AD RÉVÉREND PÈRE H HOME GRATIEN I>E-LA-MEI\E-DE-DIEU
CINQUIÈME
La Sainteté félicite de la spiritualité de ses lettres, l'encourage dans ses entreprises pont la gloire de Dieu, et Comme à souffrir la persécution.
1576. .( la mi— décembre. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père.
Ce jour est fort heureux pour moi, puisque le père Marian de-Saint- Benoît m'a fait tenir vos lettres : il est inutile de le solliciter de me les faire rendre incessamment; il y fait son possible parce que je l'en ai prié, et qu'il est fort de mes amis. Vous me faites cependant bien du plaisir de me marquer dans les lettres qui viennent par son moyen , la substance de toutes choses , à cause du retardement de celles qui viennent par d'autres voies : toutes néanmoins ne laissent pas d'être bien reçues , quelque tard qu'elles puissent arriver.
.l'ai loué Dieu , mon révérend père , de la manière agréable et spiriluelle avec laquelle vous écrivez, mais surtout de l'édification et de la piété dont vos discours sont remplis. Que les paroles dont vous vous servez pour exciter à la pratique de la vertu sont puissantes ! qu'elles ont de force et de douceur! et que mon âme en reçoit de joie et de consolation ! Il me paraît que quand nous ne serions pas fidèles à Dieu par le désir des récompenses qu'il promet à ceux qui gardent ses divins commandements , mais seulement par la crainte des châtiments dont il menace les prévaricateurs de sa loi , ce ne laisserait pas d'être un bien.
Il est visible, mon révérend père, que Dieu est avec vous, qu'il vous remplit de force et de lumière, et qu'il vous comble de ses grâces : je l'en remercie avec autant de reconnaissance que s'il me les faisait à moi-même. Ne craignez donc point, je vous prie, de ne pas réussir dans les grandes entreprises où ses intérêts vous engagent. Que votre bonheur est grand, et que je vous porte envie et au père Antoine-de- .lésus, d'empêcher par vos prédications que Dieu ne soit si offensé, tandis que je demeure ici avec de simples désirs ! Je ne sais quand je commencerai à le servir.
Faites-moi savoir, s'il vous plaît, sur quel prétexte on a fondé le faux témoignage porté contre vous : y eut-il jamais une plus folle imagination? Je ne trouve cependant rien qui égale l'accusation dont vous me donnâtes avis . i! y a quelques jours. Ne croyez pas , mon père , que ce soit une petite grâce que Dieu vous a faite , de vous donner la force et le courage de soutenir avec tant de constance et de fermeté de si affreuses calomnies : pour moi je regarde ces travaux et ces persécutions comme la récompense des grands services que vous rendez à Dieu dans le pays où vous êtes ; et je ne doute pas que cette faveur qu'il vous fait de souffrir pour lui, ne soit suivie de beaucoup d'autres.
LETT11E XCIV. 'l"3
Je suis terriblement alarmée d'entendre raconter tant de malheurs :
celui qui regarde la messe m'a comblée d'affliction : dès que je l'eus appris , je m'en allai pénétrée de douleur me jeter aux pieds de Notrc- Seigncur, pour implorer son infinie miséricorde, et lui demander la conversion de ceux qui sont coupables d'un si horrible attentat : je ne puis croire que Dieu permette qu'un si grand mal passe plus avant , puisqu'il a plu à sa bonté de commencer à le découvrir.
Je n'ai jamais été plus convaincue qu'à présent des merveilleux effets d'une oraison pure , fervente et persévérante , cl du pouvoir qu'elle a d'obtenir tout , lorsque l'âme qui prie ne cherche uniquement que la gloire de Dieu et le salut du prochain. Soyez donc persuadé, mon révérend père , comme je le suis moi-même , que Dieu commence à accomplir !e dessein qu'on a eu en établissant ces monastères, d'assembler des personnes qui ne cessassent point de demander à Dieu par de ferventes prières son secours et son assistance pour les prédicateurs de sa parole, puisque des filles telles que je suis, ne sont pas capables d'autre chose. Je me confirme de plus en plus dans cette persuasion , quand je considère la vertu et la perfection des carmélites : et je ne doute point qu'elles n'aient assez de crédit auprès de Dieu , pour en obtenir de très-grandes grâces.
