A CN DE SES DIRECTEURS DONT LE NOM EST INCONNU
Persécutions suscitées à son ordre ; manière dont elle et ses filles les soutenaient ; ce qu'elle pensait de deux de ses outrages ; ses dispositions de corps et d'esprit ; sa tranquillité dans les a/fuires.
Le Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon révérend père.
7 décembre 1577. — Aujourd'hui, veille de la Conception de la sainte Aierge, on m"a apporté la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire : plaise au Seigneur de vous récompenser de la joie et de la consolation qu'elle m'a donnée ; consolation dont j'avais d'autant plus de besoin, que depuis trois mois il semble que diverses légions de démons se soient assemblées pour persécuter les carmes déchaussés et les carmélites déchaussées.
Les calomnies qu'on a inventées contre nous et contre le père Jérôme Gratien sont si noires et si difQciles à soutenir, que tout ce que nous avons pu faire dans l'extrémité où elles nous ont réduites, a été d'élever nos cœurs vers Dieu, qui a enfin exaucé les vœux que nos sœurs, qui sont de très-saintes Qlles, lui ont adressés ; de sorte que ceux qui nous accusaient avec le plus de chaleur, et qui avaient même donné au roi des informations ridicules de ces belles actions qu'ils nous imputaient, ceux, dis-je, qui nous persécutaient le plus, se sont heureusement dédits de tout ce qu'ils avaient avancé contre notre innocence. Quel pouvoir n'a point la vérité pour calmer les esprits ! nos religieuses, loin d'être accablées de tristesse et de chagrin, se réjouissaient de leurs peines et de leurs souffrances : pour moi il ne faut pas s'étonner que je les aie si peu ressenties, accoutumée que je suis à prendre sur moi et à soutenir les plus rudes et les plus cruels efforts.
Vous ne me marquez point, mon révérend père, si vous avez reçu une grande lettre que j'eus l'honneur de vous écrire à Tolède : mon peu de bonheur me fait craindre que vous n'y alliez à présent que je n'y suis plus. Ce m'ejut été en vérité u ;e vraie consolation de vous y voir ; mais Dieu n'a pas voulu me la donner.
Monsieur de Peralta a témoigné à monsieur de Carillo beaucoup de reconnaissance dece qu'il fait pour sa parente; non pas par amitié pour elle, car il ne paraît pas avoir bien de la considération pour sa personne, mais parce que ce lui est une preuve que M. Carillo lui rend amour pour amour. Si vous le voyez, mon père, ayez, s'il vous plaît, la bonté de le confirmer dans ce sentiment, et de lui faire remarquer qu'on trouve en p u d'amis autant de fidélité qu'en celui-ci : le nœud de cette étroite union est fort visible.
L'affaire pour laquelle on a écrit de Tolède n'a point réussi: on sait seulement de science certaine que le bijou est entre les mains de la personne que vous savez, et qu'elle en fait tant de cas qu'elle ne le rendra point qu'elle ne soit lasse de le voir et de le considérer. Si monsieur Ca-
rillo vient ici, il en verra un autre d'un bien plus grand prix, parce qu'il ne fait voir que ce qui le concerne: il est enrichi d'un émail incomparablement plus rare et plus excellent : l'ouvrage est aussi plus fin et plus délicat ; car il s'en faut bien que l'ouvrier fût aussi habile, lorsque le premier est sorti de ses mains, qu'il l'est à présent. L'or enfin est d'un carrat plus pur et plus raffiné ; et quoique les pierres précieuses ne soient pas si à découvert, il a, dit-on, un grand brillant et un admirable éclat.
