HUITIÈME
La Sainte loue le mérite d'un religieux de l'ordre de Saint Dominique, et épanche familièrement et agréablement son cœur avec cette mère.
1577. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.
De peur de l'oublier je commence celle lettre par vous faire de vifs reproches de ne m'avoir encore rien dit du père Barthélemi d'Aguilar, religieux de Saint-Dominique. Ignorez-vous, ma chère mère, l'obligation que nous lui avons? Il est cause, par l'avertissement qu'il me donna avec bien de la bonté, que nous sommes sorties de la maison où nous avons eu tant de souffrances, et dont je ne puis me souvenir sans rendre grâces à Dieu de nous en avoir délivrées. Qu'il soit béni de tout.
Ce saint homme est d'un mérite rare , plein de lumière et de capacité pour la conduite spirituelle des religieuses, qu'il fait avancer heureusement dans les voies de la perfection. Il a aussi plus d'expérience des choses de religion que bien des gens qui se mêlent de diriger les religieuses. Vous pouvez donc, ma chère mère, le consulter quelquefois : c'est un avantage pour les maisons religieuses de suivre les conseils des personnes de son caractère et de sa capacité : par-dessus cela c'est le meilleur ami du monde , le plus sage et le plus prudent. Obligez-moi de lui faire rendre la lettre que je me donne l'honneur de lui écrire.
J'ai trouvé fort plaisant que vous vous soyez avisée de m'envoyer un mémoire aussi exact des aumônes qu'on vous a faites , et de la grande quantité d'argent que vos filles ont gagné à travailler. Dieu veuille que cela soit exactement vrai, et que vous n'ayez usé d'aucun tour d'adresse pour me surprendre : vous êtes si adroite et si fine, que je me défie toujours de vous , jusque-là que je ne sais souvent si je dois ajouter foi à ce que vous me dites de votre santé, tant j'ai peur que vous ne me trompiez pour m'épargner le chagrin et l'inquiétude où vous savez que je suis lorsque vous êtes malade.
La mère prieure de Malagon est toujours au même état : j'ai prié le père provincial de me mander si l'eau de Losa sera bonne, envoyée de si loin ; j'ai dessein d'en faire prendre à cette chère malade. N'oubliez donc pas, s'il vous plaît, d'en faire souvenir le père prov incial. Je ne lui écris pas aujourd'hui, parce qu'un ecclésiastique qui a quelques affaires à lui communiquer est chargé d'une de mes lettres. Quelque sensible que je sois au plaisir que vous me faites de m'envoyer toutes les siennes, les vôtres cependant ne me plairaient pas moins quand elles seraient seules, et que vous ne prendriez pas cette peine ; car tout ce qui me vient de votre part m'est très-cher et très-précieux : soyez-en, je vous prie, fortement persuadé;'.
J'ai adressé à madame d'Antisco ce que vous m'avez prié de lui faire tenir : je n'en attends nulle réponse, et vous ne devez pas , ma chère fille, négliger les moyens d'en savoir des nouvelles, ni faire difficulté de cultiver à si peu de frais les bonnes grâces des personnes à qui nous sommes si redevables. Il s'en faut bien que votre maison soit aussi incommodée qu'elle l'était dans les commencements : vous pouvez donc, sans faire tort à nos filles, faire plaisir à de tels amis.
L'air que vous vous donnez , lorsque vous dites que vous m'envoyez les cantiques que nos sœurs ont composés, m'a fort divertie, persuadée qu'ils sont de votre façon. Je m'imagine aussi que vous n'êtes pas peu glorieuse de vous voir en quelque sorte la provinciale de l'ordre. Comme vous vous plaignez que personne ne vous reprend et ne vous mortifie, je veux aujourd'hui, ma chère fille, vous dire vos vérités, de crainte que, si je ne vous les disais pas, vous n'en fussiez moins humble. Je sais bien que vous avez tout le soin qu'on peut avoir de ne rien dire et de ne
LETTRE XCY. V77
lion faire qui ne soit fort à propos, et que vous craignez beaucoup qu'on ne blâme votre conduite; cette crainte n'est pas mauvaise, pourvu que notre intention soit droite, et que dans tout ce que nous faisons nous ne cherchions que la gloire de Dieu.
Mais ne suis-je pas ridicule de perdre mon temps, accablée que je suis de mille affaires, à vous dire des minuties? 11 faut pourtant que je continue, et que je vous dise encore que je vous pardonne de bon cœur la complaisance que vous aurez, si vous réussissez à l'égard de ce que vous soubaitez si fort ; tant j'ai de passion de vous voir exempte de soins et d'inquiétude. Je me flatte cependant qu'en quelque état que vous puissiez être, la charité de mon frère l'engagera toujours à vous secourir; car il croît chaque jour en vertu et en sainteté.
Vos cantiques sont charmants et parfaitement bien faits : vous me ferez plaisir d'envoyer à mon frère les premiers et quelques-uns de» derniers; car ils ne sont pas également beaux. Vous pouvez aussi faire voir ces cantiques au saint vieillard, et lui dire que c'est à cela que vou.s vous occupez dans vos récréations : rien n'est plus juste que de donnei ce petit divertissement à une personne à qui nous sommes si redevables. Comme ces cantiques sont très-spirituels, il n'y a rien à craindre.
Je n'écrirai point à mon saint prieur que je n'aie reçu ce qu'il doit m'envoyer, parce que, ne pouvant lui marquer l'avoir reçu, il en serait vraiment en peine. Je me sens pénétrée de reconnaissance des bontés qu'il a pour vous.
