‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 109 sur 201 · A MONSIEUR JACQUES ORTIS, BOURGEOIS DE TOLÈDE. TROISIÈME · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JACQUES ORTIS, BOURGEOIS DE TOLÈDE. TROISIÈME

La Sainle le comble d'honnêtetés , et lui perle d'une affaire qu'elle remet avec confiance entre les mains de Injustice.

1575, 26 nov. ou 26 déc. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous , monsieur.

Je loue Dieu de la santé qu'il vous donne et à toute votre famille ; et je désire avec ardeur le rétablissement de monsieur Alonso Ramirès que j'aime tendrement en iSotre-Seigneur. Je ne cesse donc point de faire des vœux au ciel et pour lui et pour vous, et de faire souvenir nos sœurs de ne vous point oublier l'un et l'autre dans leurs prières. Permettezmoi , s'il vous plaît , de présenter ici mes respects à monsieur et à madame Ramirès , de les prier de recevoir cette lettre comme adressée à eux-mêmes , et d'être persuadés que, quelque part où la Providence me conduise, ils trouveront toujours en moi une personne extrêmement dévouée à leur service.

Les nouvelles que la prieure de Tolède m'apprend de votre famille, et la multitude d'affaires dont je suis souvent accablée , sont cause que je ne vous écris pas, monsieur, aussi souvent que je le souhaiterais. Ma santé cependant a toujours été assez bonne , grâces à Dieu , quoique je me plaise bien moins dans l'Andalousie que dans la Castille : l'humeur des Andaloux ne m'accommode pas comme celle des Castillans.

J'ai parlé, monsieur, de notre affaire au père provincial : il m'a dit qu'il fallait être sur les lieux pour la pouvoir terminer , et qu'il ne pouvait s'y rendre à présent parce que monsieur son frère est tombé dangereusement malade. J'ai communiqué depuis peu cette même affaire à plusieurs autres personnes, qui conviennent toutes qu'il serait bien dur de la conclure de la manière et avec les conditions que vous proposez. C'est pourquoi , monsieur , s'il y a à Tolède quelque tribunal où elle puisse être jugée , et qu'il y ait du danger à différer davantage , vous

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forez fort bien de la faire juger ; car, pour ce qui est du crédit, j'en ai fort pou à la cour, surtout en fait d'intérêts. Ainsi je suis sûre que je ne vous rendrais nul service , quand mémo je la solliciterais de toutes mes forces, et de tout mon pouvoir, qui est très-mince Je prie Dieu d'avoir égard à notre nécessité , et au besoin que nous avons de ne perdre pas notre cause, qui n'est pas pour nous d'une petite importance.

Je vous plains, monsieur, d'avoir cette affaire à solliciter : ce vous sera un surcroît de chagrin , accablé que vous êtes de tant d'autres occupations. Je prie Dieu de vous conserver, de vous soutenir sans cesse de sa main , et de vous combler d'autant de grâces que vous en souhaite

Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.

C'est aujourd'hui le 26.

remarques.

Sainte Thérèse écrivit celle lettre à Séville, l'an 1575. Rien n'y est remarqualife que la douceur charmante avec laquelle elle traite en toute occasion un homme qui ne cessait point d'en user mal envers elle. Quant à ce qu'elle dit qu'elle se plaisait davantage dans la Caslille que dans l'Andalousie, il ne faut pas croire qu'elle manquât d'estime pour cette illustre province, la plus célèbre de l'Espagne, après l'éloge qu'elle en fait dans sa treizième lettre : niais c'est qu'elle avait plus d'amour pour la Caslille, sa patrie.

Celle lettre doit être du 2G novembre ou do 26 décembre, puisqu'il y esi fait mention d'un entrelien que la Sainle eut à Séville avec le père provincial, qui n'y arriva qu'après le 1 1 novembre. Voy. l'Hist. gén. de l'ordre, 1' pari., I. 5, ch. 1.

L'historien de l'ordre nous apprend (part. 1, liv. 5, ch. 2i) que, quoique au commencement de la fondation à Tolède, laite en 1509, les religieuses parussent fort satisfaites d'y avoir une église très-fréquenlée , desservie par i. ombre de chapelains , et où il se disail chaque jours beaucoup de messes, l'expérience leur y lit trouver beaucoup d'inconvénients, tant à cause de la communication inévitable avec ces chapelains, que parce que les services solennels et les fêtes particulières qui s'y célébraient souvent les éloignaient de leurs exercices ordinaires. Ce qui les détermina, quatorze ans après, à céder celle église et leur maison aux héritiers d'Alphonse Ramirès et de Diego Orlis, et à s'établir d'abord dans un autre endroit de la ville, el, en 1008, dans un lieu encore plus convenable.

A MADAME JEANNE d'aHUMADE, SA SOEUR.

La Sainte lui rend compte de sa maladie ; hà parle de quelques affaires , et lui fait des

amitiés.

157G, 4 février. — Jésus soit toujours avec vous, ma chère sœur.

