une fermeté étonnante qu'elle n'en sortira de ses jours. Celte vertueuse dame, qui possédait éminemment l'esprit du christianisme , et qui ne désirait rien tant que de consacrer tous ses enfants au service de Dieu, fui ravie dans son cœur du choix que faisait sa fille, aimant beaucoup mieux (pic ses biens si considérables passassent dans une autre famille, que de voir quelqu'un de ses enfants rester dans le monde exposé à mille périls de son salut : et c'est sur cela que sainte Thérèse s'écrie : < O Seigneur! quelle i plus grande grâce pouvez-vous nous faire, que de nous donner de tels parents, qui < aiment leurs enfants d'un amour1 si solide et si parfait! » Cependant de peur d'être soupçonnée par ses proches d'avoir inspiré a sa fille ce dessein, elle dissimula sa joie. lis ne tardèrent pas à éclater : bientôt ils persécutèrent les carmélites pour les obliger, on à leur rendre cette illustre postulante, ou du moins à en différer de trente jours la prise d'habit. Dans cet embarras elles consultèrent le père Dominique Bagnez pour lors leur confesseur, aussi bien que celui de la Sa.ntc , qui trouva à propos qu'elles accordassent les trente jours de délai, et qui écrivit aussitôt à la Sainte pour lui faire agréer ce retardement. Ainsi cette lettre n'est qu'une réponse qu'elle lui lait , et par laquelle elle approuve le conseil qu'il a donné. Le délai fut donc accordé ; mais il ne servit

qu'à augmenter l'ardeur de la jeune posiulanle,ct à la faire triompher plus glorieusement : elle prit l'habit et lit profession.

Il n'en fut pas ainsi de la démarche de la princesse d'Ebulic. Cette dame, fondatrice des carmélites de Pastrane , touchée vivement de la mort du prince Ruy Gêniez son mari , se couvrit à l'instant de l'habit des carmélites, abandonna son palais, et se retira dans son monastère de Pastrane , résolue de s'y Faire religieuse, et d'y passer le reste de ses jours dans la pénitence et dans l'ol servance de la règle. Mais comme elle s'imagina, par une illusion que sainte Thérèse jugeait avec raison digue de pitié, pouvoir conserver dans cet état si rabaissé 1rs grands airs de distinction que lui donnait sa naissance, et qu'elle entreprit d'allier deux choses aussi inalliables que l'humilité du cloître et le faste orgueilleux de la grandeur mondaine, sainte Thérèse lut contrainte d'abandonner ce monastère, et de faire passer les religieuses qui y étaient dans celui de Ségovie, afin qu'elles pussent dans la paix des enfants de Dieu s'acquitter des devoirs de leur sainte vocation, dont elles étaient perpétuellement détournées. Cette translation se lit l'an 1574, et c'est à celle affaire que la Sainte fait allusion vers la lin de celte lettre.

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