Vous savez, mon révérend père, par l'ordre de qui il a été fait. Mais de quoi m'avisé-jc de m'engager dans un si long discours? J'ai toujours eu inclination à m'étendre beaucoup, quoique ce soit à mes dépens. Comme ce monsieur est de vos amis, je me flatte que vous voudrez bien vous charger d'un si ennuyeux compliment: il dit qu'il ne vous a point écrit par la personne que vous savez, parce que ce ne pouvait être qu'une lettre de pure civilité. Faites-moi savoir, je vous prie, l'état de votre santé ; la mienne est assez dérangée; j'entends incessamment dans ma tète un grand bruit qui m'incommode beaucoup.
J'apprends, mon révérend père, avec bien du plaisir que vous êtes a présent déchargé de toutes sortes d'occupations. Que n'en puis-je dire autant ! Cependant , grâces à Dieu, quelque grandes et quelque dissipantes que soient les miennes , je conserve une tranquillité d'esprit inaltérable. Ne m'oubliez pas au nom de Dieu dans vos prières, et notre ordre aussi qui en a un vrai besoin. Je le prierai de mon côté de vous conserver, et de vous faire croître tous les jours en grâce et en sainteté.
Toutes nos sœurs, qui sont de très-bonnes religieuses, vous honorent parfaitement; elles se disent toutes vos filles, mais moi à plus juste titre que pas une, puisque je suis véritablement avec la soumission la plus entière, mon révérend père,
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
remarques.
Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Avila, à un de ses directeurs dont on ne sait pas le nom, le 7 décembre 1577, dans le temps de la plus violente persécution que sa réforme ait soulTerte; lorsqu'à près la mort du nonce dom Nicolas Hormanelo , qui s'en était déclaré le protecteur, dom Philippe Séga, qui vint en Espagne prendre sa place, commençait à renverser ce que son prédécesseur avait si saintement établi ; car ce nouveau nonce était aussi opposé aux carmes déchaussés que l'ancien leur avait été favorable ; ce qui causa à notre Sainte des peines et des travaux qui ne se peuvent exprimer.
Elle parle à la fin de cette lettre du livre de sa Vie sous la métaphore d'un bijou : il était alors entre les mains du grand inquisiteur, le cardinal dom Gaspard de Qriiroga, archevêque de Tolède, qui en fit tant de cas qu'il dit à la Sainte, lorsque arrivée à Tolède elle lui demanda la permission d'établir un monastère de carmélites à Madrid : « J'ai vu, ma révérende mère, le livre que vous avez fait; il a été présenté à t l'inquisition par un zèle amer ; je l'ai lu tout entier avec la plus grande application, i et plusieurs docteurs très-savants et très-éclairés l'ont examiné avec le même soin ; i ils n'y ont rien trouvé, non plus que moi, qui ne soit très-bon; de sorte que loin de t vous nuire, il vous est avantageux. Comptez sûrement que je me ferai toujours un . vrai plaisir de vous rendre tous les services qui dépendront de moi, et que je suis i ravi d'avoir l'honneur de vous connaître, i Tel fut l'éloge que ce grand homme fit du livre, et telle la protection qu'il lui ac
corda ; par où la Sainte triompha de la malice de ses ennemis, qui demeurèrent cou- \crts de confusion.
Remarquons cependant l'avantage qu'elle donne en toute occasion au livre intitulé le Chemin de ta perfection, sur celui de sa Vie, principalement dans la métaphore dont elle use dans celle lettre.
Hais ne sera-t-on pas tenté de croire, au ton dont elle parle de ces deux ouvrages, qu'elle les contemplait avec complaisance , et qu'elle s'intéressait à leur sort avec cette tendresse que sentent pour leurs productions la plupart des auteurs, et qui a sa source dans famour-propre? L'apparence y est effectivement : et pourquoi ne pas céder à cette apparence, puisque assurément la sainteté ne garantit pas de tontes les faiblesses de l'humanité ? On peut cependant assurer que l'épanouissement de Thérèse sur le succès de ses ouvrages avait un bien meilleur principe. Elle se réjouissait de se v> ir par là rassurée dans sa voie, sur laquelle on lui 3vait donné tant d'alarmes ; elle se réjouissait de ce que loin de nuire aux carmes et aux carmélites de la réforme, ain-i que l'avaient prétendu ses dénonciateurs, ils contribuaient à leur concilier de la protection ; elle se réjouissait enlin de ce qu'ils servaient et serviraient à faire aimer et glorifier le Dieu de sou cœur.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAIST-JOSEPH. QUINZIÈME
Maladie de la Sainte,; sa tendresse pour ses filles; défense de recevoir des filles peu sensées ; répugnance à en admettre rfj fort jeunes ; avis ait sujet de l'oraison ; et divers autres snjcls.