J'ai lu avec bien du plaisir la lettre que la mère prieure de Paterne \ous a écrite, et j'ai été charmée de la prudence et de la sagesse que Dieu vous a donnée pour réussir dans tout ce que vous entreprenez : j'espère de sa bonté que nos réformatrices feront beaucoup de fruit dans Paterne : cela augmente le désir que j'ai de ne pas discontinuer nos fondations. J'ai eu l'honneur de vous écrire touchant celle dont la prieure de Médine vous parle dans la lettre que je vous envoie : ce ne sont pas mille ducats , mais seulement sept cents qu'on veut donner ; il y a apparence qu'il en sera de ce projet comme de tant d'autres qui ont échoué.
J'ai consulté là-dessus le docteur Vélasqué, parce que j'avais du scrupule de me mêler de cette affaire contre la volonté du père général : il me conseille de faire mon possible auprès de madame Louise de la Cerda pour l'engager à écrire à l'ambassadeur de Rome, et à le prier de solliciter cette permission : il s'offre de son côté de donner les informations nécessaires ; et s'il arrive que le père général ne l'agrée pas , il croit qu'on fera bien de s'adresser au pape, et de lui représenter que ces monastères sont des miroirs de perfection et de sainteté dans toute l'Espagne.
C'est, mon révérend père, le parti que j'ai pris au cas que vous l'approuviez : j'ai écrit par avance au père Ripalda , recteur des jésuites de Burgos, qui est de mes amis , de vouloir bien s'informer de ce qui est à faire , et de m'en donner avis ; afin que s'il le juge à propos je puisse envoyer sur les lieux quelqu'un qui lui parle , et qui exécute ce qu'il lui plaira d'ordonner. On pourrait, si vous le trouvez bon, faire
iT'f LETTRE Xi'.IV.
partir dès à présent monsieur Gailan et le père Julien d'Avila; et le beau temps venu leur envoyer la permission de conclure l'affaire , et d'agir en votre nom , comme il ont déjà fait à Caravaque. Ainsi celle fondation se pourra faire sans moi : quand même on prendrait tout àla-fois quantité de religieuses pour des réformés, il en resterait encore assez pour de nouveaux établissements , pourvu qu'on n'en laissât pas beaucoup dans ebaque maison , comme on a fait dans celle-ci où il en reste très-peu. Il me paraît que dans celles où le nombre des religieuses est plus grand , il est de la bienséance de partir mieux accompagnées : ce n'est pas assez de n'être que deux; il faudrait, outre les religieuses de chœur , prendre encore une sœur converse , puisqu'il y en a de si propres à cela.
Je suis persuadée qu'il est impossible de remédier aux désordres qui se glissent peu à peu dans les monastères de tilles , si elles n'ont entre elles une prieure d'une prudence et d'une vigilance éclairée , qui ait soin de bien gouverner la communauté. Si donc les supérieurs comprenaient, comme ils le doivent comprendre, la pesanteur du fardeau qu'on leur impose , et l'obligation qu'ils ont d'être toujours attentifs au bien de leur troupeau . comme vous le faites , mon révérend père , leur eonduile serait bien plus avantageuse et bien plus édifiante ; et ce ne serait pas un des moindres effets de la miséricorde de Dieu et de l'amour qu'il a pour son Église , de lui procurer les prières de tant de ferventes filles qui composent ces saintes communautés. Pour celle de l'Incarnation , elle est aujourd'hui si régulière et d'une si grande édification , qu'on ne saurait trop en rendre grâces à Dieu.
J'approuve fort , mon révérend père , la réforme que vous avez faite de l'habit des carmélites : dans un an on pourra le donner à toutes de celte manière , et celte réforme une fois établie subsistera ensuite sans nulle peine. Peut-être excitera-t-elle d'abord un peu de bruit. Si cela arrive , il n'y aura qu'à punir un peu sévèrement une seule des plus mulines pour faire taire toutes les autres; tant la plupart des femmes sont naturellement timides.
Je vous conjure au nom de Dieu de ne pas garder davantage ces novices qui commencent si mal ; rien n'est plus important que de bien réussir dans tout ce qui concerne ce monastère, le premier de l'Andalousie.
Que j'ai été étonnée de la rigueur dont le père Antoine-de-Jésus a usé dans sa visite! Elle pouvait être utile à quelqu'une des sœurs, mais non pas à toutes : j'en puis parler sûrement parce que je les connais , et que je sais de quelle manière il les faut conduire. Dieu veuille qu'une telle sévérité leur soit avantageuse, et' qu'elle les porte à éviter les moindres imperfections. La rigueur est quelquefois nécessaire aussi bien que la douceur, surtout à l'égard des opiniâtres. C'est ainsi que Noire-Seigneur se sert de divers moyens pour nous engager à son service.
Toutes vos filles, mon père, se portent assez bien : il n'y a que celles de Véas que je plains d'être si accablées de procès. Ce n'est pas néanmoins un malheur pour elles de souffrir un peu à présent , n'ayant eu rien à souffrir dans leur établissement. Je n'aurai jamais de jours plus heureux que ceux, que je passai dans Véas avec Paul. Je suis très-affligée de la maladie de la mère prieure : difficilement en lrouvera-t-on une de son mérite pour remplir sa place. Ordonnez donc, je vous prie, qu'on en ait bien du soin, et uu'on n'épargne rien pour la guérir promptemenl de sa lièvre continue
Ma chère fille Isabelle, votre sœur, estjci auprès de moi : elle se plaint de vous , et dit que vous vous moquez d'elle de ne répondre à aucune de ses lettres. Dieu vous conserve, mon révérend père , aussi longtemps que l'en supplie
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésis.
REMARQUES
La Sninie écrivit cette lettre si instructive peu de jours après la précédente, ce qui ait qu'elle y traite presque des mêmes choses. Si l'on y trouve que le père Antoinede-Jesus lit chez des carmélites la visite, quoique le père Jérôme Gralien lut visiteur, c'est qu'au chapitre tenu à Almodouar, ce père avait été élu premier définiteur, avec autorité de visiter, en l'absence du père Jérôme Gralien, les monastères des carmes et des carmélites.
Nous avons fait connaître ce père dans les remarques sur la quatrièmo lettre à la mère Marie dc-Saint-Joseph, 85e de ce volume.
Quant à la sœur du père Jérôme, laquelle sainte Thérèse lui marque être alors auprès d'elle, c'est-à-dire dans sa cellule, elle se nommait Kabelle-de-Jésus. La Sainte lui avait donné l'habit à Tolède, et l'élcva ensuite auprès d'elle ; éducation nui lui fut si utile, que dès sa jeunesse elle fut semblable en grâce et en sainteté à sa digne mère, et qu'elle mourut chargée de vertus et démérites au monastère de Cuerba. Ce fut une famille de bénédiction (pie celle de ce père ; un de ses frères, nommé le père Laurent Gratien, se consacra à Dieu comme lui dans le monastère du Carmel réformé à Pastrane ; et trois de ses sœurs firent profession chez les carmélites réformées , la sœur Isabelle-dc-Jésns à Tolède, comme on vient de le dire, la mère Julienne de-Ia-Mèrede-Dien à Séville, et la mère Marie de Saint-Joseph, de laquelle il sera parlé dans la lettre suivante, à Valladolid.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH