SÉVILLE
PREMIÈRE
La Sainte lui fait de tendres amitiés, et lui parte de la réception de quelques fdles.
18 juin 1576. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.
Vous me rendez justice d'être touchée de mon absence, car je sens la votre avec tant de vivacité, que je ne connais point de termes qui puissent l'exprimer. Plaise au Seigneur d'agréer la violence que je me fais , lorsque je suis contrainte de me séparer de mes filles qui me sont toutes très-chères.
Je vous souhaite, ma chère mère , et à votre communauté une santé parfaite : la mienne est assez bonne, grâces à Dieu. Je n'ai pas le loisir de m'entretenir longtemps avec vous, devant partir plus tôt que je ne pensais, à. cause qu'il est dimanche la fête de S. -Jean. Je ne doute pas que vous n'ayez reçu à l'heure qu'il est toutes les lettres que nous vous avons adressées par les rouliers : celle-ci vous sera rendue encore plus exactement , car c'est le P. Grégoire qui en est porteur.
Je songe, ma chère fille, perpétuellement à vous et aux moyens de vous exempter de payer cette année la rente que vous devez; je hm Halte que l'année prochaine la Pro\ idence y pourvoira, en vous envoyant quelque postulante qui vous aidera à vous en acquitter.
La sœur de Saint-Ange a une sœur d'un mérite rare, qui veut être religieuse; la mère prieure de cette maison en est charmée, elle l'estime beaucoup plus que la sœur de Saint-Ange, qui fera ici profession dans le mois d'août. On dit que la dot de celte postulante ne sera, comme celle de sa sœur, que de trois cents ducats. Quelque peu considérable
LETTRÉ LXXXI. l'«5
qu'elle soit, elle ne laisserait pas de vous aider à vous tirer d'affaire. De plus, c'est que si cette demoiselle est aussi accomplie , et a autant de mérite que la renommée le publie, quand même elle n'aurait pas un sou , il ne faudrait pas laisser de la recevoir : le seul défaut que je lui trouve, c'est qu'elle est bien jeune, car elle n'a que quatorze ans. Ainsi je ne pense pas qu'on doive se presser si fort de la faire entrer ; à moins, encore une fois, que vous n'ayez point d'autre ressource pour vous tirer de l'étrange embarras où vous met ce paiement. Ne faites rien cependant sans consulter le père provincial.
Il me parait qu'il serait à propos pour mille raisons de prier ce père d'ordonner qu'on fasse faire profession à la sœurBéatrix; c'est l'unique moyen de faire cesser toutes ses tentations, qui autrement ne finiront jamais. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés, à madame sa mère , cl à toutes nos bonnes amies lorsque vous les verrez. Je salue la mère supérieure et toutes nos chères sœurs , surtout mon infirmière. Dieu veuille vous conserver, et vous rendre une très-grande sainte.
Mon frère vous écrivit il y a quelques jours ; il est plus équitable que sa fille Thérèse, qui ne peut aimer que vous et votre communauté dont elle est enchantée. Comme la mère prieure de cette maison vous écrit, et que le P. Grégoire porteur de cette lettre pourra suppléer à tout ce que j'aurai oublié , je ne vous en dirai pas davantage : je vous supplie seulement de ni'écrire à Tolède, et de me procurer des lettres du père provincial, au cas que vous le puissiez; sinon, mandez-moi d'une manière bien étendue tout ce que vous apprendrez de lui; il me paraît qu'il y a bien du temps que je n'ai appris de ses nouvelles. Je suis, ma révérende mère, avec le plus tendre attachement, toute à vous.
Thérèse de Jésus.
C'était hier la fête de la très-sainte Trinité, 1576.
Je me suis informée de la postulante, il n'y faut pas penser à présent.
REMARQUES
Le mérite de In révérende mère Marie de Saint-Joseph, à qui sainle Thérèse écrivit cette lettre à son arrivée à Malagon, l'an 157G, est si connu dans l'ordre, qu'il serait inutile de faire ici son éloge. Il sufflt de dire qu'elle a soutenu avec une fermeté et une constance invincible, lorsqu'elle était prieure de Séville, des persécutions et des humiliations qui ne peuvent s'exprimer , et que sainte Thérèse la chérissait avec une tendresse dont elle ne cessait jamais de lui donner des marques. Elle était native de Molina, dans le royaume d'Aragon, et professe du couvent de Malagon.
La fête de la Sainte-Trinité tomba, en 157G, le 17 juin. Le conseil de la Sainte, par rapport à la sœur Béatrix, fut suivi, et le succès en fut heureux. Trois jours avant que celle sœur fil profession , toutes ses tentations se dissipèrent , une céleste joie s'empara de son cœur, et peu après, sa mère, devenue veuve, suivit son généreux exemple. Sainte Thérèse parle fort au long et avec grand éloge de celle sœurBéatrix, au chapitre 25 du livre de ses Fondations ; et l'historien de l'ordre , qui dit l'avoir connue très-particulièrement (Hist. gén., part. 2, liv. 2, chap. 16). en fait le plus beau poitrail pour la sainteté.
A LA RÉVÉRENDE MERE MARIE DE S. -JOSEPH
SECONDE
La Sainte exhorte quelques-unes de ses filles à ta simplicité dans les lettres; et marque que l'affaire de Madrid est rompue, et que les affaires de l'ordre seront désormais portées au président du conseil royal.
11 juillet 1576. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère mère.
Vous ne vous plaindrez pas que je vous oublie et que je vous écris rarement, car cette lettre, si je ne me mécompte pas , doit vous être rendue plus tôt que celle que je vous écrivis il y a quelques jours. Comme je ne sais si je resterai longtemps à Tolède, j'ai prié mon frère, qui partit d'ici avant-hier, d'emmener Thérèse avec lui : je ne puis me résoudre à me charger d'un enfant dans des voyages tels que celui que je prévois qu'on m'ordonnera de faire. Je me porte assez bien, Dieu merci ; je n'entends plus ce grand bruit que j'entendais dans ma tête, et je me trouve entièrement délassée de la fatigue d'un si pénible voyage
Quoique j'aime extrêmement mon frère, et que je sois bien aise de l'avoir pour m'accompagner dans toutes mes courses , j'ai néanmoins de la peine qu'il soit si longtemps hors de chez lui : ainsi j'aime encore mieux qu'il s'y en retourne. Je doute fort que mon séjour ici soit bien long, ayant ordre de remédier aux besoins de notre monastère de Malagon, à quoi je songe perpétuellement.
J'ai un vrai chagrin, ma chère fille, de votre indisposition, et de ce que vous vous êtes purgée si à contre-temps. Le Seigneur vous fasse bientôt jouir d'une parfaite santé; je l'en supplie de tout mon cœur. N'oubliez pas, s'il vous plaît, de m'en dire des nouvelles, cl de faire mes amitiés à mes chères filles : dites-leur, je vous prie, que j'ai reçu leurs lettres avec bien du plaisir; j'ai déjà fait réponse à quelques-unes; à l'heure qu'il est je m'en vais écrire à ma chère Gabriclle et à la sœur de Saint-François qu'elles exagèrent toutes deux un peu trop, et que je souhaite qu'elles gardent en toutes choses une exacte vérité.
Je les prierai aussi que ce que l'une d'elles m'aura mandé, une autre ne me le mande pas; trois de nos sœurs m'ont rapporté l'une après l'autre ce qui s'est passé à la Fête-Dieu. Leurs lettres cependant ne m'ennuient jamais; au contraire, je les lis toujours avec une joie nouvelle ; mais cette répétition est inutile.
Assurez, je vous prie, de mes respects monsieur Garcie Alvarez votre confesseur, et remcrcicz-le de ma part du soin qu'il a de vous obliger, et de ce qu'il est cause que la Fête-Dieu a été célébrée avec tant de pompe et de magnificence. Plaise à Dieu de l'en récompenser. Il y a.
fort peu que je lui ai écrit : c'était au sujet de raccommodement des droits de votre maison. Mon frère a de cet accommodement une joie qui n'est pas croyable : il est étonnant à quoi point il vous aime, et avec quelle adresse il a su m'inspirer le même amour et le même zèle pour tout ce qui vous regarde.. Je suis bien aise qu'il vous ait envoyé des livres, et que mon saint prieur ait tant soin de vous . le Seigneur ne manquera pas de lui en tenir compte: je l'en supplie ardemment.
Je voudrais, ma chère mère, que vous me mandassiez ce que font ces pauvres religieux : plaise à Dieu qu'on ait réussi en ce qui les regarde. N'oubliez pas dans vos prières le père provincial qui est accablé d'affaires. Saluez aussi de ma part les PP. Antoine de Jésus et Ambroise Marian, et dites-leur, s'il vous plait, que je vais travailler à acquérir le degré de perfection où ils sont parvenus, de ne plus écrire. Témoignez aussi au P. Marian que le P. Balthazar est présentement tout à fait de nos amis. Le P. Dias arriva hier de Madrid. On ne songe plus à faire un établissement dans cette ville-là. Le roi a ordonné au père provincial de s'adresser pour toutes les affaires de l'ordre au président du conseil royal, et à monsieur de Quiroga : Dieu veuille que ce conseil nous soit favorable 1 Ne manquez pas aussi , ma chère fille, de prier Dieu pour notre révérendissime père général, qui s'est cassé la jambe en tombant de sa mule : son grand âge me fait craindre beaucoup pour lui. Mes amitiés, je vous prie, à toutes nos amies lorsque vous les verrez. Ne négligez pas, je vous en conjure, de faire tout ce que vous trouverez écrit dans le papier que je vous envoie, et croyez qu'on ne peut vous souhaiter plus de grâces et de sainteté que vous en souhaite, ma révérende mère, celle qui est pleine de tendresse et d'affection pour vous,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 11 juillet.