28 mars 1578. — Jésus soit toujours avec votre révérence , ma chère mère, pour vous combler, vous et vos filles, de ses plus précieux dons pendant ces saintes fêtes de Pâques.
J'ai appris avec une vraie joie le bon état de votre santé. La mienne est comme à l'ordinaire , toujours assez mauvaise : mon bras casse me fait sentir d'assez violentes douleurs, et j'ai de très-grands maux de tète; par-dessus tout cela une extrême faiblesse, qui ne me permettra pas , ma chère fille , d'avoir l'innocent plaisir de vous entretenir aussi longtemps que je le souhaiterais, ni de donner à nos sœurs des marques de mon amitié, dont je vous prie de vouloir bi.m les assurer de ma part, surtout la mère de Saint-François, à qui vous direz, s'il vous plaît, que nous prenons bien du plaisir à lire ses lettres, qui sont charmantes: elle s'est bien formée, et elle a bien profité dans la charge de prieure. Je ne sais pas encore quel remède on apportera à mon bras cassé ; Dieu veuille que ce soit le plus convenable.
Que ne puis-je vous exprimer, ma chère fille, quelle est ma tristesse de me voir si éloignée de vous! Plaise à Dieu que notre éloignement ne soit pas de durée, et que bientôt nous nous rejoignions dans l'éternité. Le souvenir de cette bienheureuse éternité me console de toutes mes peines, de même que la pensée que tout passera bientôt.
Au reste, je vous dirai que je ne trouve rien de plus plaisant que le défaut que vous avez remarqué dans les sœurs du père N. C'est une maladie si incurable et tellement insupportable que d'avoir du travers ou du faible dans l'esprit, qu'il ne faut pas songer à les recevoir, pour peu qu'elles en aient , quand même leurs dots suffiraient pour paver
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voire maison. Vous savez, ma chère mère, que nos constitutions nous défendent de recevoir des fuies sans jugement : si donc celles-ci n'ont du bon sens, qu'on ne les reçoive point.
L'autre demoiselle qui n'a que treize ans, est trop jeune : quelle peine n'a-t-on point à élever des enfants de qui il faut beaucoup souffrir! Je vous laisse cependant la liberté de faire sur cela ce qui vous paraîtra plus convenable, car je ne désire que votre bien et votre satisfaction.
Je vous dirai ici , ma chère mère, de peur de l'oublier, que je n'approuve nullement que nos sœurs écrivent ce qui se passe dans leurs oraisons : j'y trouve des dangers que je voudrais avoir le temps de vous expliquer, mais dangers très-considérables. Quand même il n'y en aurait point d'autres que la perte du temps, ce serait toujours un obstacle à la parfaite liberté d'esprit, à laquelle elles doivent aspirer; m;;is il peut s'y glisser de l'illusion, et leur arriver de se figurer diverses choses. Je prierai donc le père provincial , si je puis m'en souvenir, de défendre à toutes nos sœurs d'écrire leurs oraisons ; au cas que je l'oublie, ayez la bonté, ma chère mère, de ne le permettre pas â celles qui sont sous votre conduite. Si les grâces qu'elles reçoivent dans l'oraison stmt de véritables grâces de Dieu, elles ne s'effaceront jamais de leur mémoire; si elles s'en effacent, elles ne s'en doivent point soucier, persuadées qu'elles ne devaient pas être écrites. Ainsi il suffit qu'elles rendent compte au père provincial, lorsqu'elles le verront, de celles qu'elles n'auront pas oubliées. Pour moi, il me paraît qu'elles marchent par un bon chemin et qu'elles sont conduites par l'esprit de Dieu. Si quelque chose est capable de leur nuire, c'est de faire trop de cas de ce qu'elles voient ou entendent dans la prière.