La lettre de ma cbère Gabrielle , tout agréable qu'elle est , nous a extrêmement édifiées , de même que la ferveur et la mortification de monsieur votre confesseur. Mes amitiés , s'il vous plaît , à toutes nos chères sœurs; dites-leur de ma part, que je sens tant de tendresse pour elles, que je voudrais leur pouvoir écrire à chacune en particulier, que je ne cesse point de prier pour tous leurs besoins , et que je les aime plus que toutes mes autres filles. Je n'en sais cependant pas la raison. Mes compliments à la mère de la sœur portugaise , et à la délicate. Je suis surprise que vous ne me parliez point de mademoiselle Lopez.
Je vous envoie, ma chère mère, celte lettre à cachet-volant pour Paterne, afin que vous la lisiez et la châtiiez, persuadée que, comme première prieure de ce monastère, vous réussirez mieux que moi dans ce qui le regarde. Je loue Dieu de tout ce que vous faites pour cette maison si délaissée : quelle consolation, encore un coup, n'est-ce point pour moi que vous en preniez tant de soin!
Mais n'aurez-vous pas envie de rire de ce que je ne puis finir cette lettre ? Je crains que vous ne m'ayez enchantée, et que vous n'ayez enchanté le père provincial aussi. Plaise à Dieu, ma chère fille, de nous ravir et de nous transformer toutes en lui. Je suis avec l'inclination la plus vive toute à vous, Thérèse de Jésus.
("elle lettre si agréable fut écrite à Tolède l'an 1577 ; on ne sait en quel mois.
V78 LFTTRE ICVI.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH. NEUVIÈME
La Sainte traite divers sujets très-édifiants.
28 févr. 1577. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère 011e.
Vous verrez par le papier qui accompagne cette lettre que sans ma maladie je vous aurais écrit aussi régulièrement qu'à l'ordinaire; mais, outre que mon indisposition ne me l'a pas permis , j'ai appréhendé de vous affliger en vous disant de si mauvaises nouvelles d'une santé à laquelle votre amitié pour moi vous fait prendre tant d'intérêt. Son dérangement est un peu moins grand , quoique je ne sois pas encore en état d'écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon mal est cependant un peu moins que rien en comparaison de ce qu'il a été et de ce qu'il m'a fait souffrir.
Quelles grâces ne dois-je point à Dieu, ma chère mère, des bonnes nouvelles que vous m'avez apprises ! J'en ai d'autant plus de joie que je désirais ardemment de vous voir sortir de l'embarras que vous causaient les droits de votre maison. Nous avons demandé ici cette grâce à Dieu avec tant de zèle et d'assiduité, qu'il est juste que nous partagions avec vous la joie d'un si heureux succès, et que toutes ensemble nous en rendions grâces au Seigneur, qui a daigné exaucer nos vœux. Je le conjure aussi de recevoir favorablement ceux que je lui offre pour vous , ma chère fille : car, lorsque je fais réflexion que vous êtes prieure, que vous avez présentement du bien, et que tout obéit à vos désirs, je pense que vous avez besoin d'être soutenue puissamment de sa main pour vous * conserver dans l'humilité. Pour moi, il me paraît, par les grâces extraordinaires que Dieu vous fait, qu'il vous l'a donnée cette humilité si nécessaire à notre sanctification.
Je serais consolée si j'avais autant de certitude des bonnes dispositions de la sœur N. ; son état m'afflige : je crois qu'elle devrait être toujours auprès de moi, ou sous la conduite d'une prieure qu'elle craignît beaucoup; car je meurs de peur que le démon ne se serve d'elle pour nous troubler et pour nous jeter dans un terrible embarras. Pour prévenir ce malheur, faites-moi le plaisir d'écrire de ma part à sa prieure que je souhaite qu'elle lui défende absolument d'écrire un seul mot, et de dire aussi de ma part à celte sœur que je suis convaincue que tout ce qui lui arrive est l'effet d'une indisposition naturelle , ou d'un principe infiniment plus mauvais.
Je ne vous en dirai pas davantage, ma chère 011e, parce que je compte que lundi prochain le roulier partira et que je le chargerai d'une grande lettre. J'ai bien du chagrin que le père provincial se soit mis en peine de nous justiûer, et de prouver que ce qu'on a avancé contre nous est
LETTRE LCV1I. 479
faux Une pure folie, telle que celle-là, se détruit assez d'elle-même. Le meilleur parti qu'on puisse prendre dans ces occasions est de dissimuler et de laisser dire tout ce qu'on veut sans s'en mettre autrement en peine. Pour moi, loin d'en avoir eu de la tristesse, j'en ai ressenti une vraie joie.
Je me réjouis , ma chère mère , que votre santé soit si bien rétablie : je prie Dieu de vous la conserver bien des années et de vous rendre une très-grande sainte. J'embrasse toutes mes chères filles, et je me recommande à leurs ferventes prières. J'ai voulu vous écrire par cette voie, dans la persuasion qu'elle sera plus prompte que toute autre : j'écrirai au premier jour à la mère sous-prieure ; les plaintes qu'elle me fait sont fort divertissantes. Je suis, ma révérende mère, pleine de tendresse et d'amitié toute à vous ,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 28° jour de février 15T7.
Il y a plusieurs jours que j'ai une lettre de la mère du père N., que je lui enverrai lundi prochain. Cette dame me fait aussi l'honneur de m'écrire pour me marquer sa joie de ce que vous savez. La prieure de Malagon est toujours fort mal.