J'ai si peu de santé depuis que je suis ici , que, de peur de vous affliger en vous l'apprenant, j'ai mieux aimé me priver de la consolation de vous écrire. La Qèvre me prit un peu devant Noël, avec un fort grand mal de gorge , qui m'obligea de me faire saigner deux fois et de me purger ensuite. Cette fièvre s'est changée en quarte quelques jours avant la fête des Rois. Elle n'est cependant pas accompagnée de cet étrange dégoût que j'avais auparavant. Ainsi je puis, les jours que je n'ai pas la fièvre , manger et aller au chœur et au réfectoire avec les autres. Ce changement en mieux m'est arrivé denuis oue nous avons

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changé de maison. Ainsi je no puis ne pas concevoir beaucoup d'espérance que Dieu achèvera ce qu'il a commencé, et ne permettra pas que ma maladie soit fort longue. Je ne garde jamais le lit de jour, parce que la fièvre vient la nuit ; le frisson me prend à deux heures , mais il n'est pas violent.

Outre la maladie dont je vous parle, ma chère sœur, je suis accablée de tant d'autres maux et de tant de diverses occupations, que je ne sais comment j'y puis résister. L'occupation qui me fatigue le plus , c'est d'écriredes lettres, qui sont en très-grand nombre : j'ai écrit depuis peu quatre fois aux Indes, parce que l'armée qui y va doit bientôt s'embarquer. Est-il donc possible, ma chère sœur, que vous songiez si peu à moi dans l'état où je suis?

J'attendais tous les jours monsieur votre mari, qu'on disait être sur le point d'armer : je désirais qu'il fit un voyage à Madrid , pour pouvoir envoyer à mon frère ce qu'il a prié qu'on lui fit tenir. Peut-être n'est-il plus temps, car les vaisseaux étaient près de mettre à la voile. Que peuton penser d'une telle conduite? Il semble qu'on voudrait que toutes choses se fissent sans se remuer. Comme cela est impossible , on ne peut éviter d'en être extrêmement blâmé.

On m'a écrit, ma chère sœur, que monsieur votre mari et Dom Grégoire d'Ovallé font tous leurs efforts pour empêcher qu'on ne donne une petite rue à notre monastère d'Alve : j'ai d'autant plus de peine à le croire, que je serais très-fâchée qu'on commençât cet établissement par des contestations. 11 siérait bien mal à ces messieurs d'en avoir avec des religieuses , et ils n'y auraient guère d'honneur , quelques sujets qu'ils prétendissent que nos sœurs leur en eussent donnés, surtout parce que cela me regarde, et que je puis répondre que les carmélites n'ont jamais eu dessein de leur donner le moindre déplaisir. S'il y a sujet de craindre, c'est pour elles; car leur trop grande simplicité est capable de leur faire bien du tort. Vous m'obligerez de me faire savoir en quel état est cette affaire ; je me flatte que les nouvelles qu'on m'en a apprises sont fausses , et que tout ira bien.

J'ose aussi me flatter que ma maladie n'aura pas de mauvaises suites. Ainsi ne vous en affligez point, ma chère sœur. Quoiqu'elle me tourmente un peu , elle ne m oie pas la liberté de m'acquitter de la plupart de mes obligations ; et je la compte pour moins que rien en comparaison de votre absence , qui m'est tellement sensible , qu'il me semble , lorsque vous n'êtes point où je suis , qu'il n'y a personne , et que j'y suis comme dans un désert. J'aurais un vrai besoin que vous me fissiez tenir quelqu'argent : le monastère où je suis est si pauvre, qu'il ne peut me donner que du pain. Faites-moi le plaisir de me l'envoyer le plus tôt que vous pourrez, et d'assurer vos messieurs de mes très-humbles respects.

J'ai appris que dom Grégoire se porte mieux : je prie Dieu de le conserver, et ma chère Béatrix aussi que j'aime tendrement , et que je

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serais ravie d'avoir avec moi. Mon frère (loin Augustin d'Ahumade est avec le vice-roi, à ce que m'a mandé monsieur Garoia. Mon frère dom Laurent de Cépède a marié très-avantageusement deux de ses nièces : il a voulu les établir avant son départ. Je ne vous en dirai pas davantage, car ie suis fort fatiguée, et il est minuit. Toute à vous .

Thérèse de Jésus.

11 était hier Saint-Biaise , et avant-hier la fête de la sainte Vierge.

REMARQUES

Il parait par ce-lie lettre que la Sainte l'écrivit à Séville, le -4 février 1576, a» retour des Indes de dora Laurent de Cépède , son frère ; lequel , avant que de se rendre à Séville , passa par Madrid, où il inaria deux de ses nièces, apparemment orphelines.

La Sainte y marque à madame sa soeur que le monastère où elle demeure est si pau\re , qu'il* ne peut lui donner que du pain ; et c'est aussi ce que nos chroniques nous apprennent ; car nous y trouvons que dans les commencements de celte fondation la nécessilé des religieuses y était telle , qu'elles n'avaient pour lit que le plancher , pour couvertures que leurs habits, et pour nourriture que le pain que le père Amhroise Marian de Saint Benoit avait soin de leur procurer.

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