A l'égard de leurs scrupules, elles peuvent, ma chère mère, s'adresser à vous lorsqu'elles en seront agitées. Je vous crois assez spirituelle et assez éclairée pour résoudre ces scrupules , et pour consoler celbs qui vous demanderont conseil , pourvu qu'elles vous ouvrent leurs cœurs avec une grande confiance ; Dieu est trop bon pour ne vous pas donner les lumières dont vous avez besoin pour les conduire à lui.
Je reviens à ce que je vous disais touchant l'oraison, parce que c'est un point de très-grande importance, et que je suis convaincue qu'il y a bien du péril à rouler perpétuellement dans sa tête ce qu'on doit écrire ou n'écrire pas :1e démon peut fort bien se servir de l'inclination qu'on a à s'occuper de cette pensée, pour nous séduire et nous tromper adroitement. Encore une fois, ma chère mère, ne permettez pas à vos filles d'écrire leurs oraisons. Si les grâces que Dieu leur fait sont si sublimes et si élevées qu'elles méritent d'être écrites, écrivez-les vous-même sans qu'elles le sachent; il n'y a point de nécessité qu'elles en soient informées.
Si j'avais fait cas de tout ce que la sœur N. m'a dit, je n'en aurais jamais vu la fin. Ce n'est pas que je ne fusse souvent persuadée que ce qu'elle me rapportait était vraiment de l'esprit de Dieu; mais j'étais
bien aise de faire semblant d'en douter. Soyez donc persuadée que le plus sûr dans ces sortes de grâces qu'on reçoit , est de louer et de remercier celui qui nous en gratifie, sans beaucoup s'y arrêter; c'est à l'Ame seule à en profiter sans trouble et sans inquiétude.
Ce que vous me rapportez de la sœur de Saint -Élie est très -bon; cependant, comme je ne suis pas si savante qu'elle dans la sainte Écriture , je ne comprends pas bien ce qu'elle veut dire des Assyriens. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés, car je l'aime et l'estime beaucoup. Témoignez aussi, s'il vous plaît, à la sœur Béatrix et à sa mère que je suis ravie d'apprendre de leurs nouvelles. Celles que vous me donnez de toutes mes autres filles nie consolent infiniment.
N'ajoutez point foi, ma chère mère, à tout ce qu'on vous dit touchant nos affaires : nous avons ici de bien meilleures espérances, ce qui nous donne une vraie joie; espérances cependant bien minces et bien incertaines, selon la mère de S. -François, qui est l'incrédulité même.
Outre la douleur de mon bras cassé , j'ai depuis quelques jours de fort grands maux de cœur; c'est pourquoi vous m'obligerez, ma chère fille, de m'envoyer de l'eau de fleur d'orange, et de prendre bien garde qu'elle ne soit pas répandue en chemin : la crainte que j'ai eue que vous ne pussiez pas m'en envoyer sûrement, m'a empêchée de vous en demander plus tôt. L'eau d'ange que vous m'avez envoyée était si admirable, que j'ai fait scrupule de la boire; ainsi j'ai voulu qu'on la brûlât à l'église, où elle nous a fait bien de l'honneur le jour de Saint- Joseph.