REMARQUE
Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Tolède.
A DOM LAURENT DE CÉPÈDE, SON FRERE
Elle lui parle de ses dispositions de corps et d'esprit ; lui donne une espèce de direction pour la vie spirituelle, et l'entretient de diverses affaires.
28 fevr. 1577. — Jésus soit toujours avec vous, mon cher frère.
De peur de l'oublier comme j'ai déjà fait, je commence cette lettre par vous prier de dire à votre fils aîné qu'il me fera plaisir de m'envoyer de bonnes plumes bien taillées : celles d'ici sont si méchantes, que j'ai de la peine à m'en servir. Obligez-moi aussi de ne lui pas défendre de m'écrire : il peut en avoir besoin, et une lettre qui ne me fatigue presque point le contente infiniment.
Je me flatte que la maladie que j'ai eue me sera avantageuse, parco qu'elle m'a accoutumée à me servir d'une main étrangère pour écrire mes lettres : je m'en trouve si bien, que j'ai envie de continuer ; je l'aurais pu faire il y a longtemps à l'égard des choses d'une mince importance, si je m'en étais avisée.
Je suis mieux , Dieu merci , que je n'ai été il y a longtemps ; on commence à me purger avec des pilules que j'ai prises aujourd'hui. La cause de mon mal est d'avoir trop-tôt commencé à jeûner le carême; car je n'ai pas seulement de grands maux de cœur, mais aussi une extrême faiblesse de tête; mes maux de cœur sont diminués, et ma tète, depuis deux ou trois jours, est un peu moins faible.
480 LETTRE XCYTI.
Cette faiblesse extraordinaire m'a donné de l'inquiétude, et m'a fait appréhender vivement de demeurer le reste de mes jours incapable d'application ; car, depuis que je suis tombée malade , je n'ai point fait l'oraison : c'aurait même été une espèce de témérité de la vouloir faire dans l'état où je me suis trouvée. Dieu connaît bien l'impuissance où il m'a mise de m'y appliquer, et il sait que je ne pourrais faire oraison sans préjudicier beaucoup à ma santé.
Je n'ai présentement aucun recueillement surnaturel, et je m'en trouve aussi éloignée que si je n'en avais eu de mes jours; j'en suis d'autant plus étonnée qu'il ne serait pas en mon pouvoir d'y résister, en quelque état que je fusse, s'il plaisait au Tout-Puissant de m'en gratifier.
Ne vous affligez point, mon cher frère, de ma maladie; j'espère qu'elle ne sera pas longue et que peu à peu ma tète se fortifiera. J'ai un soin de moi que vous ne pourriez jamais imaginer, et je fais tout ce que je crois pouvoir contribuera mon rétablissement, sans considérer qu'on n'en fait pas tant pour nos autres malades. Comme c'est à vos dépens que je suis si bien traitée, j'ai un double intérêt d'être bientôt guérie, non seulement pour faire l'oraison, mais aussi pour ne vous être plus à charge. De l'humeur dont je suis , je crains toujours d'incommoder, et de faire la moindre peine. Mon mal cependant ne vient que d'épuisement, et d'avoir jeûné depuis la Sainte-Croix du mois de septembre. Le chagrin que j'ai de sentir que je ne suis plus propre à rien est cause en partie que j'af voulu jeûner : car je me fâche quelquefois contre moi-même de ce que la faiblesse de ma complexion m'empêche de pratiquer les austérités et les bonnes œuvres que je voudrais et devrais faire.
Cette faiblesse cependant ne m'ôtera pas aujourd'hui la consolation de vous écrire de ma propre main, car je n'ai pas envie pour vous mortifier de me mortifier la première. Après donc vous avoir prié de me pardonner la liberté que je prends, je commencerai par vous défendre de porter le cilice que vous avez coutume de porter : les pénitences, vous le savez, ne doivent point être de notre choix ; néanmoins pour accorder quelque chose à votre ferveur, je vous envoie un cilice d'une autre façon, que vous pourrez porter deux jours de la semaine depuis votre lever jusqu'à ce que vous vous couchiez; mais gardezvous bien de le porter dans le lit; ce n'est qu'à condition que vous ne l'y porterez pas que je vous permets de vous en servir.
Quand je vous permets de porter le cilice, j'entends encore une fois que ce ne soit pas le vôtre, que vous devez garder pour un autre temps, mais celui que je vous envoie. S'il descend jusqu'à la ceinture, mettez, s'il vous plaît, un mouchoir de toile sur votre estomac; autremcnl il nuirait beaucoup à votre santé. Dans vos douleurs de reins ne le mettez point du tout, et ne prenez pas même la discipline ; et lorsqu'en santé vous vous en servirez, ne le serrez pas sur vos reins ; quand on le met tous les jours, on s'y accoutume, et il n'est pas si piquant que
lorsqu'on ne le met que de fois à autres. Enfin faites en sorte, je vous prie , qu'il ne vous fasse pas tomber malade.
Pour la discipline , le temps que vous la prendrez doit être si court qu'elle se fasse sentir plus vivement. C'est l'ordinaire, lorsqu'elles ne sont pas longues , de faire plus de douleur et d'incommoder moins. Ne Mnis la donnez pas non plus d'une si grande force, et ne pensez pas qu'il y ait de l'imperfection à y aller un peu plus doucement. Ce n'est pas en cela, je vous en réponds, que la perfection consiste. Je n'ai pu, au reste, m'empècher de rire de ce que vous savez si bien compter les jours ; il s'en faut bien que nos sœurs soient aussi habiles à calculer.