Mes compliments, s'il vous plaît, et au père prieur des Grottes, car j'honore infiniment ce saint homme, et à monsieur votre confesseur. Faites aussi, je vous prie, mes amitiés à ma chère Gabrielle. Oserai-je vous dire que je craindrais, si vous étiez moins raisonnable, que vous n'eussiez de la jalousie de ce que j'ai tant de tendresse pour elle? Mais vous comprenez trop bien que l'amour que j'ai en Noire-Seigneur pour toutes mes filles , est très-juste et très-bien placé , pour craindre que vous en soyez jalouse. La mère de S. -François ne doit donc pas s'empresser si fort de nous l'apprendre. Je puis cependant vous assurer que quand elle n'aurait été à Séviile que pour vous louer et vous élever jusqu'aux nues, vous et vos filles , son voyage ne serait pas perdu, car elle s'en acquitte parfaitement. Pour moi, je ne doute point que, quelque part que vous soyez , on ne rende toujours justice à votre mérite. Béni soit celui qui vous a si avantageusement partagée de ses dons.
Becommandcz-moi , s'il vous plaît, aux ferventes prières de la sœur Isabelle de S. -François , de la sœur S. -Jérôme et de toutes mes autres filles. Je ne puis écrire davantage. Mon frère dom Laurent de Cépède se porte bien; ma nièce vous assure de ses respects. Envoyez-moi fort peu d'eau de fleur d'orange, jusqu'à ce que nous voyions si elle arrivera heureusement. Dieu veuille que vous puissiez lire cette lettre; on me presse si fort de 'a finir, et j'ai de si mauvais papier, que je crains que
vous ne puissiez venir à bout de la déchiffrer. Comptez, ma révérende mère, que je suis plus que je ne puis dire, avec l'affection la plus ardente, toute à vous, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le vendredi-saint.
REMARQUE
La Sainte écrivit celle lettre à Avila, le vendredi-saint de l'an l.'wS, dans le temps qu'on travaillai! ii la cruelle opération de m<ii bras gauche, cassé alors pour la première fuis. La fêle de l'àmies tomba le 30 mars eu 1578. Ainsi cetie lettré, datée du vcndredi-sainl 1578, est du 28 mars.
AV RÉVÉREND PERE RECTEUR DES JÉSUITES D'AVILA, i/CN DE SES DIREC- TEURS.
V.lle se p.aint d'un senp on mal fondé du pire provincial des jésuites ; se disculpe d'avoir eu part au dessein attribué au père Gaspard de Salanir, jésuite , de se faire carme déchaussé ; et s'excuse de se mêler de celle affaire, sans craindre ce qu'un injuste ressentiment pourrait lui faire souffrir.
Mars 1578. — Le Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon père.
J'ai lu et relu diverses fois la lettre du révérend père provincial : j'y trouve toujours qu'il agit envers moi avec si peu d'équité, et qu'il est si fortement persuadé que j'ai fait une chose qui ne m'est pas même venue dans l'esprit, que vous ne devez point trouver étrange que j'en sois touchée vivement. Ma douleur ne mérite cependant pas d'être considérée : elle n'est que l'effet de mon peu de vertu. Si j'étais moins sensible et moins imparfaite, je serais ravie de joie que le révérend père provincial m'eût donné ce petit sujet de peine; il a le pouvoir de me mortifier, puisqu'il a été mon directeur, et que je le regarde encore aujourd'hui comme mon supérieur.
Il me paraît cependant qu'étant aussi supérieur du père Gaspard Salazar, il serait bien plus à propos de les laisser l'un et l'autre terminer ensemble cette affaire, qui les regarde directement, que de me mêler de leur en écrire : quelles raisons n'auraient- ils point, n'ayant nul droit à cela, de mépriser mes conseils et de n'en suivre aucun? Il est si vrai que j'ignorais le prélendu projet du père Gaspard Salazar, et les mouvements qu'on dit qu'il s'est donnés pour le faire réussir, que je ne comprends rien , même à l'heure qu'il est, à cette certitude avec laquelle vous me marquez qu'il a écrit. Je puis cependant vous assurer, mon révérend père, qu'il n'y a rien que je n'aie fait pour le dissuader de cette entreprise, et qu'on n'y peut rien ajouter, à moins que de dire qu'il m'est venu des nouvelles du ciel qui m'apprennent que Dieu lui défend ce changement d'ordre.
Outre qu'il ne serait pas juste , comme je l'ai fait voir à votre rêvé-
5()2 1 ETTRE CVt.
rence , ilo rendre compte de tout ce qu'on sait, ce serait aussi blesser une personne d'un si grand mérite, et avec qui je suis liée d'amitié; surtout persuadée comme je suis, et comme vous pouvez l'être en suite de la déclaration qu'il m'a faite lui-même, qu'il n'entreprendra rien sans la participation et l'agrément du révérend père provincial. Si donc , encore une fois, il ne lui en parle point et ne lui en écrit point, comptez sûrement qu'il ne songe à rien moins qu'à se faire carme déchaussé.
Mais s'il est vrai, comme on le prétend, que son provincial ait le pouvoir de l'en empêcher en lui refusant sa permission, pourquoi s'en tourmenter si fort? et pourquoi vouloir m'obliger de faire un tel affront à un si grand serviteur de Dieu, supposé qu'on ajoutât foi à mes paroles , que de le décrier dans tous les monastères de notre ordre ? car peut-on faire une plus grande injure à quelqu'un que de dire qu'il entreprend une chose qu'il ne peut accomplir sans offenser Dieu? Je vous parle, mon père, avec toute la sincérité possible, lorsque je dis que j'ai fait en cette occasion tout ce que la générosité et le christianisme pouvaient exiger de moi : j'agirois donc visiblement contre ce que je dois et à l'une et à l'autre, si je m'en mêlais davantage; le Seigneur m'est témoin que je dis la vérité.
J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, mon révérend père, que lorsque j'ai fait dans une affaire tout ce que j'ai pensé que Dieu demandait de moi, il me donne ensuite tant de force et de courage, que je puis, soutenue de sa main, supporter constamment les plus rudes attaques, et les événements les plus tristes et les plus fâcheux. Pour celui-ci, j'aurais tort de nie plaindre qu'il n'ait pas été prédit, et de me reprocher d'avoir négligé quelque chose qui fût en mon pouvoir. Il se peut faire cependant que votre révérence, mon père, soit plus coupable de m'avoir commise dans cette affaire, que je ne l'eusse été en vous manquant d'obéissance. Je suis au moins assurée que si la chose n'était pas telle que vous l'aviez pensé , je serais tout-à-fait innocente. Mais il suffit que j'aie parlé pour donner lieu à l'accomplissement des prophéties. Sonl-ce des persécutions? Qu'elles viennent, à la bonne heure : j'ai commis des péchés qui méritent de plus grands châtiments que tous ceux qui me peuvent venir. Il me paraît néanmoins que je n'ai pas donné sujet à la compagnie de Jésus de me les procurer, quand même j'aurais quelque part à cette affaire, qui ne lui porte aucun préjudice : son origine vient de plus haut, et sa solidité ne dépend pas d'un si mince événement.
A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais de l'accomplissement de sa sainte volonté : je le supplie de vous donner de nouvelles lumières pour vous y conformer tous les jours plus parfaitement. C'est le souhait de celle qui est pleine de respect, mon révérend père,
Votre indigne servante et fille , Thérèse de Jésus.
LETTRE r.vi. 503
J'aurais bien de la joie que le révérend père provincial pût venir dans rcs quartiers : Dieu a voulu que j'aie été privée depuis longtemps de la consolation que je reçois de sa présence.
REMARQUES
Cette leiire roule sur le même sujet que la vingtième : le père recteur des jésuites d'Avila, à qui elle esi adressée, était, si je ne me trompe, le père Gonsalo, un de ses directeurs; et elle Fécrivil à Avila, l'an lo~8, dans le temps que le père Gaspar de Salasar, son directeur, et le premier qu'elle ail eu de la compagnie de Jésus , forma le dessein de se rendre carme déchaussé, selon que le rapporte l'illustre dom Jean de Palafox, évèque d'Osme, dans ses remarques sur la lettre 20'.
Le provincial des jésuites, nommé le père Jean Suarez, qui avait été aussi un des directeurs de la Sainte, fut fort affligé de ce dessein ; fondé sur les raisons solides que l'évéque que j'ai cité rapporte dans ses notes, mais principalement sur ce qu'on avait publié que c'était la Sainte qui lui avait inspiré celte nouvelle vocation. Ajoutant foi un peu trop légèrement à cette calomnie, il en fit des reproches à la Sainlr, qui lui fuient sensibles, et qui l'obligèrent à s'en justifier dans la lettre 20e de ce volume, qui lui est adressée; justification accompagnée d'une force, d'une humilité, d'une modestie et d'une douceur qui enchantent.
Cette admirable lettre eut tout le succès qu'on en pouvait attendre : car ce père, convaincu de la sincérité et de l'innocence de notre Sainte , et fort louché de lui avoir donné, par des soupçons sans rondement, un si juste sujel de peine , écrivit au père recteur d'Avila de lui en marquer son déplaisir et de lui eu faire satisfaction. Le père recteur écrivit donc aussitôt à la Sainte un billet que j'ai (1) entre les mains ; il commence par ces mots :
« J'ai reçu hier , ma révérende mère , une lettre du révérend père provincial : « il a une vraie douleur d'en avoir si mal usé envers votre révérence ; il vous en i fait mille excuses, et vous supplie d'avoir la bonté de relire sa lettre, lorsque la
< peine qu'elle vous a causée sera passée, persuadé que vous reconnaîtrez alors « qu'on peut y donner un sens plus favorable que celui qui d'abord vous a frappée. »
Le père recteur la conjure ensuite que puisqu'elle n'a point contribué au dessein du père Gaspar de Salasar, elle ail la boulé de lui écrire pour le détourner de son entreprise , et de défendre aux carmes déchaussés de le recevoir en pas un de leurs monastères; et ajoute aussitôt : c Le révérend père provincial vous supplie très-hum- « blenient, ma révérende mère , de vous souvenir de lui dans vos saintes prières ; il « espère être incessamment dans ces quartiers, et de traiter celte affaire de vive voix.
< En attendant, si vous jugez qu'il y ait quelque autre expédient à prendre, fahes-nous
< le plaisir de nous le mander; et comptez, s'il vous plaît, qu'il ne vous sera pas peu i avantageux de nous accorder cette grâce, que nous vous demandons si inslam- « ment. »
Telle fut la lettre du père recteur, à laquelle la Sainte fait réponse dans celle-ci. Monseigneur l'évéque d'Osme, dans ses notes sur la 20' lettre, a expliqué avec tant de justesse les sentiments de sainte Thérèse et ceux du père provincial au sujet de la résolution du père Gaspar de Salasar , qu'il ne me reste qu'à admirer le zèle avec lequel il parle de ces deux grandes religions, qui, liées ensemble par le temps et par le lieu de leur naissance, ne le sont pas moins par l'estime et par l'attachement.
Au reste, la 20° lettre, qui est la réponse de sainte Thérèse au reproche du père provincial des jésuites, étant datée du 10 février, il y a tout lieu de croire que celte réponse au père recteur d'Avila fut écrite bienlôl après; puisqu'il est visible, parle billet du père recteur, que le père provincial se bâta de tranquilliser la Sainte, et qu'il n'est pas probable qu'elle ait été nonchalante à répondre sur une affaire qui lui tenait tant au cœur. Voilà pourquoi nous avons placé la réponse au mois de mars.
(1) C'est le père Pierre de l'Annonciation qui parle.
S. TH. il. 32
50 V LETTItE CTII.