Ne manquez jamais , s'il vous plaît, de dormir un temps suffisant, et de faire une collation raisonnable. L'ardeur qu'on sent pour la pénitence empêche quelquefois qu'on ne s'aperçoive du tort qu'une trop grande abstinence apporte à la santé, et souvent on s'efforce d'y remédier lorsqu'il n'y a plus de remède. Je dois sur ce chapitre-là avoir de l'expérience et pour moi et pour les autres. La volonté de Dieu, mon cher frère, est que vous vous conserviez par obéissance, et non pas que vous vous tuiez par des pénitences corporelles. Souvenez-vous de ce qui arriva à Saùl; et faites, je vous prie, ce que je vous prescris. Croyez-moi, vous ne ferez pas peu en pensant ne rien faire, si vous supportez avec fermeté la mauvaise humeur de la personne que vous savez. J'attribue à pure mélancolie la peine qu'elle vous donne, et je ne pense pas qu'il y ait de sa faute ; vous devez donc en avoir pitié , et rendre grâces à Dieu de tous avoir jugé digne d'une telle croix.
J'envoie avec votre agrément un ciliée à Thérèse, avec une discipline qu'elle m'a fait demander : elle me prie qu'elle soit de celles qui font sentir plus de douleur. Faites-lui, je vous prie, mille amitiés de ma part. Le père Julien d'Avila m'a écrit des merveilles de cette chère enfant : j'en ai remercié Dieu, et l'ai prié de la soutenir sans cesse de sa main ; en la comblant de faveurs, il en fait une très-sensible à toutes les personnes qui la chérissent.
Il faut vous dire que j'ai désiré ces jours-ci que Dieu vous fit sentir des sécheresses dans l'oraison; et j'ai été ravie d'apprendre par votre lettre que mes vœux étaient exaucés, quoique ce que vous me marquez ne puisse pas vraiment porter ce nom. Ne vous imaginez pas que je vous aie fait un mauvais souhait ; rien n'est plus avantageux à la per fection , surtout Dieu vous faisant la grâce de les soutenir avec autant de courage et de fermeté que vous les soutenez, et de ne vous point chagriner de l'impuissance où il vous met de faire l'oraison aussi longtemps que vous le souhaiteriez : tout cela est une marque de votre soumission aux ordres de Dieu, soumission qui est le fruit le plus excellent qu'on puisse tirer de l'oraison la plus éminenle et la plus sublime.
J'ai reçu, mon cher frère, de bonnes nouvelles de mes papiers. Le grand inquisiteur contre son ordinaire les a tous lus; il s'est lui-même donné la peine de les examiner avec bien de L'attention : il les a fort
loués, et il a dit à madame Louise de la Cerda que ne contenant rien que de bon , l'Inquisition ne pouvait pas les condamner. Ce prélat a bien du penchant à favoriser notre réforme : il s'étonne que nous n'ayons point encore d'établissement à Madrid. Je ne sais si vous êtes instruit qu'il est à présent archevêque de Tolède. C'est madame Louise de la Cerda, qui est fort de ses amies , qui lui a parlé de cette affaire qu'elle a fort à cœur, lorsqu'elle l'a été voir à la campagne. Je me flatte que par cette dame j'en apprendrai davantage, car on l'attend bientôt ici. Faites, s'il vous plaît, la confidence de tout cela à monseigneur l'évéque, à la mère sous-prieure, et à la mère Elisabeth de-Saint Paul ; mais recommandez-leur à tous le secret , et de n'en parler qu'à Dieu . qui peut exaucer les vœux qu'elles lui feront pour la réussite de cette affaire.
C'a été un bien pour plusieurs choses que je sois restée ici , mais non pas pour ma santé, car j'y ai plus de lettres à écrire qu'en aucun autre lieu. Vous verrez par la lettre de la prieure de Sévillc qu'elle a payé la moitié de la maison ; et que comme le prix ne monte pas à ce que Béalrix et sa mère ont promis . elle pourra dans peu achever le paiement.
J'ai reçu avec une vraie joie la lettre de mon frère dom Augustin , ravie qu'il ne soit pas où vous savez. J'ai néanmoins du chagrin de le sentir toujours au milieu dune foule d'affaires, et je suis fâchée que vous ayez envoyé votre lettre sans attendre ma réponse. Je me flatte cependant d'obtenir une lettre de la marquise de Villegna pour le vice-roi dont elle est nièce, qui fera sans doute que la lettre que j'écris à mon frère lui sera rendue fidèlement. N'oubliez pas de prier Dieu pour lui ; je le fais moi avec bien de l'ardeur.
A l'égard de l'eau bénite, je ne vous en puis dire que ce que j'ai éprouvé : j'en ai parlé à des personnes savantes qui n'y ont rien trouvé à redire ; il suffit , comme vous dites, qu'elle soit en usage dans l'Église, uom François de Salcède a raison d'assurer que je ressemble en cela à la bonne Ospedale : faites-lui mes civilités , et bien des compliments de ma part à mon frère dom Pierre d'Ahumade, car je ne puis plus écrire. Je vous prie seulement d'examiner si vous ne pourriez point , sans faire tort à vos affaires, donner quelqu'argent à dom Jean d'Ovale pour acheter des brebis; vous l'obligerez sensiblement, et vous lui ferez une vraie aumône.
Quant à nos réformatrices, quoique toutes choses ne réussissent pas à souhait, elles font néanmoins le principal, qui est d'empêcher que Dieu no soit si fort offensé.
J'ai changé de tant de plumes en écrivant cette lettre, que le caractère vous paraîtra encore pire qu'à l'ordinaire : il ne le serait pas néanmoins sans cela. J'écrivis hier cette lettre, et aujourd'hui je suis mieux : la crainte d'être toule ma \ie incapable d'application a été plus jçrandc que le mal même. Flaisc à Dieu, mon cher frère, rie vous con-
LETTRE XCVHl. ^83
server en parfaite santé pour L'employer entièrement à son service.
Le père visiteur se porte mieux, Dieu merci. Le père Tostad , dit-on, arrive aujourd'hui. Comme nos affaires vont être publiques 'C'est une vraie comédie dont je voudrais fort que le père visiteur pût se dégager. Le Seigneur nous en fasse la grâce.
Notre mère prieure et toutes nos sœurs vous offrent leurs respects. La prieure de Séville me fait mille biens : j'en reçois aussi beaucoup des prieures de Salamanque , de Véas et de Caravaque ; enfin elles me témoignent toutes autant qu'elles le peuvent leur bonne volonté. Je voudrais être auprès de vous pour vous faire voir jusqu'où va leur tendresse et leur affection, que j'estime infiniment plus que leurs présents. Je serais bien aise néanmoins de vous faire part des régals qu'elles me font. Je suis Irés-respectucusement,
Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 28 février.
remarques.
Sainte Thérèse écrivit celte lettre à Tolède, le2S de février 1577. Elle y continue de donner à son frère diverses instructions pour sa conduite spirituelle. Si l'on est étonné des égards qu'elle a pour la santé de ce frère, qu'on fasse attention qu'il était vieux , cassé , extraordinairement infirme et consumé par de longues et fâcheuses maladies.
Sainte Thérèse parle dans celte lettre d'un autre de ses frères, nommé dom Augustin d'Ahumade, qui fut un si vaillant et si heureux capitaine , qu'il gagna dix-sept batailles dans les Indes. Elle marque avoir une extrême peine de le sentir si engagé dans les affaires du monde : son zèle pour le salut de ce frère la porta à lui écrire, lorsqu'il était au Pérou , qu'il n'acceptât point le gouvernement qu'on était sur le point de lui donner pour récompense de ses services : il se soumit au sentiment de la Sainte, qui cependant ne lui avait point communiqué sa révélation. Quelque temps après, il accepta un autre gouvernement qui lui valait dix mille écus de rente. La Sainte lui écrivit d'y renoncer au plus tôt, s'il ne voulait mourir de la douhle mort du corps et de l'âme : il obéit à l'instant; el, quelques jours après, les ennemis prirent la viile , et firent passer au fil de l'épée tous les habitants ; le nouveau gouverneur y périt aussi , n'ayant pu se sauver par la fuite. Enfin, après la mort de sainte Thérèse, on donna un troisième gouvernement à M. d'Ahumade, qui mourut dans la ville des Rois, sur le point d'en prendre possession. Le père Louis Valdémia, jésuite, qui le confessa au lit de la mort, a déclaré dans les informations faites pour la canonisation de la Sainte, qu'elle l'avait puissamment assisté dans le terrible moment qui décide de l'éternité.
Si l'on désire savoir les avantages qu'elle dit dans cette lettre avoir retirés de l'eau bénite, elle les raconte elle-même au chapitre 51 de sa Vie.
On se tromperait au reste si, à la faveur delà comparaison de l'eau qu'on boit , on s'imaginait que la Sainte buvait et conseillait de boire de l'eau bénite : il est clair par le même chapitre qu'elle en aspergait les lieux, qu'elle en prenait sur soi ; mais on ne trouvera point qu'elle on ait bu. Qu'on nous pardonne une si mince remarque ; nous avons lieu de croire qu'elle n'est point hors de propos.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH. DIXIÈME
La Sainte lui envoie des crucifix; lui demande tes circonstances de la mort d'une sœur; lui apprend la mort d'une de ses filles ; lui donne des conseils ; lui témoigne sa reconnaissance, et parle de quelques affuircs. 9 avril 1577. —Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère
fille
i^V LE1TRE XC.UII.
Je tous ai écrit par le courrier ordinaire une grande lettre que ^us recevrez avant celle-ci. Voilà des crucifix qui sont tout semblables aux
derniers que vous avez eus ; ils ne coûtent chacun que neuf réaux , moins un quartille : c'est très-bori marché, car on m'avait assuré qu'ils valaient chacun un ducat. Vous y ferez faire, s'il vous plait, par un tourneur les trous qu'ils doivent avoir; je n'ai pas voulu attendre qu'ils fussent faits; j'ai mieux aimé vous les envoyer promptement , ce qu' n'eut pas été possible à cause de la fête de Pâques. Je voudrais, parce qu'ils ne sont pas chers, pouvoir vous en envoyer davantage, mais il n'y a pas moyen.
Je vous prie, ma chère mère, de me mander avec bien de l'étendue les dispositions intérieures delà sœur Saint-Bernard dans le temps de sa maladie et de sa mort : je vous ai déjà marqué que Dieu nous a enlevé une de nos sœurs que je regrette beaucoup.
Pour votre oraison, je ne pense pas , ma chère fille , que vous deviez vous faire une affaire d'en parler à monsieur votre confesseur : sûrement elle n'est pas telle que vous puissiez craindre qu'il ne l'approuve pas, ni qu'il trouve à redire à celle des autres sœurs qui marchent par le même chemin; je craindrais plutôt qu'il ne trouvât étrange que vous ne lui en parlassiez point, surtout après la déclaration que le père visiteur a faite à ce sujet : sougez-y donc, je vous prie.
Je serais bien aise de faire voir le petit livre que vous connaissez au saint prieur des Grottes qui me l'a fait demander; je lui ai tant d'obligations que je serais ravie de lui donner cette faible marque de ma reconnaissance. Je me flatte aussi qu'il ne ferait point de tort à monsieur votre confesseur; il y verrait notre manière de vie, et de quelle sorte nous faisons l'oraison. Si ce livre était à Séville, je le prierais de le lire, et je l'enverrais au saint prieur, à qui il est juste de ne rien refuser; peut-être cela se fera-t-il un jour. J'ai tant d'occupations aujourd'hui, que je ne puis vous entretenir plus longtemps. Je vous ai déjà dit qu'une de nos sœurs est morte, que nous avons souffert de grands travaux, et que j'ai une vraie joie de l'entrée en religion du père Nicolas.
Quelles obligations ne vous ai-je point, ma chère fille, du soin que vous avez d'assister perpétuellement nos sœurs de Paterne 1 Elles en sont pleines de reconnaissance, aussi bien que moi, qui regarde comme un effet de la bonté de Dieu pour nous de vous avoir mise à la place que vous occupez, afin que, généreuse et charitable comme vous êtes , vous fissiez du bien à tous nos monastères. J'espère que celui qui a répandu cette charité et cette inclination bienfaisante dans votre cœur, l'y fera croître de jour en jour.
Je ne crois pas pouvoir écrire aujourd'hui au saint prieur des Grottes ; je lui écrirai avec l'aide de Dieu incessamment. En attendant, qu'il ne sache point, je vous prie, que je vous ai écrit. Mes amitiés, s'il vous plaît, à toutes mes filles, surtout à ma chère Gabrielle à qui je souhaiterais pouvoir répondre. J'aurais aussi fort envie que vous reçussiez au
plus tôt la dame veuve, et qu'elle fût déjà professe : Dieu lui en fasse la grâce, et vous conserve, ma révérende mère, en parfaite santé. Je vous envoie une lettre de madame Louise de la Cerda , et vous prie de me croire, avec l'inclination la plus tendre, toute à vous,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui la dernière fête de Pâques de l'an 1577.
remarques.
En 1577, on célébra la fête de Parues le 7 avril : ainsi celte, lellre datée de la dernière l'oie de Pâques , doit être du 9 de ce mois, ei précéder par conséquent la suivante, écrite le C de mai. Voilà pourquoi nous comptons celle-ci pour la dixième de celles qui sont adressées à la mère Marie de Saint-Joseph , et l'autre seulement pour la onzième, quoiqu'elles aient un rang différent dans l'édition espagnole et dans la traduction de la mère de Maupeou.
Le père Nicolas, dont l'entrée en religion donnait tant de joie à sainte Thérèse, était Génois de nation, de l'illustre maison des Doria. Il était né à Gènes, en 1539. Après avoir brillé dans ses études, il fit par curiosité un voyage en Espagne, où, touché de Dieu, il prit la résolution de se consacrer à son service dans l'état ecclésiastique ; et avant achevé son cours de théologie et de droit canon dans l'Université de Séville , il reçut l'ordre de prêtrise. Ce fut néanmoins dans cet état qu'il rendit de si grands services à l'archevêque de celle ville, pour l'arrangement de ses affaires temporelles, que le roi l'appela à Madrid, où il l'employa dans ses finances.
Il avait eu le bonheur d'entretenir plusieurs fois sainte Thérèse à Séville, et était toujours sorti d'auprès d'elle enflammé du désir d'être à Dieu. Les exemples de vertu qu'il avait remarqués parmi les carmes de la réforme , lui avaient fait aussi de vives impressions. Enfin celle divine semence germa ; il se relira chez ces pères à Séville ; il y prit l'habit, non en 1575, comme l'a écrit l'évèque de Terrassonne, mais en 1577, le 24 mars, ainsi que le prouve celle lellre même, et il fit profession le 25 mars 1578. Ce père rendit de grands services à sa réforme , et en fut le premier général. Il aurait été plus estimable s'il n'eût pas été sévère à l'excès. Nous serons obligés de parler ailleurs (1) et de son grand mérite et de ses défauts.
(I) Voyez les notes sur les 16i* et dernières lettres de ce volume. LETTRE XCIX.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH. ONZIÈME
La Sainte la remercie de ses présents ; la félicite du bonheur d'une de ses filles décédée ; lui marque sa peine de la savoir malade, ou l'on doit enterrer les sœurs , (fui les doit assister à la mon, et le bon état des affaires de l'ordre.
6 mai 1577. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère mère, et vous récompense avec profusion des beaux présents que vous m'avez faits : ils sont arrivés à bon port sans que rien ail été gâté. Comme je dois vous rendre compte de tout cela par le muletier, je ne vous dirai à l'heure qu'il est que ce que je ne puis différer de vous dire.
J'envie le bonheur de votre petit ange qui a mérité en si peu de temps d'aller jouir de son souverain bien; elle a vécu et elle est morte si saintement, que je ne doute pas que Dieu ne lui ait fait miséricorde : qu'il en soit loué à jamais. Mes amitiés, s'il vous plaît, à la sœur Béafrix, à sa mère et à toutes nos chères sœurs. Dites, je vous prie, à la sœur Béatrix que je suis pleine de reconnaissance de sa charité et de tous ses. bons offices.
J'ai bien du chagrin, ma chère fille, de votre maladie ; celle de la mère sous-prieure m'inquiète aussi : plaise à Dieu qu'elles ne soient pas longues, et de vous rendre à l'une et à l'autre une santé parfaite. Que feriez-vous, bon Dieu, si elles duraient longtemps, votre communauté étant si petite? Je me confie en la bonté du Seigneur qu'il ne le permettra pas.
Quant à ce que vous me marquez touchant la sépulture de nos sœurs, vous faites fort bien de les enterrer dans le cloître : cela se pratique ici ; il n'y a que les religieuses sans clôture qui puissent en user autrement. Monsieur votre confesseur a donc eu raison de le souhaiter. Faites-lui, je vous prie, mes compliments. Je prierai le père provincial d'en faire On article et un point de constitution , et de régler aussi de quelle manière on doit assister les sœurs à la mort. Il me paraît à propos que ce soit le confesseur ordinaire qui leur rende ce devoir de charité. Le monastère des carmes déchaussés est si éloigné de votre monastère, qu'il serait impossible que vous pussiez avoir recours à eux dans une pressante nécessité : mais quand leur monastère serait fort près du vôtre il vaut mieux encore une fois que ce soit monsieur Garri Alvarez, votre confesseur, qui leur administre les derniers sacrements , puisque c'est lui qui les confesse ordinairement, et que par cet endroit-là il connaît beaucoup mieux que nul autre confesseur l'état de leurs consciences. Je communiquerai tout cela au père provincial que je dois voir avant les fêtes, et je vous enverrai les permissions que vous lui demandez.
Nos. affaires vont présentement assez bien, grâces à Dieu : monseigneur le nonce a envoyé quérir le père provin< ial pour chercher ensemble le moyen de les terminer; vous ne doutez pas , ma chère fille, de la joie que j'ai de les voir sur un si bon pied. Ce père a été à Véas et à Caravaque. Voilà une lettre de la mère de Saint-Albert que je vous envoie, afin que vous voyiez en quel état sont les affaires de son monastère qui ne finissent point. Celles de Véas ne me donnent guère moins d'inquiétude; ce sont des procès sans fin; nos sœurs sont presque accablées de tant de chicanes; ne les oubliez pas dans vos prières.
J'ai reçu hier, ma chère mère, votre dernier paquet : dans le moment même qu'on me l'apporta, je trouvai une occasion favorable d'envoyer votre lettre au père provincial. Comptez que je me chargerai toujours avec plaisir du soin de les lui faire tenir, en revanche de celui que vous avez eu de lui adresser toutes les miennes. Je souhaite que vous receviez la sœur converse dont vous me parlez, et je prie Dieu qu'elle vous suffise : j'ai mandé au père provincial que je vous écrivais de ne lapas refuser.
Pour la renonciation de la sœur Saint-Bernard, vous devez savoir qu'ayant père et mère, ce sont eux, et non pas le monastère, qui sont ses héritiers. S'ils étaient morts avant elle, le monastère hériterait; cela est très-certain ; je le sais de gens fort savants dans ces sortes d'affaires : ils m'ont assurée que les pères, les mères, les grand-pères et les
grand-mères héritent de leurs enfants nécessairement et de plein droit. Ceux de la sœur Saint-Bernard sont seulement obligés à lui donner une dot. S'ils ignorent cette loi, peut-être s'estimeront-ils heureux que vous vouliez bien vous contenter de si peu. Je pense que ce serait un bien pour vous qu'ils donnassent ce qu'ils ont promis : faites sur cela, ma chère fille, ce que vous jugerez plus convenable; mais il ne faut pas qu'ils manquent à donner une dot. Pour plus grande sûreté, consultez là-dessus le père Nicolas, et faites-lui, s'il vous plaît, mes civilités, de même qu'au père Grégoire et à tous ceux à qui nous sommes redevables. Plaise à Dieu , ma chère mère, de vous accompagner toujours. Je n'ai pas la tête assez forte pour vous entretenir plus longtemps; je suis cependant mieux que je n'étais", quoique j'entende perpétuellement dans ma tête un grand bruit qui m'étourdit et m'empêche d'écrire.
La mère prieure de Malagon me tient bonne compagnie : on ne peut être plus touchée que je le suis de ce que son mal est sans remède ; elle paraît néanmoins un peu mieux ; elle commence à manger et à se lever quelquefois, quoiqu'elle ait une fièvre qui ne la quitte jamais. Malgré ces apparences de guérison, le médecin prétend qu'on ne doit point s'en flatter ni compter sur ce mieux. Rien n'est impossible au maître absolu de la vie et de la mort; demandons-lui donc la santé de cette mère avec beaucoup d'ardeur et de persévérance. Celte chère malade vous écrit elle-même; ainsi je finis en vous priant de faire mes amitiés à ma chère Gabrielle , et de lui dire que j'ai lu sa lettre avec bien du plaisir, et que je me réjouis du rétablissement de sa santé. Que ne puis-je, ma révérende mère, vous en donner une très-parfaite, et vous marquer avec combien d'attachement je suis toute à vous ,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le G mai 1377.
REMARQUES
Celle lettre, comme les précédentes, a été écrite à Tolède.
Les affaires que la Sainte se réjouissait alors de voir sur un si bon pied, ne se soutinrent pas longtemps dans cet état; le nonce llormanet, protecteur de la Sainte et de ses enfants, mourut sur ces entrefaites; la persécution devint peu après plus animée que jamais ; M. Séga, nouveau nonce, abusé par quelques pères mitigés, la rendit ensuite générale contre toute la réforme, et la poussa jusqu'à la violence et à l'exècs : c'en était fait d'elle si le roi Philippe 11 n'eût pris hautement sa défense, et si Dieu ne l'avait protégée. La suite des lettres nous rendra plus instruits.
A LA RÉVÉRENDE Vil" I : i MARIE DE-SAIST-JOSEPn. DOUZIÈME.
La Sainte la remercie encore de ses présents, et lui parle de quelques affaires particulières, de celles de l'ordre, et des suffrages pour une sœur.
15 mai 1577. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence , ma chère fille.
J'aurais mille fois plus de joie d'apprendre que tous vous portez bien, s. TH. II. 31
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que de recevoir vos présents, quoiqu'ils soient aussi magnifiques que si vous étiez une grande reine; je prie Dieu de vous en récompenser avec profusion, et de vous combler de plus en plus de ses saintes grâces.
L'eau de fleur d'orange est admirable, et en fort grande quantité; j'en avais un vrai besoin ; ainsi elle est arrivée le plus à propos du monde : je vous en remercie un million de fois , de même que de vos corporaux qui sont parfaitement bien faits. Je crois que c'est Dieu qui vous a inspirée de me les envoyer ; car je souhaitais d'en avoir qui eussent du rapport à la pale dont la mère prieure de Ségovie m'a fait présent. Vous pouvez vous souvenir que je la lui demandai lorsque j'étais chez vous. Celte pale est d'un ouvrage si merveilleux, qu'on l'estime trente ducats. La petite croix de la sœurBéatrix est ravissante; et les corporaux qu'elle a faits sont si magnifiques et en si grand nombre, qu'il ne faudrait qu'une seconde prieure aussi généreuse et aussi libérale que vous l'êtes , ma chère fille , pour remplir notre monastère de toutes sortes de biens. Ne m'envoyez pas davantage d'eau de fleur d'orange ; j'en ai assez ; elle est venue en si bon état , placée au milieu de tous vos autres présents , que je ne doute point que vous-même ne les ayez arrangés. Mon déplaisir, ma chère mère, est de ne pouvoir reconnaître celte marque sensible de votre amitié, et les autres obligations que je vous ai • ce pays est dans une telle disette de tout ce qui peut plaire , que je n'en ai point vu de pareil. Peut-être que la magnificence de vos présents me fait sentir davantage sa stérilité.
J'ai donné ordre qu'on payât les cent ducats de la lettre de change de monsieur Gallion : je ne sais si vous vous souvenez que cinquante doivent être employés à payer la dépense que le père Mariai! a faite , lorsque nous allâmes à Séville, et que le reste est destiné à payer le loyer de la maison. Je me suis chargée avec plaisir de cette affaire pour vous en décharger, ma chère mère : sans cela que de travaux n'avezvous point à soutenir! Votre maladie m'inquiète d'autant plus, que nous sommes au commencement de l'été. Celle de la mère sous-prieure me donne aussi bien du chagrin. Je prie Dieu de vous guérir promptement l'une et l'autre ; car que fera-t-on chez vous si vous êtes toutes deux longtemps malades?
Je vous ai déjà écrit que vous pouviez recevoir la sœur converse, et que le corps de la petite sainte doit demeurer enterré dans le chœur à la place où on l'a mis. Pour nous autres religieuses , c'est dans le cloître, et jamais dans l'église que nous devons être enterrées. Je vous marquais aussi dans cette même lettre, que je vous ai envoyée par le courrier de Tolède, que comme cette sainte a père et mère, ce sont eux qui sont ses héritiers malgré la renonciation qu'elle a faite de tout son bien en faveur de votre monastère. S'ils étaient morts avant elle, le monastère hériterait; mais maintenant ils sont seulement obligés à lui donner une dot raisonnable. Vous ajusterez, s'il vous plaît, tout cela avec le père provincial.
La mère prieure de Malagon, qui est arrivée ici, paraît un peu mieux depuis qu'elle y est : j'ai une vraie joie de la posséder, joie cependant bien pleine d'amertume lorsque je pense que son mal est sans remède. Comme cette chère malade vous écrit, je ne vous en dirai pas davantage.
Je crois que vous savez présentement que monseigneur le nonce a envoyé quérir le père provincial pour régler nos affaires qui sont à présent sur un assez bon pied. Priez Dieu, ma chère fille, que le succès en soit heureux. Que sa souveraine Majesté vous conserve et. vous rende une grande sainte. Je ne puis me taire , ni m'empêcher de vous féliciter sur le bonheur de la sœur Saint-Bernard , qui est allée jouir de Dieu. La persuasion de son bonheur ne nous a cependant pas empêchées de lui accorder les suffrages de l'ordre , dont nous nous sommes très-bien acquittées, quoiqu'elle n'en ait nul besoin. Mes amitiés , je vous prie , à la mère sous-prieure et à ma chère Gabrielle. On ne peut être avec plus de vérité toute à vous ,
Thérèse df Jésus.
C'est aujourd'hui la veille de l'Ascension de l'an 1577.
REMARQUES
Celle lettre aussi a élé écrite à Tolède.
En 1577 la fête de l'Ascension fut le 16 mai.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPU